MUSIQUE ANCIENNE

Les éclats de Graindelavoix

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 28/02/2022 par GLITCH

Il y a 50 ans les querelles autour de l'interprétation de la musique baroque allaient bon train. C'était le temps des "baroqueux", du retour aux sources musicologiques, aux instruments et au diapason d'époque. Une quête de vraisemblance historique et de re-création des oeuvres au plus près de leur contexte originel, qui aujourd'hui ne fait plus débat. Mais pour la musique d'avant le baroque (ou musique ancienne), c'est une autre histoire..

Le concert dans l
Le concert dans l'oeuf (d'après J. Bosch)

Entre les notes, la voix

Aujourd’hui les moindres paramètres d’une composition peuvent être fixés par l’écriture musicale, mais il n’en a pas toujours été ainsi.
La musique baroque par exemple, accorde une plus ou moins grande latitude d’interprétation des oeuvres par les musiciens. Effectifs, ornementations, accords de la basse continue peuvent être laissés à la discrétion bien informée des interprètes.

Mais à la Renaissance et plus encore au Moyen-Âge, l’écriture musicale et l’interprétation sont encore moins précisément codifiées. Les sources dont on dispose sont plus rares, fragmentaires ou hétérogènes.

Texte et mélodie d’un graduel du XVè

 

Surtout, la notion d’oeuvre comme un tout achevé et intangible n’émerge que très progressivement.
La musique ancienne sacrée puise dans un répertoire de mélodies, adaptées et cousues ensemble selon les circonstances de l’exécution. Les recueils de chant (tonaires, graduels, antiphonaires..) tracent les lignes d’un paysage où les voix de Gaule, des Flandres ou d’Italie se font un chemin différent.
Ce sera d’ailleurs un des enjeux de la “réforme grégorienne” que de donner un répertoire et des pratiques unifiées au chant liturgique du monde romain.

Antiphonaire de l’église de Nevers (XII è)

 

L’interprétation musicale ne se résumait donc pas à l’exécution fidèle par des professionnels d’une partition précise où tout serait noté. Elle était aussi une création ad hoc, qui faisait appel aux capacités de mémoire et d’invention des chanteurs.
Pour un chantre du Moyen-Âge, orner ou accompagner une ligne de chant écrite est un acte de création orale, au delà d’une simple restitution de texte. C’est adapter des formules apprises et un savoir-faire vocal à la musique en train d’être chantée. Comme mettre en mouvement un corps écrit qui ne dit pas tout, l’habiller d’une tournure vocale qui lui donne son étoffe et son allure.

Tropaire-prosaire à l’usage d’Auch (XI è)

 

Dans les blancs de la partition, le grain de la voix

Cet appel à la culture orale pour éclairer l’interprétation d’aujourd’hui peut mener à d’intenses spéculations et des réalisations étonnantes. L’ensemble Graindelavoix se distingue ainsi par sa hardiesse à combler les blancs de la partition, à convier la tradition orale dans la musique écrite..

Ce groupe vocal hollandais a été formé en 1999 par le musicologue Bjorn Schmelzer.
Le nom de l’ensemble est en soi un manifeste, tiré d’un texte de Roland Barthes publié dans L’obvie et l’obtus. Barthes écrit : “Le “grain”, c’est le corps dans la voix qui chante, dans la main qui écrit, dans le membre qui exécute”.

Pour Schmelzer, la voix charrie une histoire et des affects. Elle est l’émanation toujours singulière d’un corps entier. Et ce corps lui-même résonne d’un espace géographique, social et symbolique, d’un habitus sonore qui ne s’écrit pas. Bref, la voix s’ouvre bien au-delà de ce que la partition indique et de ce que l’histoire de la musique a pu consigner. Schmelzer s’oppose ainsi au dogme  de l’authenticité, à l’obsession de la partition écrite, qui selon lui fige les interprétations dans un « musicalement correct », atemporel et désincarné.

A propos de l’enregistrement de la Missa Caput d’Ockeghem par son ensemble, il revendique

“..libérer la musique d’Ockeghem (et la polyphonie du XVè siècle en général) de ses connotations pseudo éthérées, de sa correction pseudo professionnelle et de sa monotonie pseudo historique, tel est le défi de notre interprétation”

 

Il précise par ailleurs

« […] la musicologie a ignoré la force intérieure et l’acte de faire de la musique ancienne (…) et s’est focalisée sur la version basique en notes, confondant rapidement la base avec l’essence. Comme si un historien de l’art ne parlait que des pigments pour peinture et de la préparation de la toile et non de l’effet d’un tableau de la Renaissance sur celui qui le regarde ».

Grande Bible historiale complétée (entre 1395 et 1401)

 

Ecoutes et comparaisons

Cette recréation à la fois historiquement plausible et créatrice de la musique est documentée dans une dizaine d’enregistrements. La plupart ont déchaîné des feux contradictoires de la critique, que le site de Graindelavoix relaye scrupuleusement.

L’album Ossuaires est le premier d’une trilogie consacré à l’Europe musicale du XIIè siècle, autour de la figure de l’artiste Villard de Honnecourt. On rentre ici de plain-pied dans le style particulier de Graindelavoix.
Les voix ont chacune leur timbre, bien distinct, à rebours de l’homogénéité généralement recherchée dans ce répertoire. Sautes imprévues, rugosités, mélismes qui s’élèvent comme des appels dans le désert… Le chant se pare d’un voile méditerranéen et dessine une Europe musicale où les frontières culturelles sont poreuses et l’itinérance une condition partagée. Les musiciens chantent en cercle, et leur style spontané et incantatoire les apparente plus à un groupe de musique traditionnelle qu’à un choeur académique.

Ecoutez par exemple les envolées et longues tenues ondoyantes de ce Responsorium  de Pierre de Cambrai pour une reine défunte :

 

On retrouve ce style saillant dans le 2è volume Confréries. Rudesse des ornementations et scansion rythmée pour ce chant de dévotion :

 

Le tour d’Europe musical de Honnecourt se clôt avec l’album Motets. Les compositions choisies mêlent chacune plusieurs textes en plusieurs langues. Elles permettent alors différents registres d’expression vocale simultanés. L’occasion pour Graindelavoix de faire entendre cette “polysonie”, où chaque voix semble procéder d’un style, d’un modèle vocal différent des autres. Voix ouvertes ou nasalées, registres profane et sacré, tenues longues et ornements accidentés.. L’alliage crée contrastes et profondeur de champ, dans une instabilité virtuose. La comparaison avec l’interprétation d’un autre ensemble (ici Anonymous 4) est ici riche de perspectives, comme pour ce motet de Guillaume de Machaut.

 

La Missa Caput d’Ockeghem fournit un autre bel exemple de comparaison. Graindelavoix chante très loin de la ligne claire des ensembles polyphoniques anglais qui font référence dans ce répertoire (ici, The Clerk’s group). Les chanteurs de Graindelavoix recourent notamment à la pratique ornementale ancienne du machicotage. Il en résulte d’étranges frottements de timbres et d’intervalles, parfois accidentels, et une opulence harmonique tourbillonnante.
Dans cet Agnus Dei, l’exécution du canon est tout sauf stricte, chaque partie ornemente et la rythmique est souvent.. flottante.

 

Beaucoup de bruit pour rien ?

Bouillie ornementale ou fabulation inspirée, hybridation farfelue ou défrichage décapant..  Le style et l’approche de Schmelzer et son ensemble provoquent des réactions contrastées..

Tasteful or nauseating, cette passionnante vidéo (en anglais) pèse le pour et le contre avec équilibre et érudition

 

La radicalité, l’étrangeté de cette approche peuvent dérouter, voire répugner. Mais cette recherche de la composition vocale autour des notes a le mérite de solliciter l’oreille. Et elle ne surgit pas de nulle part.

Pionniers dans cette approche, l’ensemble Organum et son chef Marcel Pérès avaient déjà initié une relecture des musiques anciennes à l’aune de l’oralité. Une approche souvent taxée d’ “orientalisante” qui suscitait elle aussi la polémique.
Leurs réalisations laissent entendre la variété des répertoires et des influences dans les premiers chants de l’Église, jusque vers le Xè siècle. Chant bénéventin d’Italie, chant mozarabe des chrétiens d’Espagne, chant gallican de la Gaule mérovingienne… Un nuancier de styles tardivement recouvert du terme de “chant grégorien” et fondu au fil des réformes liturgiques et des reconstructions musicologiques dans une pâte sonore plus uniforme.

Relier la tradition et les manuscrits : un entretien éclairant avec Marcel Pérès.

La manière si particulière de Graindelavoix convie peut-être à une écoute plus active.  Elle amène du corps, du “grain” dans le bercement séraphique, troublant les vertus sédatives de la polyphonie médiévale ou de la Renaissance. Car, restituée à des siècles de distance, la musique ancienne peut se réduire à une apparence d’uniformité ronronnante. Une sorte de lissage, d’idéalisation rétrospective toute de langueur spirituelle et de pureté céleste.
En insufflant un peu de dionysiaque, de trouble dans ce lointain apollinien, Graindelavoix n’est ni plus beau ni plus vrai. Mais il contribue à remettre de la chair et de l’épaisseur historique dans le mystérieux concert des voix du passé.

→Les enregistrements de Graindelavoix disponibles à la BmL

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