Les pionniers de la haute couture

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - Modifié le 30/06/2016 par Bibliothèque municipale de Lyon

La photographie d'Anaïs (voir ci-dessous), mannequin de la Maison Lanvin, photographiée par Paul Nadar (1856-1939) en 1913 et exposée dans le kiosque de la Bibliothèque de la Part Dieu, est un cliché émouvant et précieux.

© Pixabay
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La photographie d’Anaïs (voir ci-dessous), mannequin de la Maison Lanvin, photographiée par Paul Nadar (1856-1939) en 1913 et exposée dans le kiosque de la Bibliothèque de la Part Dieu, est un cliché émouvant et précieux.
Émouvant parce que notre regard glisse sans heurt sur cette robe somptueuse, d’un noir et blanc parfaitement équilibré par un brillant agencement de broderies et de perles.
Précieux parce qu’il cristallise le tournant radical, qui s’est opéré entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle et qui signa l’essor d’une excellence française encore célébrée de nos jours : la Haute Couture.
Ce sont les débuts de cette Haute Couture, ses pionniers et autres acteurs majeurs, que nous mettons à l’honneur dans la sélection ci-dessous. Cette sélection accompagne et éclaire la série de photographies de Paul Nadar (1856-1939) illustrant des modèles signés Jeanne Lanvin parmi lesquels figure le modèle porté par le mannequin Anaïs citée ci-dessus. Cette sélection et cette exposition ont été réalisées en écho au Panorama du Livre de mode organisé par l’Université de la Mode Lyon 2 à la Bibliothèque de la Part Dieu, à l’issue duquel sera remis le Prix du Livre de mode pour lequel concourt la monographie signée J. Merceron sur Jeanne Lanvin.
L’occasion de suivre le fil pour remonter aux origines de la Haute Couture…
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« L’inventeur » de la haute couture

Collection de photographies de l’atelier Nadar, Bibliothèque municipale de Lyon
Au milieu du 19e siècle, en Angleterre, Charles-Frédéric WORTH (1825-1895) eut une idée brillante. Jusqu’à présent, les femmes s’habillaient chez des confectionneurs, où elles choisissaient elles mêmes les tissus et les formes de leurs robes. Elles confiaient ensuite à une main d’œuvre la confection des vêtements. Charles-Frédéric WORTH bouleversa ces pratiques en proposant aux femmes des vêtements inédits, coupés et finis, suivant des formes et des matières choisies par une seule et même personne : lui même. Un nouveau métier, celui de couturier, une nouvelle enseigne, la maison de mode, et un nouveau domaine, la Haute Couture, étaient nés. Pour mettre en valeur ses modèles inédits, il inventa également les mannequins vivants.
La Bibliothèque municipale de Lyon possède une collection de 57 photographies de l’atelier Nadar parmi lesquelles figurent quelques sublimes modèles de Charles Frédéric WORTH.
Si « l’invention » de la Haute Couture revient à Charles-Frédéric Worth à la fin du 19e siècle, ses successeurs français du début du 20e siècle lui donneront ses premiers grands frissons, ses premiers bouleversements formels en « libérant » le corps.

Le corps libéré

Histoires de la mode par Didier GRUMBACH, Regard.
A la fin du 19e siècle, la ligne générale des robes était corsetée, le buste était en saillie, la poitrine aplatie et remontée sous la gorge, la taille étranglée, l’arrière-train basculé vers l’arrière. On l’appelait la ligne « S ». Comme l’explique Valérie Steele dans « The corset : a cultural history », le corset régnait en maître, entravant le maintien et l’allure naturelle féminine. Vers 1900, Jacques DOUCET (1853-1929), alors premier couturier du tout Paris de la Belle Epoque, s’inscrivait encore dans la tradition de cette ligne « S ». Proche du style de Charles-Frédéric Worth, il apporta cependant une certaine fluidité à ses robes, en apparence légèrement moins corsetées.
Mais, la vogue de Doucet s’essoufflait : la silhouette de ses modèles ne correspondait plus à certaines aspirations des femmes. Dès 1898, une revue féminine, « La Mode Illustrée » transcrit une des ces nouvelles aspirations : « la première chose à combattre est, bien sûr, le corset, cette chose nocive pour la santé car elle comprime la poitrine et la taille ». Plusieurs médecins confirmèrent. Le ton était donné. Mais le passage à l’acte ne s’opéra qu’en 1906 : pour la première fois, un couturier supprima le corset et sa silhouette à la taille étranglée.

En habillant l’époque par Paul Poiret, Grasset.
Ce couturier, c’est « le Magnifique » inventeur bouillonnant, Paul POIRET (1879 – 1944). Ses mémoires sont truculentes et apportent de précieuses anecdotes sur l’histoire de la mode. En 1910, il officialise cette silhouette en présentant la Ligne « Directoire », des robes à la taille haute et à la ligne droite, directement inspirées des modèles de l’époque de l’Empire. Beaucoup plus souples, elles donnaient à la femme une aisance nouvelle. La femme est en mouvement. Un scandale pour certains, outrés par cette liberté soudaine du corps, le début d’une délivrance pour les partisans d’une cause féministe, qui voyaient dans la liberté de disposer de son corps une des étapes vers l’émancipation et l’égalité entre les sexes. Rejetant les couleurs tendres et pastels de son maître, Jacques Doucet, il apporte des motifs et des tons chauds, vifs, tranchants, empruntés au folklore Ukrainien et au costume japonais. Ses inspirations collent aux goûts de l’époque, comme la tendance appelée japonisme dans les arts décoratifs.

Madame porte la culotte

Cette révolution structurelle impulsée par Poiret fut également menée par des couturiers d’un « genre » nouveau : des couturières ! En ce début de 20e siècle, les femmes portèrent enfin la culotte. Au sens propre, une circulaire de 1909, autorise en effet le port féminin du pantalon, « si la femme tient par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval » ! Au sens figuré, la couture n’était plus seulement une affaire d’hommes : des femmes d’exception, brillantes créatrices et femmes d’affaires redoutables, s’affirmèrent sur le devant de la scène, comme couturières à part entière. Elles contribuèrent ainsi très largement à construire l’image d’excellence de la Haute Couture. Leurs noms : Jeanne Lanvin, Madeleine Vionnet et Coco Chanel.


Lanvin par Dean L. Merceron, La Martinière.
Jeanne LANVIN (1867-1946) devient officiellement « couturière » en 1909. De toutes les marques de couture française qui existent encore aujourd’hui, la Maison Lanvin est la plus ancienne. Comme Poiret, elle simplifia la silhouette féminine et adopta dès l’hiver 1910-1911 la ligne en vogue, « Directoire », en créant des robes à la taille très haute, longues, droites et peu cambrées. Luxueux, précieux, ces modèles témoignaient d’un savoir-faire extraordinaire et se distinguaient par un travail de perlage et de broderie unique.

Lanvin


Madeleine Vionnet par Jacqueline Demornex, Regard.
Madeleine VIONNET (1876 – 1975) arriva un peu plus tard puisqu’elle n’ouvrit sa Maison de couture qu’en 1912. Mais déjà, elle illustre cette envie d’insuffler une liberté nouvelle au corps de la femme. Sans cesse à la recherche de l’accord parfait entre le corps et les qualités intrinsèques du vêtement, elle suivit, de fait, l’abandon du corset au profit d’une mode sans contrainte. « Le corset, c’est une chose orthopédique », disait-elle. Ses recherches la menèrent vers le drapé libre et la coupe en biais, inspirés du costume gréco-romain.
A partir du 18 juin 2009 et au jusqu’au 24 janvier 2010, une exposition rétrospective lui sera consacrée à l’Union Centrale des Arts Décoratifs de Paris.

Vionnet


Le temps Chanel par Edmonde Charles-Roux, La Martinière.
Gabrielle, dite Coco CHANEL (1883-1971), est la plus illustre de nos créatrices de mode. Mythe parmi les mythes, Coco restera à jamais le symbole de la femme libre, libérée, en mouvement, entière, résolument moderne et visionnaire. En cette période de grands bouleversements structurels, Chanel n’est encore qu’une simple modiste, installée boulevard Malesherbes en 1909 mais déjà son verbe haut et son audace artistique font parler d’elle. Ainsi, en 1912, la revue « Les modes » consacra avec éclat ses talents de nouvelle modiste. En avril 2009, le film « Coco avant Chanel » avec Audrey Tautou revient justement sur ses débuts, avant la gloire de la Maison Chanel. Un deuxième film en avril, « Coco Chanel & Igor Stravinsky » retrace la romance passionnelle entre la créatrice et le compositeur.

Chanel

PHOTOGRAPHIE DE MODE

Mais plus que dans le domaine des inventions formelles, les couturiers innovèrent dans la manière de gérer leurs maisons de couture, notamment en diversifiant leurs activités. Dix ans avant CHANEL, en 1910, Paul Poiret rentre sur le marché de la parfumerie et de la cosmétique. Les bases de l’industrie du luxe étaient jetées. Là encore, Jeanne LANVIN innove : avec un sens inné des affaires, elle dirigea seule et sans aide, sa maison de couture dont elle élargit également les activités. En 1909, elle créa les départements de mode enfantine « Jeune Fille » et « Femme », et de chapellerie. Le succès est tel que la Grande Guerre freine à peine l’activité et hissera la maison au rang des toutes premières maisons de Paris.


Histoire de la photographie de mode par Nancy Hall-Duncan, Chêne.
Si la mode donne du mouvement aux femmes, elle prend également ses aises, s’étend, se montre, bouge, traverse le territoire, se répand, se diffuse grâce notamment aux revues de mode. Depuis la fin du 18e siècle, les revues de mode jouent un rôle prépondérant dans la propagation des tendances. Avec la photographie, les choses s’emballent à partir de 1890. Les modèles photographiés deviennent plus désirables car les détails de la confection et des matières semblent plus vivants. La revue historique, qui marqua l’essor de la photographie de mode, fut créée en 1901 sous le titre « Les Modes ». Elle eut recours pour la première fois dans la presse au procédé de la reproduction photomécanique. Le succès fut immense, de Londres à Moscou. La photographie de mode deviendra une force de promotion indéniable. Jeanne Lanvin comprit rapidement l’enjeu de cette nouvelle photographie de mode et engagea Paul Nadar pour réaliser ses campagnes photographiques de1909 à 1913.


L’atelier Nadar et la mode : 1865-1913.
Le monde du spectacle, le théâtre furent également une formidable machine de promotion pour la mode. Les actrices vedettes de l’époque comme Cléo de Mérode, Sarah Bernardt ou encore Réjane seront des clientes assidues et choyées par les couturiers, portant sur scène comme à la ville des modèles conçus pour elles. L’atelier Nadar photographiait régulièrement ces « demi mondaines ».
Quant à Poiret, il sut développer l’art de promouvoir indirectement ses créations en organisant des évènements mondains et autres sauteries extravagantes, auxquelles le Tout Paris accourait. Sa fête « Mille et Deuxième Nuit » du 24 juin 1911 fut particulièrement grandiose. Tous les convives sans exception furent parés des vêtements Poiret, aux reflets orientaux.
Enfin, il fut le premier à organiser des tournées promotionnelles, emmenant avec lui neuf mannequins à travers l’Europe.

Avec Poiret, Lanvin, Vionnet puis Chanel à ses débuts, une nouvelle définition du métier de couturier est née et une nouvelle mode est en marche : une mode libre, libérée, en mouvement, qui donnera naissance à la célébrissime mode « garçonne » des années 20. Et le pantalon pour nous, les femmes, d’exister ! Parce qu’on le vaut bien…

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