Gangsta rap

- temps de lecture approximatif de 16 minutes 16 min - Modifié le 20/06/2016 par Luke Warm

Alors que le film "N.W.A - Straight Outta Compton" a battu tous les records en générant près de 200 millions de dollars de recettes pour un budget de 28 millions, devenant ainsi le biopic musical le plus rentable de l'histoire d'Hollywood (devant "Walk the line" sur Johnny Cash et "Ray" sur Ray Charles), retour sur un phénomène, le gangsta rap, hier conspué et aujourd'hui célébré.

La fin des années 80 est une période charnière et particulièrement compliquée pour le rap. Bénéficiant d’un succès sans cesse croissant auprès du grand public, le rap s’attire les foudres des médias et des autorités qui l’accusent d’inciter à la violence. D’un côté, le rap bénéficie d’une visibilité incroyable grâce à MTV et va connaître de nombreux succès commerciaux, même auprès du public blanc, grâce à Run DMC (« Walk this way » avec Aerosmith), LL Cool J et son slow rap (« I need love« ) ou les Beastie Boys et leur album « Licensed to ill »vendu à 4 millions d’exemplaires aux Etats-Unis.


De l’autre, des groupes de rap comme Public Enemy ou Paris (à cause de leur titre « Bush killa«  racontant l’assassinat de George W. Bush) font l’objet de surveillance du FBI et sont la cible du Parents Music Resource Centre, fondé quelques années plus tôt par des femmes de gouvernants américains dont la chef de file est Tipper Gore, femme du vice-président Al Gore. Le PMRC force l’industrie discographique à instituer le Parental Advisory Lyrics, sticker accolé aux pochettes des disques aux paroles considérées comme violentes, outrageantes voire obscènes.


L’artiste (involontairement) à l’origine de ce sticker prévenant les parents de présences de paroles inappropriées pour leurs enfants est Prince et de son album « Purple rain » sorti en 1984 et particulièrement les paroles du titre « Darling Nikki » :

I knew a girl named Nikki / I guess you could say she was a sex friend / I met her in a hotel lobby / Masturbating with a magazine.

Problème 1 : Karenna, alors âgée de 11 ans écoute « Purple rain » en boucle
Problème 2 : Karenna est la fille de Mary « Tipper » Gore, épouse du sénateur et futur vice-président, Al Gore
Problème 3 : Tipper Gore n’apprécie pas vraiment les références à la masturbation du titre « Darling Nikki »

Tipper Gore décide alors de fonder le Parents Music Ressource Center (PMRC), un réseau de femmes de politiciens des deux bords guidées par leur devoir parental.
Usant du réseau de leurs époux politiciens, ces femmes font pression sur le RIAA (Recording Industry Association of America), association interprofessionnelle qui défend les intérêts de l’industrie du disque et établissent rapidement une liste noire de 15 chansons (et les premiers visés sont les artistes metal), les “Filthy Fifteen » (ou “les quinze grossiers”).

Très rapidement, le PMRC obtient des maisons de disque qu’elles apposent le message “Parental Advisory : Explicit Lyrics » (appelé aussi le « Tipper sticker« ) sur chacun des albums contenant des paroles explicites…. Et cela concernera très vite beaucoup d’albums de rap… qui utiliseront le Tipper sticker comme un gage d’authenticité et de qualité (d’ailleurs, par obligatoire en France, des artistes comme Booba, Gradur ou La Fouine l’utiliseront malgré tout) et qui attireront les auditeurs, comme le prouve le cas du groupe de porno-rap de Miami 2 Live Crew dont l’album « As nasty as they wanna be » (« aussi dégueulasses qu’ils veulent l’être »), contenant notamment des titres aussi revendicatifs que « We want some pussy« , « Bad ass bitch« , « Dick almighty« , est interdit dans plusieurs états. L’album reste malgré tout un classique du rap US et malgré la censure se vendra à 2 millions d’exemplaires.

GANSGTA


Le premier album de rap sur lequel est accolé le logo est « Rhyme pays » d’Ice T, un ex-Crisp (gang dont la rivalité avec les Bloods est devenue historique) et replace la côte ouest sur la carte du rap (qui est né et a grandi à NY). Cet album marque à la fois le passage sur la côte Ouest du rap hardcore et sa mue en ce que l’on appelle le gangsta rap. Sa chanson « 6 in the mornin’ » est considérée comme le premier titre gangsta (même si Ice-T avoue, notamment dans son autobiographie, s’être inspiré de Schoolly D, rappeur de Philadelphie, et de son titre « Saturday night« , le récit d’une virée nocturne et sanglante), dans lequel il décrit de façon réaliste et à la première personne un braquage et une poursuite par la police.

Le gangsta rap se caractérise par une identité visuelle forte (artillerie bling bling, voitures de luxe, femmes légèrement vêtues et gun power) et par des textes fleuris où se mêlent haine de la police et sexisme, ego trips et glorification des gangs et de la figure du pimp. Les principales figures viennent des quartiers violents du sud-est de Los Angeles comme South Central, Watts ou Compton.

La haine de la police incarnée dans des morceaux comme « Fuck tha police » de NWA, « Cop killer » (« tueur de flics ») d’Ice T en 1992 avec son groupe fusion Body Count, ou « Pigs » de Cypress Hill) sera renforcée par l’acquittement en avril 1992 des policiers qui avaient passé à tabac Rodney King et les émeutes qui avaient suivies à Los Angeles pendant lesquelles les gangs des Crisps, des Bloods et les latinos s’unirent contre la police.

N.W.A., LE GROUPE LE PLUS DANGEREUX DU MONDE


NWA

Le groupe qui aura incarné le plus le gangsta rap reste N.W.A. (Niggers With Attitude), collectif monté de toutes pièces venu du quartier de Compton à L.A. et dont les membres sont Dj Yella, Eazy-E (manager avant d’être rappeur, qui avait déjà sorti un album solo quelques mois plus tôt), MC Ren, Dr. Dre et Ice Cube. N.W.A. regroupe tous les aspects du gangsta rap : haine de la police (« F**k tha police« ), misogynie (« A bitch iz a bitch« ), drogue (« Dopeman« )… Leur titre « Gangsta gangsta » devient l’hymne des gangsters de L.A. :

« Je descends un type ou deux, c’est ça ma foutue occupation / Et si t’aimes pas mon style de vie, va te faire foutre / On est un gang / Est-ce que j’ai l’air d’un putain de modèle à suivre ? / Pour un môme qui m’admire / La vie c’est rien d’autre que les pétasses et les thunes« .

https://www.youtube.com/playlist?list=PLwW9odveImjP_gEZaInYSuYdw9i5wts1B

L’objectif est l’excès : aller plus loin et plus vite

« S’il s’agissait de protestation, ils bazarderaient l’idéologie pour aller droit à l’émeute. S’il s’agissait de sexe, ils jetteraient la séduction pour aller droit à la baise » (Jeff Chang, Can’t stop won’t stop : une histoire de la génération hip-hop, p.400)

Leurs paroles sont hyper violentes et vulgaires, misogynes, décrivant les drive-by-shoutings (assassinats de gangsters rivaux à l’arme automatique depuis une voiture) ou les deals de crack dans les rues délabrées de Compton créant une ambiance de chaos et de guerre civile dans leurs morceaux : l’intro de leur titre « Straight outta Compton » (1988) dit « vous êtes sur le point d’être témoin de la puissance du savoir de la rue« .


Avec sa pochette où le collectif est rassemblé autour d’une arme, ce véritable cocktail Molotov est l’incarnation du gangsta rap. Devenus de véritables parias pour l’Amérique blanche et bien pensante (mais aussi des milieux hip-hop progressistes), et malgré les censures des radios, les interdictions de concerts, les enquêtes du FBI, leur album « Straight outta Compton« , enregistré pour 10 000 $, se vend à 2 millions d’exemplaires. (et notamment auprès d’un public blanc déclassé victime du reaganisme) et surpasse une bonne partie de la production hip hop des côtes est et ouest réunies notamment grâce aux instrumentaux du génial Dr Dre qui impose un son nouveau, lent, lourd et funky (il sera d’ailleurs l’un des premiers à sampler le fameux « Amen break« , peut être le sample le plus connu et utilisé dans l’histoire du hip hop et de l’electro, sur le titre d’ouverture).

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Amen Break

Pourtant, les membres de NWA étant pour la plupart issus de la classe moyenne, « personne ne savait au fond si ces rappers étaient des gangbangers ou simplement des musiciens malins qui exploitaient les histoires de leurs amis gangsters« . (Jonathan Gold, L.A. Weekly)


Le gangsta rappeur : héros violent ou modèle néfaste ?

Le deuxième album (et dernier) album qui sort mi-1991 (sans Ice Cube), « Efil4Zaggin » (Nègres pour la vie en verlan), interdit à la vente en Grande-Bretagne est encore plus gangsta : il contient des titres comme « I’d rather fuck » (je préférerais te b..ser) ou « Find um, fuck um and flee » (trouve-les, b..se-les et tire-toi) et est particulièrement effrayant et macabre.


Le gangsta rap sera également appelé parfois West Coast (car il se limite au début à la côte ouest) puis évoluera vers le G-funk.


West Coast

G-FUNK


Le logo de Death Row

Le G-funk a encore une fois été créé par Dr Dre. Le premier album du cofondateur de Death Row (créé en 1992 avec le gangster Morion « Suge » Knight, le label accueillera 2Pac, Snoop Doggy Dogg, Nate Dogg…), « The chronic« , en est le véritable manifeste. Le G-funk se caractérise par l’utilisation systématique de samples P-funk (Parliament, Funkadelic…) et soul music posés sur des basses lourdes, des ambiances denses et des bases mélodiques plus travaillées et lentes que sur les titres rap lambda. Il est parfois présenté comme la version plus lente, plus accessible au grand public, innocente et embourgeoisée du gangsta rap, créé pour contrer commercialement la récupération du rap incarnée par des figures telles que MC Hammer ou Vanilla Ice, produits marketés pour rendre le rap acceptable et diffusable en radio (Vanilla Ice vendra 3 millions d’albums). Une façon de faire rentrer le rap dans la pop. Le titre qui fait vraiment basculer le gangsta rap vers le G-funk est « Gin and juice » sur le premier album de Snoop Doggy Dog, « Doggystyle« .

Le G-funk constitue alors déjà une concession (réussie puisque « The Chronic » se vend à 5 millions d’exemplaires dans le monde) à la recherche de succès sur le plan mélodique, en essayant de séduire un public blanc au pouvoir d’achat supérieur grâce à des grooves funky et mélodiques.


Grâce à l’hystérie médiatique autour des faits d’armes des différents acteurs de cette scène, le rap va alors devenir une force de frappe commerciale de grande envergure et le genre musical dominant. L’album « The predator » d’Ice Cube se vend à 5 millions d’exemplaires (après le controversé « Death certificate » écrit sous l’influence de la Nation of Islam et accusé d’antisémitisme, racisme, homophobie,..), « The chronic » de Dr Dre à 3 millions aux Etats-Unis, « Doggystyle » du jeune, 21 ans, Snoop Doggy Dog est n°1 du Billboard dès sa sortie (800 000 albums vendus en 1 semaine) malgré une accusation de complicité de meurtre qui pèse sur ses épaules (il a été libéré contre une caution de 1 million de $), « All eyez on me » de 2Pac en est à près de 10 millions d’exemplaires aux Etats-Unis… Death Row (dont un des slogans était « personne ne quitte ce label vivant ») vendra ainsi 18 millions d’albums entre 1992 et 1996.

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A cette époque, commercialement, la scène new-yorkaise hardcore est submergée par le G-funk californien, s’ensuit une rivalité entre côte ouest et côte symbolisée par Tim Dog, rappeur du Bronx, et son titre « Fuck Compton » (« pour moi NWA, c’est de la merde« ) en 1991, premier d’une longue série de morceaux d’insultes entre rappeurs des deux côtes et la querelle entre 2Pac et Notorious B.I.G. suite au titre « Hit ’em up ».

Outre les succès de Snoop Doggy Dog ou 2Pac, beaucoup d ‘autres formations s’illustrent comme Above the Law et son « Freedom of speech » en 1990, Warren G (frère de Dr Dre), Too $hort, le possee des Soul Assassins avec Cypress Hill et le trio House of Pain (trio blanc d’origine irlandaise), Kid Frost (d’origine mexicaine), Boo-Yaa T.R.I.B.E.(originaires des îles Samoa), Tha Dogg Pound, Luniz et son ode à la marijuana « I got on 5 on it » et des artistes du sud comme Geto Boys (originaires de Houston et aux paroles macabres ou gore : « Mind of a lunatic » et « Mind playing tricks on me » sont par exemple deux récits de la paranoïa sanguinaire d’un serial killer), Bone Thugs-N-Harmony dans la Midwest, de la côte est comme The Notorious B.I.G. ancien dealer de crack et son album « Ready to die » produit par Sean « Puffy » Combs, futur Puff Daddy, puis, au début de leurs carrières, Jay-Z avec l’album « Reasonable doubt » ou 50 Cent (protégé d’Eminem, qui est devenu une superstar en posant son rap nonchalant sur les productions de Dr Dre alors qu’il était encore dealer).

 

Pour en écouter encore +

Mais le gangsta rap et le G-funk vont bientôt péricliter, gangrénés par les querelles intestines. Les anciens N.W.A. se haïssent : Dr Dre n’a retiré que des miettes des 7 disques certifiés platine qu’il a produit pour le label d’Eazy E et James Heller, Ruthless, et les compères d’hier s’insultent par disques solos interposés. Il suffit de lire les paroles de Ice Cube sur « No vaseline » ou celle d’Eazy E sur son album « It’s on Dr Dre 187um killa » pour comprendre les rancoeurs. Les meurtres de 2Pac et Notorious B.I.G., la mort prématurée d’Eazy E en 1995, à 31 ans, du sida et la récupération du mouvement par l’entertainement (Ice Cube devient acteur et enchaîne les films médiocres après un premier rôle remarqué dans le film « Boyz’n the Hood » , Snoop Dog fait du porno !!!…), précipite une mort du gangsta rap que Dr Dre avait annoncée dès 1996 au MTV Music Awards.

Le gangsta rap et le G-funk vont progressivement se transformer en un rap plus mainstream dans lequel les textes vont s’édulcorer, être moins pessimistes, les références aux armes, à la drogue, à la guerre des gangs disparaître au profit des thèmes bling bling (argent, femme, voiture…), l’idée étant d’exprimer le plaisir plutôt que de débiter des messages. Même musicalement, le son va se faire moins sombre, la production moins tendue et être plus calibré, laid-back. Cet épisode clôt également ce qui a été appelé l’âge d’or du hip-hop à savoir la période 1986-1995, période d’innovation au niveau musical, lexical, thématique, esthétique, technique, période où tout a été inventé.

Aujourd’hui, 20 ans plus tard, le rap est devenu un genre respectable que l’on trouve même sur l’Iphone du Président Obama et la machine révisionniste a fait son œuvre pour faire aujourd’hui de N.W.A., hier cauchemar de l’Amérique, une figure mainstream de l’american way of life (grâce à notamment à ce biopic édulcoré)

POUR ALLER PLUS LOIN

  • Quelques livres :

Pierre EVIL, Gangsta rap, Flammarion, 2005
Sandy LAKDAR, Keep it gangsta ! : de Compton à Paris
Randall SULLIVAN, L.A. Byrinthe : enquête sur les meurtres de Tupac Shakur, Notorious BIG et sur la police de Los Angeles
Sylvain BERTOT, Rap, hip-hop : trente années en 150 albums, de Kurtis Blow à Odd Future, Le Mot et le Reste, 2012
Olivier CACHIN, Les 100 albums légendaires du rap, Editions Consart, 2013
Olivier CACHIN, Rap stories, Denoël, 2008
Jeff CHANG, Can’t stop, won’t stop : une histoire de la generation hip-hop, Allia, 2006
S.H. FERNANDO Jr, The new beats : culture, musique et attitudes du hip-hop, Kargo, 2000
David O’NEILL, Explicit Lyrics : toute la culture rap ou presque, Les éditeurs libres, 2007


Pierre Evil

  • Des sites internet :

The original hip hop lyrics archive (en anglais)
Hip Hop : la crème des échantillons (sur les samples dans le hip hop)
Les meilleurs albums et singles de rap selon le magazine The Source

  • Des films :

Boyz'N the Hood

 

 

 

 

 

 

Boyz’N the Hood : le titre de cette fiction est inspiré du premier morceau enregistré par Eazy E, qui connu un grand succès dans les rues de Los Angeles et révéla le potentiel commercial de ce qui allait devenir le gangsta rap

Menace II Society

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