Musiques traditionnelles

Field recording : une histoire de collecteurs

- temps de lecture approximatif de 13 minutes 13 min - Modifié le 08/04/2020 par M&S

Au field recording ou « enregistrement de terrain », en français, est accolé une ambition conséquente : celle de capter la vie sonore de notre monde. Bruits, sons, cris ou chuchotements du règne animal, végétal, naturel, le field recording est un champ aussi vaste que le monde.

Aujourd’hui, la connaissance que nous avons des musiques traditionnelles nous provient essentiellement de ces enregistrements de terrain. Loin des studios, la captation de la musique se fait le relevé d’un moment unique et sensible de la vie de ceux que nous ne connaissons pas, en des temps et des lieux que nous ignorons. En ces temps de repli sur soi, rendons donc hommage à ceux qui, portés par leur curiosité intellectuelle et leur amour des autres, ont pris la route pour enregistrer leurs musiques et garder vives les multiples mémoires du monde.

Nous laisserons donc de côté l’univers des audio-naturalistes ainsi que celui des créations sonores usant du field recording, pour nous attarder sur quelques capteurs de musiques traditionnelles qui ont sauvegardé les chants d’un monde en voie de disparition…Ou comment aborder de façon sensible les musiques traditionnelles autrement que par le prisme parfois ardu de l’ethnomusicologie ou celui peut être trop distant de ce qu’on a appelé, au début des années 80, la world music.

Le field recording : conditions d’émergence et paramètres techniques

Illust : Alan Lomax, 26.2 ko, 220x247

Le field recording est né à la fin du 19ème siècle avec l’invention de divers systèmes d’enregistrements, le paléophone de Charles Cros (1877) puis le phonographe de Thomas Edison (1878). Son champ d’action ne va cesser de croître avec le développement des transports (maritimes et surtout aériens) et des voies routières, ce qui va enfin permettre aux hommes de capturer les sons du monde et de les réécouter à des fins scientifiques, poétiques ou créatrices.

De l’ethnomusicologie comparée…

Réécouter, archiver bien sûr mais aussi analyser : ce sont ces missions que se donne l’ethnomusicologie naissante. A la croisée des sciences sociales et humaines (sociologie, anthropologie) et de la musicologie, l’ethnomusicologie est définie par Mervyn Mc Lean comme « l’étude académique des musiques du monde », phrase “fourre-tout” dans laquelle les postulats vont différer selon les écoles. Au début du 20eme siècle, le mouvement austro-allemand dit de “musicologie comparée” part à la recherche des origines de la musique en étudiant et en les comparant, les formes de musicalité et la propagation des instruments à travers le monde. De cette étude des instruments naîtra l’organologie, une branche importante de l’ethnomusicologie.

…à l’anthropologie cultuelle

Aux Etats-Unis parallèlement à ce courant comparatif vont se développer des recherches sur les particularismes musicaux. Il n’est plus ici question de mettre à jour des universaux mais de valoriser les spécificités culturelles régionales. Connexe de l’anthropologie culturelle, l’ ethnomusicologie va s’attacher à des problématiques qui lui sont propres : qu’est-ce qu’un phénomène musical ? Est-il tout à fait culturel, naturel ? Quelles sont les fonctions de la musique au sein d’une société donnée ? Chant de combat ou de travail, cérémonies religieuses, passage d’une saison à une autre…Enfin quelles sont les formes pures de musicalités, l’histoire du monde étant une histoire de migrations et de métissages perpétuels ?

Subjectivité et paramètres techniques

Les collecteurs, chercheurs académiques ou simplement « chasseurs de sons » sont aussi animés d’une curiosité toute subjective qui va déterminer la nature de leurs captations. L’approche du groupe ou du musicien à enregistrer doit se faire progressivement et dans la durée. Il est ici question de rencontre. Le collectage est également une question de choix lors de l’enregistrement. Le collecteur peut positionner le micro à proximité de l’instrument ou du musicien ou bien préférer capter les sons environnants, ce que l’on nomme le bruit de fond. Comme le souligne Alexandre Galand dans son ouvrage de référence « Field recording : L’usage sonore du monde en 100 albums » :

« ces bruits donnent un caractère intime et unique aux interprétations : ils sont la preuve de l’ici et du maintenant. Souvent aussi ils permettent de mieux comprendre les musiques captées…le bruit de fond est la garantie d’une exécution sur la scène du monde. »

Les pionniers

Alan Lomax : figure de proue et collecteur engagé

Sans doute le collecteur le plus connu du grand public, Alan Lomax est une figure de proue. Issu d’une famille progressiste, il suit son père, John Lomax (1867-1948) dans ses voyages (à bord d’une Ford berline chargée d’un enregistreur de quelque 150 kilos). Lomax père, est un des premiers à penser que les musiques des afro-américains du Sud des Etats-Unis sont des éléments constituants indispensables pour comprendre les différents styles musicaux qui se développent alors dans le pays.

Alors que John Lomax va principalement axer son travail de collectage sur les chants des prisonniers afro-américains (dont un certain Leadbelly) et les traditions folk américaines, Alan, lui, va peu à peu sortir des frontières étasuniennes. Parallèlement à son travail (en collaboration avec Woodie Guthrie et Peter Seeger) de collecte de chansons protestataires, il passe dès la fin des années 30, cinq mois en Haïti et enregistre ainsi les traditions musicales vaudou comme le rara (un carnaval réunissant dans un cérémonial complexe danse, musique et orchestre).

Dans les années 50, après avoir sillonné les Caraïbes, Alan Lomax parcourt l’Europe (Îles Britanniques, France, Espagne, Italie). Il enregistre des chants de travail de pêcheurs en Calabre qui lui rappellent ceux des prisonniers du Mississippi, rythmés par les outils utilisés. Dans les deux extraits suivants, la part belle revient aux chants polyphoniques, sorte d’ encouragement mutuel et collectif :

 

 

 

 

 

Alan Lomax constituera un ensemble impressionnant d’enregistrements regroupés pour la première fois sous le titre de « Columbia World Library Of Folk And Primitive Music » chez Columbia Records, en 18 volumes. Cette présentation n’étant qu’un survol du travail des Lomax, nous vous proposons quelques sources complémentaires :

  • Un site d’une richesse exceptionnelle pour qui veut explorer l’œuvre d’Alan Lomax au travers d’archives sonores, d’interviews, de vidéos.

Hugh Tracey et le paysage sonore de l’Afrique

Arrivé au Zimbabwe dans les années 20 pour cultiver le tabac, Hugh Tracey (1903-1977) n’a a priori pas le profil de l’ethnomusicologue épris de cultures traditionnelles. C’est pourtant au contact des travailleurs locaux que celui-ci va devenir un des collecteurs qui a le plus œuvré à la découverte des traditions musicales africaines. Les sociétés coloniales étant alors peu soucieuses de sauvegarder l’immense culture musicale qu’elles ont pourtant sous leurs yeux, Hugh Tracey va longtemps batailler afin d’obtenir les moyens financiers et techniques lui permettant d’enregistrer ces musiques vernaculaires. Parcourant des régions reculées d’Afrique du Sud, centrale et australe, Hugh Tracey fondera enfin l’ « Internationnal Library of African Music »(ILAM ) en 1954.

Amoureux des sonorités qu’il découvre d’abord au Zimbabwe, Hugh Tracey capte pour la première fois certains instruments et constitue ainsi des archives sonores inédites. Comme la mbira jouée ici par un jeune garçon de 13 ans du peuple Shona (extrait de Other musics from Zimbabwe : Southern Rhodesia 1948-49-51-57-58-63) ou encore le chizambi, un arc à bouche utilisé chez les ndau, autre peuple de ce que l’on appelait encore la Rhodésie du Sud.

De la découverte d’instruments (arcs à bouches, percussions, lamellophones) du Zimbabwe ou d’Ouganda à la captation de nombreux rythmes et chants ethniques polyphoniques comme en Tanzanie, Tracey va parcourir l’Afrique subsaharienne pendant plus de 30 ans guidé par sa seule curiosité et sans le souci du systématisme de l’ethnomusicologue. Il réussira à faire publier une série de 210 vinyles intitulé « The Sound of Africa », trace musicale remarquable rééditée en cd depuis 1998 par le label SWP.

Michael Baird de SWP nous présente le travail de Hugh Tracey :

Les collecteurs : d’éternels nomades

Deben Bhattacharya : un collecteur sans bagages

Illust : Deben Bhattacharya en, 41.6 ko, 184x180

« A cette époque (vers 1950) j’ai écrit à la BBC pour dire que j’étais surpris que la BBC n’ait jamais rien produit sur la musique indienne…Comment est il possible que, après deux cents ans de contacts entre l’Angleterre et l’Inde, personne ne connaisse rien à la musique indienne ? » (Phrase extraite du documentaire « La musique selon Deben Bhattacharya » réalisé par Stéphane Jourdain)

Pourtant issu d’une famille brahmane de Bénarès, Deben Bhattacharya (1921-2001) préfère au confort bureaucratique qui l’attend, le nomadisme perpétuel en montant dans un train à l’âge de 15 ans pour découvrir le monde. Arrivé à Londres il propose à la BBC, bien que sans formation académique, d’aller collecter de la musique indienne afin de faire entendre sa diversité à des oreilles occidentales. Plus qu’un métier, Deben cherche à travers ses enregistrements à capter l’humanité qui nous relie. Ainsi à l’aide de son magnétophone portable Baird (de 35 kilos) il traquera les origines des traditions musicales gitanes des Saintes-Marie-de-la-Mer (il est le premier à enregistrer les gitans de France en 1955) jusqu’au Rajasthan. Là bas il rencontrera le Gaholiars Lohars, peuple itinérant d’Inde du Nord, qui lui rappelle en de nombreux points les gitans d’Europe.

Comme nous l’explique Deben Bhattacharya, le collectage est toujours une histoire de rencontre et parfois une histoire de reconnaissance mutuelle :

A la fin de l’extrait on entend une procession pascale en Andalousie. Deben Bhattacharya l’enregistre au centre du défilé, après avoir été déguisé en bon samaritain par la communauté gitane.

« Ce que j’ai toujours aimé, c’est de me retrouver dans un village, pour une fête, un mariage, un rassemblement, y prendre part et me sentir des leurs finalement. C’est et ça a toujours été mon grand plaisir : comprendre les peuples rencontrés, ce qu’ils font, ce qu’ils sont, à travers leurs expressions musicales. »

Deben Bhatacharya passera sa vie sur les routes. En 1957 il enregistre en Israël , les juifs orientaux ou occidentaux rentrant en Terre Sainte, avant de traverser l’Europe de l’Est pour y collecter de nombreux chants populaires. Il enregistrera également en Afghanistan, en Chine, au Tibet…

Retrouvez les enregistrements de Deben Bhattacharya sur le catalogue de la BML.

L’évolution du Field Recording

Le matériel d’enregistrement devenant de plus en plus léger, le collectage va se faire plus intuitif… ou quand appuyer sur le bouton « record » devient aussi instinctif que le déclenchement photographique.

Illust : Katmandou 1969, 21.6 ko, 200x170

Katmandou 1969

1969 : année psychédélique. Reporter pour Europe 1, François Jouffa comme de nombreux jeunes occidentaux, part à la découverte de l’Inde et du Tibet. Son magnétophone à cassette qu’il laisse dans son sac en bandoulière lui permet de conserver des souvenirs sonores. Arrivé à Katmandou lors de la fête de la petite déesse, il réussit avec l’enregistrement de sons environnants (mendiants jouant de l’harmonium dans la rue, bruits de circulation, chants de la foule) à nous faire vivre l’ambiance de cette célébration.

Avec ce disque, Francois Jouffa inaugure le field recording des chasseurs de sons voyageant légers (un sac à dos), à l’instar de Laurent Jeanneau. Ce dernier parcourt l’Asie du Sud-Est depuis plus de vingt ans avec le souci d’enregistrer les traditions musicales des minorités ethniques de Chine, du Cambodge et du Vietnam avant que la sono globale ou que des conflits politiques et armés ne les engloutissent. Les disques de Laurent Jeanneau sont longs (souvent plus d’une heure) et nous laissent le temps de sentir la vie de ces ethnies minoritaires que ce soit dans le Turkestan chinois ou dans les régions isolées du Cambodge. Les sons environnants sont très présents et nous permettent là encore de vivre l’expérience musicale dans un contexte quotidien de vie extra-européenne.

Pour en savoir plus sur Laurent Jeanneau :

  • Des chroniques de ses disques sur le site Orkhestra.
  • Le site de Laurent Jeanneau, King gong. Il y présente son projet parallèle, dans lequel il mixe field recordings et compositions personnelles mais aussi un grand nombre d’enregistrements de terrain classés par groupes ethniques et instruments.
  • Le site du label Sublime Frequencies qui réédite des cassettes de musiques pop des années 70, venues d’Asie du Sud-Est, d’Extrême Orient ou d’Afrique du Nord mais qui a su également faire découvrir à un public non-averti, les musiques traditionnelles au travers d’enregistrements de terrain, entre art-audio et recherche de conservation d’un patrimoine sonore.
  • Des références discographiques sur le catalogue de la BML.

Pour aller plus loin dans l’univers du field recording et découvrir d’autres collecteurs :

Parce que cette histoire de collecteurs n’a rien d’exhaustive, nous vous proposons d’autres livres, disques, sites, etc…

 

 

 

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