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O gemma lux : motets / Guillaume Dufay ; Huelgas Ensemble

- temps de lecture approximatif de 3 minutes 3 min - Modifié le 26/10/2021 par GLITCH

Il y a un peu plus de 20 ans paraissait cette intégrale des motets isorythmiques de Guillaume Dufay. Enregistrement insurpassé d'un corpus splendide, comme un bouquet final du Moyen-Age qui ouvre le grand portail polyphonique de la Renaissance.

De Machaut à Dufay, un siècle d’Ars Nova

Au début du XIVè siècle, les théoriciens de l’Ars Nova élaborent une notation précise des rythmes, qui permet de mieux fixer l’écriture -et l’exécution- de la musique vocale. Cette innovation bénéficie notamment au procédé de l’isorythmie, basé sur la répétition d’un même rythme à la voix principale d’une polyphonie.
L’isorythmie s’étend progressivement à toutes les voix, chacune ayant sa propre mélodie. On peut désormais précisément subdiviser le rythme de la voix principale dans les voix parallèles, les faire se décaler, se réunir…

Au terme de cette période, dominée par la figure de Guillaume de Machaut (c.1300-1377), l’écriture polyphonique tend vers plus de souplesse, d’étoffe et de nuances. De savants jeux de tuilages s’organisent entre les voix, qui gagnent chacune en indépendance.
Le langage harmonique s’enrichit également. Les musiciens s’autorisent de nouveaux accords, et se mettent à penser la relation entre les voix de façon plus verticale. Compositeur le plus célèbre d’Europe au XVè siècle, Guillaume Dufay (1397-1474) devient la figure de proue de cet évolution musicale.
Elle se devine à l’écoute de ces 2 motets isorythmiques à 3 voix, de Machaut, puis de Dufay :

 

Texte et texture

C’est donc au bout de ce siècle de l’Ars Nova que Dufay compose, entre 1420 et 1442 ces 12 motets. Ce sont des œuvres de circonstance, écrites pour des cérémonies publiques et soutenues par des instruments.

Comme souvent dans la polyphonie médiévale, les voix chantent chacune un texte différent. Elles se partagent narration historique ou poétique, hommage au Prince ou au prélat et louange à Dieu. Rythme en valeur longues pour le chant divin, rythme proche de la parole pour la voix profane.
On peut s’étonner de cette intrication des textes, qui paraît brouiller l’intelligibilité. Mais pour l’auditoire averti de l’époque, cet entrelacs manifeste la coexistence indissoluble du profane et du sacré. Les motets réservent d’ailleurs des passages à une seule voix, lorsque le texte doit être compris de tous.

Dufay Nuper rosarum flores

Manuscrit du motet à 3 voix “Nuper rosarum flores”, Bibl. Estense, Modène

Le tissu polyphonique manifeste d’abord la mystérieuse compénétration des mondes terrestre et divin, autour du pouvoir politique et religieux qui les relie. Et les motets de Dufay expriment avec douceur et éclat cette esthétique qui mêle récit et prière, liturgie et jouissance sonore, adresse publique et langage d’initiés.

 

“..de si belles musiques et accords harmonieux..”

Ces pièces sont comme une apothéose du Moyen-Age musical, et un achèvement du siècle de l’Ars Nova. La Renaissance musicale est en train d’éclore. Au style compact et resserré de Machaut  succède une manière plus déliée. La texture vocale cherche l’homogénéité, les effets d’ensemble ; le cours de la musique devient plus fluide.

Ethérés et solennels, les motets de Dufay déploient leurs ailes gracieuses, ménageant effets rhétoriques et sonores. Ils s’écoutent comme un véritable discours musical, avec ses pauses, ses envolées, ses accélérations et ses ornements. A la fois hyper plastiques et parfaitement structurés, ils forment de tendres et somptueux édifices sonores.
Le célèbre Nuper rosarum flores, écrit en 1436 pour la consécration de la cathédrale de Florence en est un exemple magistral :

 

Voici ce qu’en écrivit un témoin direct, le diplomate Gianozzo Manetti :

“Dans une parfaite sublimation de cet ensemble vénérable, de si belles musiques et accords harmonieux, surtout une telle concordance entre les divers instruments, résonnaient en tous lieux, magnifiquement. A tel point que les mélodies des anges et du divin paradis, et les chants descendant du ciel jusqu’à nous, ici-bas, en raison d’une incroyable douceur, paraissaient à juste titre murmurer à nos oreilles je ne sais quoi d’ineffable et de divin.”

On ne saurait dire mieux… ni le Huelgas Ensemble le chanter plus bellement, dans cet enregistrement qui a collectionné les lauriers de la critique.

→ retrouver O gemma lux dans les collections de la BML

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