Instruments de musiques électroniques

Les ingénieurs dans la lumière (épisode 1)

- temps de lecture approximatif de 12 minutes 12 min - Modifié le 26/12/2023 par La COGIP

"Ces sonorités, ce n'est pas moi tout seul, c'est le travail de toute une équipe" disait notre producteur électro fictif en fin de live. Remercions en son nom les ingénieurs de l'ombre, les facteurs d'instruments électroniques, à l'origine du son d'aujourd'hui.

Dave Smith et Roger Linn
Dave Smith et Roger Linn

Nous vous proposons le portrait de quelques aventuriers de l’ingénierie musicale des dernières décennies, qui ont su transformer leur vision en instrument, et contribué à sculpter les sonorités électroniques que l’on connaît. Ingénieurs, entrepreneurs, inventeurs, ils se nomment Tadao Kikumoto, Yasunori Mochida, Robert Chowning, Dave Smith, Roger Linn, Donald Buchla…

Les ingénieurs de chez Roland

Fondée en 1972 par Ikutaro Kakehashi, la firme japonaise Roland s’est vite imposée sur le marché mondial des instruments électroniques, en commercialisant des boîtes à rythmes et des synthétiseurs devenus légendaires. Ces instruments iconiques se déclinent aussi en numérique sous forme de plugin, et leur son caractéristique continue de faire référence.

Chez Roland comme chez les autres constructeurs, les synthétiseurs et boîtes à rythmes cherchent dans un premier temps à imiter les instruments et percussions existants, pour aider les musiciens professionnels à composer ou à finaliser leurs démos. Et c’est précisément car elles n’y parviennent pas (ou difficilement), qu’elles vont peu à peu séduire des artistes à l’affût de nouvelles couleurs musicales, de nouveaux territoires.

Détournées de leur objectif premier d’imitation fidèle, elles vont trouver une place centrale dans la naissance de nouveaux courants musicaux si peu anecdotiques que le hip hop, la house, et la techno.

  • La boîte à rythmes TR-808 : hip hop, electro, et plus
Tadao Kikumoto et la TR-808

Destinée à succéder à la CR78, première boîte à rythme de chez Roland permettant la mémorisation de motifs rythmiques (les patterns), la TR-808 est le fruit de la collaboration de Makoto Murio, Hiro Nakamura et Hisanori Matsuoka. L’état de la science à la fin des années 1970 ne permettant pas d’intégrer à la machine et pour un prix raisonnable des extraits sonores fidèles (le but premier, souvenez-vous), c’est par synthèse analogique que ceux-ci ont été créés. Les sons utilisés sont en fait un transfert sur le circuit analogique de la 808 de sons créés à partir d’un des synthétiseurs de la marque : le System-700. Ils font le choix d’utiliser pour générer ces sons des transistors précédemment rejetés pour non compatibilité. Et leur comportement va être en partie responsable du son légendaire de la TR-808. En particulier le béni composant 2SC828-R. Une fois les stocks de ce dernier épuisés, la production sera stoppée !

Enormément utilisée aux débuts du hip hop, pour son bassdrum qui fait un long booooom, elle est toujours d’actualité et nombre de productions (t)rap d’aujourd’hui l’exploitent, à coups de hi-hats en triplets (triolets de charley fermé) par exemple, de bassdrum (grosse caisse) allongé et de snare (caisse claire) courte et piquante.

Tout un pan de l’électro minimaliste s’est presque construit autour d’elle, comme par exemple chez Drexciya ou Legowelt.

  • La TB-303 : Acid house

La TB-303 (Transistor Bass 303) a été conçue par Tadao Kikumoto, sous la direction de Ikutaro Kakehashi, et commercialisée entre 1982 et 1983. Elle est destinée comme son nom l’indique à synthétiser la basse. Elle contient également un séquenceur pour enregistrer ses motifs. Et devinez quoi, elle va être détournée de son utilisation première, être triturée, accélérée, filtrée, accélérée, ralentie, malmenée, bref exploitée jusque dans ses moindres détails et défauts. Elle se retrouve en effet à la base de l’acid-house, dont les sons stridents l’emmènent loin, très loin. Ou encore chez Daft Punk sur Da funk :

Roland c’est aussi le son de la techno avec la TR-909 (et Tadao Kikumoto, encore lui), c’est aussi le SH-101, la 606, la 707, les synthés Juno-106, Jupiter-8..

Merci messieurs

Analog Mafia

Robert Chowning découvre la synthèse FM, Yamaha la met en oeuvre avec le DX7

Le compositeur américain Robert Chowning a étudié notamment avec Nadia Boulanger. Diplômé de l’Université de Stanford en 1966, il commence ses expérimentations avec l’informatique musicale et la synthèse digitale. Trouvant les possibilités offertes par les circuits analogiques trop limitées et instables pour développer ses idées et théories musicales, c’est vers l’ordinateur qu’il se tourne naturellement.

Il se concentre sur la modulation des fréquences, en vue des créer des sonorités riches, et inédites. Déjà sensible et fasciné par le phénomène de vibrato, c’est un peu par hasard, et à l’oreille, qu’il “découvre” (comme il le dira) la synthèse FM. Je ne me risquerai pas à expliquer en détail, place aux professionnels :

Cet article s’y attèle, merci mastersynyth.com

Et Bax Music nous le résume ainsi :

La synthèse FM (génération numérique de sons par Modulation de Fréquence) a été découverte plus ou moins par accident par John Chowning, au début des 70s, en expérimentant avec un synthé analogique de son université. Chowning remarque que les fréquences aiguës peuvent modifier le timbre de sa forme d’onde de base : c’est ainsi qu’est née la synthèse FM !

https://www.bax-shop.fr/blog/studio-enregistrement/la-synthese-fm-cest-quoi/

Retenons que ce procédé ouvre la voie à une nouvelle génération de synthétiseurs, numériques cette fois. La société Yamaha, avec à sa tête Torakusu Yamaha, obtient en 1974 la licence exclusive de cette technologie et sera le premier à lancer un synthétiseur numérique à synthèse FM.

Sous l’impulsion de Yasunori Mochida, Yamaha va poursuivre les recherches. Il faudra encore quelques années avant de parvenir à proposer un synthétiseur FM à prix abordable. Après le GS1 que seul Quincy Jones ou presque a pu se payer, débarque en 1983 le DX7.

Pierre Boulez à gauche, avec l’équipe du CCRMA (Center for Computer Research in Music and Acoustic) à Stanford en 1975 – John Chowning en chemise petits carreaux à droite (Photo J. Mercado)

Le youtubeur MadFame nous narre en anglais la naissance du Yamaha DX7

On entre dans les années 80 flashy avec le DX7 :

Yamaha va plus tard décliner cette technologie pour équiper des produits grands publics comme ordinateurs, consoles de jeu, téléphones.


(CCRMA event)
A vous de retrouver : Robert Moog, Roger Linn, Dave Smith, Tom Oberheim, John Chowning, Don Buchla, Leon Theremin (Stanford, 1991)

Roger Linn, de la LinnDrum aux MPC

Il crée la légendaire LinnDrum, première boîte à rythme embarquant des samples de (vraie) batterie, quand ses concurrents les re-créent synthétiquement. La question du réalisme des sons des machines se pose en de nouveaux termes. Certes les sons de base sont des enregistrements de vrais éléments de batterie, mais les possibilités d’agencement offertes par le séquenceur (programmer ses propres phrases rythmiques), associées au paramétrage fin de chaque élément permet de s’éloigner du ‘réel’.

Ci-dessous à gauche une démo de la LinnDrum par le youtubeur DoctorMix.

A droite, 10 motifs rythmiques que vous connaissez…

Et ce n’est qu’une étape. Roger Linn intègre Akai dans les années 80 et contribue à lancer la série des MPC (Music Production Center), sampleurs de référence encore aujourd’hui, et dont l’impact sur la production hip hop a été immense.

Roger Linn avec un prototype de la MPC60 (Akai)

A gauche, une brève histoire des MPC sur la chaîne de Reverb

A droite une session tranquilou du producteur Marlow Digs avec ses MPC 60, 2000 et MPC Live.

La LinnDrum en action

Plus récemment il a travaillé sur :

Le contrôleur midi Linnstrument : expressivité et créativité au menu.

Il a collaboré avec Dave Smith sur la boîte à rythmes Tempest.


Robert Moog (et Herb Deutsch)

L’ingénieur électronicien Bob Moog tient une place de choix dans l’évolution et la popularisation des instruments électroniques. Il est considéré avec Donald Buchla comme l’inventeur du synthétiseur.

Nous vous en parlions en longueur dans cet article : in the Moog for love

Profitons-en pour rendre au hommage à son complice Herb Deutsch, disparu il y a peu. Compositeur et professeur émérite de musique électronique à l’université Hofstra (Hempstead, état de New York), il travailla en étroite collaboration avec Robert Moog pour créer et faire connaître le(s) premier(s) synthétiseur(s) de la marque dès 1964.


Dave Smith : il est MIDI

C’est le père du standard MIDI (Musical Instrument Digital Interface), permettant aux instruments électroniques (synthétiseurs, boîtes à rythmes, ordinateurs…) de communiquer entre eux. Il l’a développé en collaboration étroite avec Ikutaro Kakehashi, fondateur de la marque Roland. Adoptée ensuite par tous les constructeurs, ce protocole est plus que jamais au centre de la création musicale tous genres confondus, que ce soit chez les professionnels ou dans les home-studios. Avant cela, les interactions entre les machines étaient limitées, se faisaient et se font toujours notamment dans le domaine du modulaire avec le procédé CV/Gate (Control Voltage/Gate), et aussi pour les anciennes machines Roland avec le DIN Sync, ancêtre du Midi.

Cet article sur landr.com va vous tutoyer, mais explique bien le MIDI

Dave Smith est avant cela le concepteur du légendaire synthétiseur polyphonique programmable Prophet 5 en 1977.

Dave Smith

Donald Buchla : complètement à l’Ouest

C’est à ce génie américain disparu en 2016 que l’on doit le premier synthétiseur modulaire. On peut même clairement parler d’une invention californienne tant la philosophie derrière cette création est en phase avec l’ambiance de l’Ouest américain des années 1960 et 1970. Poésie et psychédélisme.

Donald Buchla s’est payé lui-même ses études de physique à la prestigieuse université de Berkeley, avec l’argent qu’il avait gagné au poker… Ce libre penseur aux pré-dispositions cérébrales évidentes est de ces hippies-génies.

Citons pour plus d’efficacité Laurent de Wilde, auteur du livre “les fous du son” pour lequel il a notamment rencontré Don Buchla :

À la différence de Bob Moog, dont les découvertes quasiment simultanées prirent rapidement le chemin d’une utilisation commerciale avec les éternelles touches noires et blanches, Buchla croyait dur comme fer qu’il devait inventer des machines à composer de la musique en temps réel, et que toute référence à des techniques antérieures constituaient un frein néfaste à l’imaginaire. Cette attitude résolument novatrice, couplée à un esprit brillantissime aux confins de l’autisme, le placeront tout au long de sa vie à l’avant-garde de l’ingénierie musicale.

Laurent De Wilde / Les fous du son ; Grasset, 2016

Donald Buchla

Guide pratique du sampling / François Bouchery, 2019

Les fous du son / Laurent de Wilde, 2016

Beat Box : a drum machine obsession / Joe Mansfield, 2013

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