Une mode au-delà du vêtement 2/2

- temps de lecture approximatif de 15 minutes 15 min - Modifié le 16/06/2016 par Bibliothèque municipale de Lyon

En 1965, Yves Saint Laurent rend hommage à Piet Mondrian en créant la robe « Mondrian » dont les motifs géométriques, la composition et les couleurs sont directement inspirés de l'esthétique du Néoplasticisme.

La collection de Mondiran par Yves Saint Laurent © Commons wikimedia
La collection de Mondiran par Yves Saint Laurent © Commons wikimedia

Un hommage qui reflète, selon ses propres termes, la « grande connivence (bien modeste) » qu’Yves Saint Laurent ressentait entre son travail et celui de certains artistes.
Dans l’histoire de la mode, de très nombreux créateurs de mode ont entretenu des dialogues particuliers entre leur discipline et d’autres sphères créatives comme la peinture, les arts décoratifs ou la danse.
Aujourd’hui, les créateurs dépassent l’ « hommage » ou la collaboration. Ils explorent de nouvelles passerelles, décloisonnent la création entre mode, arts visuels, design et architecture.
Pour une mode ouverte à tous les possibles, à de nouveaux « genres », de nouvelles formes.
Un lieu expérimental, d’expériences.
Au-delà du vêtement.

« La mode n’est pas que le vêtement » [1]

Du design et de l’architecture

Dès le XIXe siècle, de grands noms de la mode ont fait appel à des architectes prestigieux pour concevoir des lieux destinés à accueillir leurs créations. Déjà, en 1885, Ernest Cognacq fit appel au plus avant-gardiste des architectes de l’époque, Frantz Jourdain, pour dessiner la Samaritaine (Paris).
Aujourd’hui, les grands noms du design et de l’architecture sont sollicités pour concevoir des constructions destinées à accueillir les créations des plus grands noms de la mode, comme Renzo Piano pour la Maison Hermès de Tokyo.

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Un bref panorama sur cette tendance est proposé dans L’architecture contemporaine : mode d’emploi ou dans Nouvelle Architecture commerciale, de Raul A. Barreneche.

Au-delà d’une simple présentation des collections, certains espaces dédiés à la mode visent plus particulièrement à retranscrire tout un univers, à créer du sens par eux-mêmes, au-delà du vêtement.
Nouveaux usages, nouveau concept : les concept stores sont des lieux « d’expérience de la mode » [2] pour les « visiteurs ». Ils amènent le « visiteur » à agir, à réfléchir, repenser la mode. Luca Marchetti parle d’un « design de l’interaction ». A la fois boutique, atelier et usine, la Boutique A-POC d’Issey Miyake réalisée en 2000 par Ronan et Erwan Bouroullec, invite l’acheteur à participer au processus de conception, in situ.
A lire : Concept store par Olivier Gerval, Emilie Kremer.

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Selon Emanuele Quinz, il faut « distinguer le simple « décor d’auteur » d’une véritable réflexion » [3] comme la mène la « pionnière » des concepts store : Rei Kawakubo, créatrice de Comme des Garçons, qui, depuis l’ouverture de la première boutique de ce genre à New York en 1983, a transformé « le rapport de lecture de la marque et du produit : les vitrines sont laissées vides (…) L’intérieur de cet espace est également vide, les vêtements issus des collections ne sont presque pas visibles, il faut les demander comme on le faisait traditionnellement au Japon dans les boutiques de kimono. Au final, à travers un travail global sur un espace, une esthétique, une modulation de lumière et des volumes, la marque expose plus un point de vue sur le monde qu’un simple décor ». [4].

Quant au design d’objets, les interactions avec la mode sont nombreuses. Elles se traduisent massivement ces dernières années par la création d’objets design par des créateurs de mode.
La Maison Martin Margiela a présenté par exemple en 2010 une collection de design pour l’espace domestique : des meubles signés Cerruti Baleri et des objets customisés (protège-moustache en argent dans le cadre d’un projet de récupération d’un lot de tasses, créés en collaboration avec le néerlandais Droog.

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Le couturier Maurizio Galante mène également une activité dans les domaines du design, de la scénographie, du graphisme. Sa production est polymorphe. Tout est lien, tout se lie. Ses créations sont à la frontière entre mode et design. Transversales.  » Je suis multiple, nomade, toujours en mouvement«  [5].
Remarqué pour son pouf « cactus » Tato Tattoo, sa première monographie Maurizio Galante sera par ailleurs présentée lors des tables rondes du Grand Prix du Livre de Mode à la Bibliothèque de la Part Dieu (Lyon) le 25 mars 2011.
En s’ouvrant à d’autres domaines, les créateurs élargissent entres autres leur réflexion sur la mode.

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Les similitudes plastiques et conceptuelles entre la mode, l’architecture et le design sont également des axes de recherches pour les créateurs. L’exposition Skin + Bones : Parallel Practices in Fashion and Architecture (exposition, Los Angeles, Museum of Contemporary Art, 2007) offre une analyse pointue des analogies conceptuelles et esthétiques entre mode et architecture. Des techniques telles que le plissage, la couture, le pliage et le drapé sont par exemple utilisées dans les deux champs.

Du cinéma

La sphère du cinéma et celle de la mode ont été et sont elles aussi intimement liées pour de nombreux créateurs.
Pour Jean Paul Gaultier, le film « Falbalas » est l’œuvre qui a suscité son envie de faire de la mode « Bien sûr, il y avait les corsets de ma grand-mère, mais Falbalas, le film de Jacques Becker, a été vraiment le déclencheur. » [6].

Pour sa collection Automne-Hiver 2004-2005, Alexander McQueen s’est, entre autres, directement inspiré des héroïnes hitchcockiennes et des films noir et blanc des années 30.

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L’ouvrage Le style Hitchcock par Jean-Pierre Dufreigne, présente l’esthétique de la femme hitchcockienne au moyen d’une abondante iconographie. Plus récemment, les créations de Guillaume Henry, directeur artistique de Carven, illustrent également le pouvoir du cinéma comme une des sources d’inspiration. Amateur de l’œuvre de Chabrol ou Cassavetes, il imagine ses dernières collections comme un récit, au centre duquel évoluerait une héroïne de cinéma.

Or, depuis quelques années, on assiste à un nouveau rapport de la mode au cinéma.
Stimulés par les moyens de diffusion qu’offrent les nouveaux médias, les professionnels de la mode ont eu massivement recours au medium film, pour mettre en scène leur univers.
Un nouveau « genre » de films se développe : le film de mode. Un festival d’envergure international lui est consacré. Crée par Diane Pernet, le prochain « Shaded view on fashion film » se déroulera au Centre Pompidou du 7 au 9 octobre 2011. Ces vidéos assument des fonctions promotionnelles tout en offrant une approche conceptuelle de l’esthétique d’une marque, au-delà du vêtement. Des cinéastes de renom comme David Lynch ou Sofia Coppola pour Dior, se sont vus confier la réalisation de ces courts métrages. Pour la collection Printemps été 2010, Lou Douillon fut notamment remarquable en « héroïne » du film court de Stéphanie Di Guisto pour Vanessa Bruno.
Ces films participent pleinement à l’élaboration de l’identité d’une maison et de l’univers d’un créateur.

De l’art contemporain

Exposer, exprimer l’univers du créateur : l’exposition Dysfashional a exploité le concept de manière radicale.

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Pour cette exposition présentée à Berlin puis Paris en 2010, les commissaires, Emanuele Quinz, historien de l’art, et Luca Marchetti, sémiologue, ont invité des créateurs de mode « à ne pas présenter leurs créations » [7]. Ces derniers ont été sollicités pour exprimer leurs univers, leurs processus créatifs, leur conception de la mode non via des vêtements mais via des medium empruntés à l’art contemporain : installation, vidéo, assemblage.
Une exposition de mode sans vêtements donc. «  Une inversion dans le principe de création, un dys-fonctionnement / dysfashional«  [8] dans la façon de penser la mode.
La mode contemporaine au-delà du vêtement. La mode contemporaine comme une histoire d’idées, de concepts. Raf Simons résume le propos « Les vêtements sont au service d’une certaine esthétique. Je pense que le processus est tout aussi important que le produit qui résultera au final » [9].

Les créateurs invités ont été amenés à poursuivre leur réflexion sur la définition de la mode, de leur mode.

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Parmi eux : Gaspard Yurkievich, Antonio Marras, Sissel Tolaas, Pierre Hardy, Bernard Willhelm et aussi Hussein Chalayan, le « visionnaire », dont la mode s’inscrit depuis toujours dans une démarche conceptuelle, expérimentale à la frontière entre mode, architecture, design, high-tech « Pour moi, la mode c’est de l’architecture qui touche au corps » [10]. Il y exposait une robe de papier « postable » c’est-à-dire (dé)pliable au format d’une enveloppe. Pour en savoir plus : Hussein Chalayan : exposition, Groningen (Pays Bas).

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La Maison Martin Margiela, l’une des marques les plus expérimentales et fascinantes de ces dernières années, expose une installation d’un salon en trompe l’œil. Luca Marchetti explique la démarche de cette marque : « La Maison a aussi une longue histoire d’interventions ouvertement artistiques. Les installations ou les expositions n’ont pas toujours mis en scène « le produit » mais, plus largement, le « point de vue » de la Maison… » [11]. Pour (re)découvrir l’univers de cette Maison : Maison Martin Margiela.

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Dans le même esprit, le duo berlino-autrichien BLESS s’est vu confier pour l’exposition, la conception d’un espace hybride, entre la galerie et la boutique, et qui, comme toutes leurs créations, échappe à toute définition calibrée. Bless : retroperspective Home n°30-n°41 offre un panorama de leurs projets, photographies, objets, expositions et défilés décalés : dans un restaurant, les spectateurs attablés, dégustent un repas servi par des serveuses portant les modèles des créateurs…
La démarche générale de ce duo de créateurs illustre parfaitement tout un pan de la création de mode contemporaine, qui bouscule les catégories, les corps de métiers. Elle s’inscrit dans une réflexion sur des objets d’un nouveau genre, inclassables dans les catégories traditionnelles du vêtement, de l’accessoire, du meuble. Comme ces gants de boxe en laine signés BLESS…

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Pour servir cette mode aux frontières mouvantes, les créateurs disposent d’un « outil » lui aussi protéiforme : le défilé. Comme un miroir de cette mode avide d’air frais, d’ouverture, de possibles.
Le défilé de mode est une discipline, un genre autonome dans lequel le produit, le vêtement n’est plus le seul mis en avant. Son dessein est de traduire l’esprit de la collection et l’identité de la marque.
Dans cet art de mettre en scène la mode, les créateurs ont déployé des formes dépassant la simple déambulation de silhouettes portant des vêtements. Pour cela, certains se sont inspirés des domaines de la danse, du théâtre ou de l’art contemporain.
On se rappelle l’emblématique défilé de Jean Paul Gaultier en 1985, « Le Défilé », véritable pièce pour 16 danseurs chorégraphié par Régine Chopinot.
Showtime : le défilé de mode dresse pour la première fois le portrait de cette discipline, ses formes, ses vedettes et ses frondeurs.

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Dans Histoire idéale de la mode contemporaine (présenté aux tables rondes du Grand Prix du Livre de Mode 2010), Olivier Saillard a choisi de présenter une histoire de la mode contemporaine au travers une sélection de défilés de créateurs selon lui « auteurs de mode », [12] soit des créateurs qui ont mené une réflexion conceptuelle sur leur travail, sur la mode en général. Une exposition éponyme se tient actuellement au Musée des arts décoratifs de Paris.

Show spectaculaire ou déambulation minimaliste, Olivier Saillard précise que le défilé est pensé et vécu comme une émotion, une expérience, un moment suspendu, l’essence de la marque « cela reste toujours un condensé d’émotions et une énergie comme un morceau de musique. Aucune discipline donne autant en aussi peu de temps » [13]. Quelque chose d’immatériel, une expérience de la mode. Lorsque l’équilibre est tenu entre une prestation scénique susceptible d’« écraser » la proposition vestimentaire et une mise en scène trop sèche, descriptive, « des moments de grâce peuvent naître. Ce fut le cas pour le défilé printemps été 2000 de Junya Watanabe » [14]. Parmi les créateurs qui ont marqué l’art du défilé (et l’histoire de la mode en général), Rei Kawakubo (Comme des Garçons) est selon l’auteur « un des plus grands auteurs, toutes disciplines confondues, de ce temps » [15].

Brooke Hodge, curateur de l’exposition  » Skin + Bones « , résume la démarche globale de Rei Kawakubo : elle consiste à créer un environnement global pour ses œuvres, un environnement qui va au-delà des vêtements et qui pourrait rappeller « celle des membres du Wiener Werkstatte ou du Bauhaus, qui se sont efforcés de créer une synthèse des arts (gesamtkunstwerk) » [16].

Et la mode de danser sur un air de László Moholy-Nagy…


[1] Olivier Saillard dans le catalogue de l’exposition Dysfashional

[2] Conférence donnée par MOSIGN à L’Ecole des Beaux Arts de Lyon, 2007

[3] Extrait d’un entretien avec Emanuele Quinz et Lucas Marchetti sur le site Mouvement

[4] Propos de Luca Marchetti dans un entretien sur le site Mouvement

[5] Le Figaro, 13/12/2010

[6] Journal du Dimanche, 6 Juillet 2009

[7] Extrait du Catalogue de l’exposition Dysfashional

[8] Extrait du Catalogue de l’exposition Dysfashional

[9] Extrait du Catalogue de l’exposition Dysfashional

[10] Libération, juin 2008

[11] Interview du Studio de Design de Maison Martin Margiela par Luca Marchetti sur Puretrend

[12] Extrait d’un entretien sur France Inter, 26 juillet 2009

[13] Extrait d’une interview d’Olivier Saillard sur le site les Echos, le 11 septembre 2009

[14] Extrait d’un entretien sur France Inter, 26 juillet 2009

[15] Extrait d' »Histoire idéale de la mode contemporaine »

[16] Extrait du catalogue de l’exposition « Skin + Bones »

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