Album à redécouvrir

Rammstein “Reise, Reise” (2004)

- temps de lecture approximatif de 4 minutes 4 min - Modifié le 07/12/2022 par Julien R

En 2004, Rammstein est déjà un groupe qui a le vent en poupe. Ils ont trois albums à leur actif, tous aussi bons les uns que les autres, et une renommée certaine à l’internationale, que ce soit à travers leurs tournées un peu partout sur le globe ou encore leur présence sur des B.O. de films à grande portée tels que Lost Highway ou xXx. Or le groupe n'a pas pu échapper à la grande difficulté qui se présente pour toute formation chevronnée : le renouvellement.

Au bout de deux ou trois albums, il est souvent nécessaire de trouver un compromis entre surprendre son auditoire et ne pas donner l’impression de trahir son style d’origine. Il est clair qu’après Mutter, qui sublimait et modernisait la formule Rammstein, c’est une espèce d’exercice d’équilibriste auquel les allemands ont dû se confronter et ont bien réussi avec Reise, Reise.

Au premier abord, les bases de cet album sont les mêmes que pour les précédents. Niveau production, le suédois Jacob Hellner est à nouveau aux commandes et le groupe poursuit cette tradition d’enregistrer leur album à l’étranger, cette fois-ci à Málaga, dans le sud de l’Espagne. Stylistiquement, l’album a toujours pour fondation le metal industriel habituel du groupe : puissant, martial, chanté principalement en allemand et qui n’hésite pas à jouer avec les tabous et la provocation.

Là où Reise, Reise se démarque des albums précédents de Rammstein, c’est par sa variété. Quasiment aucun morceau ne se ressemble, chacun pose sa propre atmosphère. Rien que le début de l’album donne le ton : on passe du morceau-titre, une ballade épique et majestueuse ; à Mein Teil, à l’atmosphère de film d’horreur et aux paroles particulièrement glauques sur fond de fait divers en Allemagne impliquant du cannibalisme ; vers Dalai Lama, un morceau lent et atmosphérique adapté d’un poème de Goethe. Nous pourrions passer beaucoup de temps à décortiquer chaque morceau et ses spécificités : nous retiendrons surtout que Rammstein explore les dynamiques et les atmosphères sans que l’ensemble soit inégal. Même les plus calmes Los et Ohne dich tiennent la route malgré le fait qu’ils tranchent avec le reste de l’album.

Un élément de qualité et qui maintient une forme de cohésion dans cet album est sa production. Celle-ci se montre en effet beaucoup plus ambitieuse et imposante que sur l’album précédent, Mutter. En plus de l’instrumentation initiale du groupe, les membres ont tenu à ce que les éléments orchestraux (Reise, Reise, Stein um Stein, Ohne dich) et choraux (Mein Teil, Amerika, Morgenstern) ne soient pas numériques mais enregistrés avec de vrais musiciens. Le groupe a même fait appel à un accordéoniste sur Reise Reise et Moskau ainsi qu’à une hautboïste sur Ohne dich. Quant au mixage, celui-ci est particulièrement moderne et a très bien vieilli : la batterie est très claquante, les guitares forment un mur de son massif et l’ensemble des instruments se marie parfaitement bien.

Enfin, nous pourrions toucher un mot de l’aspect visuel, quasiment aussi important que la musique chez Rammstein et aussi varié que l’album qu’il représente. L’ère Reise, Reise a notamment fait émerger des clips de qualité à l’image de Mein Teil, une succession de tableaux cauchemardesques et conçus quasiment en improvisation. Keine Lust et Amerika jouent davantage les cartes de l’autodérision et de l’ironie : l’un représente un groupe qui a subi le poids des années de façon très imagée quand l’autre montre une vision parodique de l’omniprésence culturelle américaine. Ohne dich est quant à lui le clip le plus sérieux, raccord avec l’atmosphère plus dramatique du morceau.

Till Lindemann, chanteur de Rammstein, déclarait dans le making of de l’album que les membres essayaient d’être “plus artistiques” et que la “colère” originelle des premiers albums avait disparu. Si le son global de l’album maintient la puissance du groupe, cette position résume bien l’orientation de Reise, Reise : on y sent un groupe qui explore, qui expérimente, mais sans pour autant perdre ses repères.

Ironiquement, l’éventuelle perte de repères se ressentait davantage sur Rosenrot, sorti un an plus tard, qui comprenait en partie des morceaux rejetés de la production de Reise, Reise. S’il contient quelques morceaux mémorables, l’ensemble était déjà moins convaincant sur la longueur. Cela prouve la difficulté que constitue la nécessité de renouvellement pour un groupe lorsqu’il a l’air d’avoir atteint le bout de son style. Ainsi, quand bien même la prise de risque musicale peut être périlleuse, Reise, Reise montre que le succès qui en découle n’est pas impossible.

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