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Amenées

Esther Salmona

Il y a des textes qui remettent en mémoire des moments cruciaux de la vie, de ces moments inévitables dont nous nous passerions bien. Aussi faut-il qu’ils soient écrits avec la bonne distance, en toute justesse. Amenées, d’Esther Salmona est de ceux-là.

 

Imprimé par les soins d’Eric Pesty éditeur, Amenées a vu le jour à l’été 2017 dans une très élégante collection à la couverture grise et imprimée au plomb en rouge nommée Les agrafés, réfléchie par son concepteur pour être « un espace mental spécifique qu’il faut inventer à chaque publication » *.

Heureuse conjonction que celle de cette auteure et de cet éditeur pour qui le temps d’un livre est aussi le lieu d’un texte. Et de lieu dans ce texte, il en est question – partout et à la fin, tout à la fin de l’opuscule, sous la forme d’un monostiche, avant que le rouge de la couverture intérieure vienne clore l’ouvrage. Doucement scandés, ces derniers mots en disent davantage que ce qu’ils expriment de prime abord.

Mais il faudra, pour comprendre-ressentir, traverser des objets, une longue liste d’objets anodins, du quotidien, de l’intime. Des objets énumérés, quelques fois légèrement décrits, juste ce qu’il faut, pour dire la difficulté qu’il y a à quitter cet appartement. Cet inventaire pour le parcourir une dernière fois encore, qui par petites touches se découvre avec ses fêlures et dévoile par fragments, quelques souvenirs et l’histoire familiale. Cette juxtaposition de mots désignant des choses pour se laisser traverser par le lieu et pouvoir le vider de ses choses. Cet amoncellement de noms communs et de rares verbes à l’infinitif qui font gestes pour aussi exprimer cette chose à l’intérieur de soi, pour « déménager à l’intérieur ». Ces accumulations comme des tas, des tas, des tas de gravats dans un paysage en friche. Puis viennent d’autres verbes, pour couvrir « cette douleur de la perte », agir. Agir, déchirer le papier, « décrocher les rideaux, les appliques […] dévisser les protections en verre des portes » jusqu’au « moment de toucher les tapisseries, de les caresser… ».

Il aura fallu toute cette traversée des objets et désosser l’appartement et l’étreindre presque pour en arriver là, à ce « désenménagement », à ce moment où, vidé de tout, il est absorbé par des mains, des yeux, un cœur, pour finalement reprendre corps et devenir un regard, ce regard qui, partant des lieux, donne à voir des paysages, bien d’autres paysages**.

Avec ce texte Esther Salmona signe un magnifique poème du passage, d’un lieu vers le paysage intérieur puis, extérieur.

Béatrice Brérot

 

* In https://www.sitaudis.fr/Incitations/eric-pesty-editeur-interview.php

** Esther Salmona a étudié à l’école du paysage et photographie d’innombrables paysages (urbains, ruraux) qu’elle publie sur Facebook faisant de ce support son carnet de voyage, de traces, de pas.

Voir dans le catalogue de la BML

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