Histoire

Séductions ardentes, séductions violentes

l'intimité chez les jeunes Lyonnais du XVIIIème siècle - Par Julie Hardwick

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - par Guillaume

Julie Hardwick est professeure d'histoire de la France moderne à l'Université d'Austin, Texas aux Etats-Unis. Lundi 25 janvier prochain, elle est invitée par l'ENS de Lyon et le Laboratoire Triangle pour une conférence, à distance bien sûr, autour de son dernier livre "Sex in an Old Regime City. Young workers and Intimacy in France, 1660-1789" (Sexe dans une ville d'Ancien Régime. Jeunes travailleurs et intimité en France). Julie Hardwick nous a très aimablement permis de publier un de ses articles dans L'Influx. C'est une belle occasion de découvrir son travail, qui n'est pas sans résonance avec les questions actuelles sur les rapports amoureux et sexuels...

Le faux pas, d
Le faux pas, d'Antoine Watteau

En 1723, Jean Pillot et Marguerite Pericaud commencent à se voir régulièrement. Tous deux travaillent dans la production du textile à Lyon, deuxième ville de France. Ils sortent ensemble pendant environ un an, durant lequel Jean promet à Marguerite qu’ils se marieront—ce à quoi Marguerite répond qu’il faut demander la permission à son père. Ils font de longues promenades ensemble après le travail ainsi que tous les dimanches, promenades pendant lesquelles ils développent une relation physique et intime qui sembler mener vers le mariage. Marguerite confie à un collègue qu’en effet, ils s’aiment. Toutes discussions de relations sexuelles sont, pour les jeunes couples de ce temps, inaliénablement liées aux discussions de mariage. Les voisins voient souvent Jean et Marguerite ensemble, et leur relation devient une affaire publique au sein de leur communauté.

Un soir, Jean entre dans la chambre de Marguerite. Il allume une bougie et verrouille la porte derrière lui. Marguerite se souviendra plus tard de la façon dont il lui a dit son amour et comment il a promis qu’il n’aurait jamais une autre femme. Puis, il la saisit par les bras, la balance sur le lit, et, en dépit de toutes ses protestations, il la viole —à plus d’une reprise—tout en lui promettant qu’il ne sera jamais avec une autre femme qu’elle et qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur. Suite à cet épisode, leur relation intime et sexuelle continue, parce que, comme l’explique Marguerite, elle s’attend toujours à ce qu’ils se marient.

 

La vie sociale des célibataires en France et aux alentours du XVIIIème siècle dure en général une dizaine d’années. Celle-ci commence dès leur entrée dans le monde du travail lors de leurs adolescences et continue jusqu’à l’âge de vingt-cinq à trente ans, âge auquel ils se marient.

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Brocart de soie français, Lyon 1760-1770.

Une grande partie de l’ancienne ville de Lyon, là où les jeunes vivent, travaillent, s’aiment et, parfois, se disputent, reste accessible aujourd’hui—nous pouvons encore visiter ses bâtiments à plusieurs étages, ses cours extérieures, et ses rues pavées tout étroites. La production de produits luxueux en soie domine l’économie de la ville au XVIIIème siècle—Lyon emploie alors plusieurs milliers de jeunes pour ces emplois qualifiés. L’échange de biens lié à cette production, tels que le fil d’or ou d’argent et les garnitures décoratives, a donné naissance à plusieurs milliers d’emplois supplémentaires pour les jeunes. Certaines femmes célibataires travaillent en tant que domestiques car, en ce temps, les foyers, quel que soit leur rang social, emploient au moins une femme comme domestique—ce chiffre est bien moins élevé que dans d’autres villes car la plupart des jeunes femmes préfèrent travailler dans le textile.

Le monde intime des jeunes au XVIIIème siècle a été enregistré dans l’archive lyonnaise, sous forme de procès en reconnaissances de paternité que font parfois les femmes enceintes quand leurs compagnons refusent de les épouser. Les femmes y racontent leur version de la situation, puis les témoins—tel que voisins, collègues, employés, ou amis—donnent leurs propres récits de la relation en question. Des reliques présentées par les femmes comme preuve d’intimité, telles des promesses de mariage ou des lettres personnelles, ont survécu dans ces archives.

Il n’y a donc rien d’inhabituel dans les relations intimes et sexuelles de Marguerite et Jean pour la France du XVIIIème siècle. Les jeunes sortaient souvent avec leurs collègues. Le milieu du travail présentait aux jeunes maintes opportunités pour flirter, et cela allait bien plus loin dès lors qu’il y avait promesse de mariage. Anne Rubard et Jean Claude Fiancon, par exemple, travaillaient ensemble sur le même métier à tisser. Leurs employés voyaient bien leur relation se développer ; tous deux se promenaient, allaient ensemble à la messe le dimanche, et travaillaient tard dans la nuit, bien après que tous les autres employés s’étaient couchés. Ils parlaient ouvertement de mariage. Jean avait même écrit une lettre ardente promettant le mariage à Anne. Anne expliquera plus tard que, la décision de mariage une fois prise, qu’ils avaient eu des rapports sexuels. Les deux prenaient parfois avantage des longues nuits de travail pour coucher ensemble pendant leurs pauses.

Les femmes, tout aussi bien que les hommes, semblaient jouir d’une forme d’intimité physique. Voisins et amis voient les jeunes couples s’embrasser, les hommes caressant les seins de leurs compagnes tandis que leurs mains disparaissent sous leurs jupes. La communauté considérait une large variété de rapports intimes comme étant normaux, à l’exception des relations sexuelles pouvant aboutir à une grossesse. Comme le dit un voisin en se rappelant un jeune couple qui s’embrassait : “il n’y avait rien d’inapproprié.”

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L’accordée de village, de JB Greuze, 1761

Le mariage consistait souvent en un procédé à plusieurs étapes plutôt. Autrement dit, il ne se réduisait pas à la cérémonie du ‘jour du mariage’ qui marquait la rupture entre le statut de célibataire et celui de marié. Les nombreuses promenades servaient à mettre en avant la nouvelle relation tout en se plaçant sous le regard du public. Une promesse de mariage déclenchait en général une relation sexuelle, et les jeunes femmes associaient souvent l’utilisation de la force à cette première rencontre sexuelle. Les couples créaient des contrats de mariage qui spécifiaient les dots ainsi que les droits parentaux. Leur prêtre lisait ces contrats à voix haute, annonçant publiquement l’intention de leur mariage, et offrant à chacun l’occasion de s’opposer à cette union. La cérémonie religieuse était brève, et se déroulait aux portes de l’église avec seulement quelques témoins. Un dîner entre amis faisait parfois suite à la cérémonie. La conception prénuptiale était une pratique commune, considérée comme routinière et même prévisible dans le contexte de cette transition plutôt complexe. Cela ne présentait de problème que dans le cas où le couple n’officialisait pas cette relation par un mariage, que ce soit avant ou juste après la naissance de l’enfant.

Les couples discutaient ouvertement de relations sexuelles pour éviter une grossesse imprévue. Les jeunes femmes savaient qu’il fallait se méfier puisque les grossesses arrivaient vite en ce temps. Elles risquaient leur réputation si elles faisaient preuve de mœurs faciles. Elles essayaient à tout prix de s’assurer que leurs partenaires étaient sérieux pour ce qui concernait le mariage et parfois—comme nous l’avons vu avec Anne Rubard—elles se procuraient des écrits pouvant éventuellement servir comme preuve de promesse de mariage, comme nous le faisons aujourd’hui avec la bague de fiançailles. Si jamais une femme tombait enceinte avant de s’être assurée d’un futur avec son partenaire, le couple prenait souvent cela comme le signe qu’il était temps de se marier. Les jeunes hommes réconfortaient alors leurs compagnes avec des assurances telles que “ne t’inquiète pas, nous nous marierons”.


« Si jamais une femme tombait enceinte avant de s’être assurée d’un futur avec son partenaire, le couple prenait souvent cela comme le signe qu’il était temps de se marier ».


Il arrivait que l’un des partenaires ne soit pas prêt pour le mariage. Dans ce cas, les couples collaboraient, négociaient, ou bien se disputaient pour résoudre le dilemme et, éventuellement, trouver une façon d’avorter. Les jeunes hommes pouvaient acheter des ‘remèdes’ destinés à ‘restaurer’ les règles de leurs compagnes, c’est à dire des purges qui rendaient les femmes si malades qu’elles faisaient une fausse-couche. Sinon, ils essayaient souvent de trouver des chirurgiens pour effectuer une saignée, intervention médicale que l’on pensait alors être un traitement effectif contre maints maux. Lorsqu’Anne Julliard tombe enceinte une deuxième fois, elle refuse à son partenaire d’ingérer un remède, comme elle l’a déjà fait une fois, car cela l’a rendu gravement malade. Son partenaire offre alors une alternative: qu’elle mette l’enfant au monde et qu’elle le cache sous une couverture; il viendrait alors récupérer le nouveau-né. Ce qui arrivait à l’enfant une fois dans les bras du père reste une question ouverte—les documents ayant survécu ne présentent aucune réponse.

Quand les jeunes hommes assuraient à leurs compagnes qu’il n’y avait pas de raison d’avoir peur, que cela soit par rapport à leur première relation sexuelle ou par rapport à une grossesse, les femmes leurs rappelaient souvent les risques associés à ces situations. Il était possible que le jeune homme refuse de se marier une fois sa partenaire enceinte, la laissant seule face à un avenir difficile en tant que mère seule. De plus, que son issue soit l’avortement ou l’accouchement, une grossesse était toujours un risque potentiel pour les femmes, jusqu’à devenir parfois une question de vie ou de mort. Les risques pour les hommes n’étaient pas pour autant négligeables. Leurs amis, leurs familles et leurs employés s’attendaient à ce qu’ils prennent la responsabilité des conséquences reproductives de leur activité sexuelle en prenant en charge la garde de l’enfant et en payant les frais de leur partenaire, s’ils ne les épousaient pas. Refuser cette responsabilité pouvait les mener en prison si leur partenaire les poursuivait au tribunal.

 

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Le verrou, de Jean-Honoré Fragonard, vers 1777

Aujourd’hui, cette utilisation de la force lors d’un premier rapport sexuel qui mène au mariage est troublante. A l’âge de #MeToo, la coercition et le harcèlement sexuel sont des phénomènes que nous commençons tout juste à considérer d’un point de vue judiciaire. Il y a trois cents ans, la peur et la souffrance des femmes qui se retrouvaient emprisonnées dans une pièce et physiquement retenues par leurs partenaires étaient considérées comme routinières. Cette violence était vue comme ordinaire, voire même banale, dans la vie quotidienne des femmes de cette époque. Leurs maris et leurs employés avaient légalement le droit de battre leur épouse, leurs collègues et leurs enfants en guise de discipline. Le viol n’était quasiment jamais poursuivi au tribunal. La doctrine juridique dominante en ce temps (la « coverture », phénomène par lequel une épouse était « couverte », à la fois protégée et représentée par son mari) accordait aux hommes le droit de discipliner les membres de leur famille et de gérer leur propriété. Cette loi avait aussi une fonction culturelle, par laquelle l’homme se voyait donner un ‘accès’ au corps de sa future femme. Il est possible que les jeunes hommes s’attendaient à ce que leurs premières relations sexuelles soient violentes, et que les femmes s’y attendaient sûrement aussi. Lorsque les hommes verrouillaient les portes derrière eux, ils refusaient accès aux voisins, aux colocataires, et aux collègues pour fabriquer temporairement un espace privé dans un monde où les ouvriers partageaient toujours leurs chambres. D’ailleurs, les relations sexuelles qui prenaient place au lit étaient souvent appelées, ‘ce que faisaient les maris et leurs épouses.’

Qu’est-ce-que ces relations hétérosexuelles d’il y a trois cents ans peuvent nous dire sur les relations d’aujourd’hui ? Certaines différences sont évidentes. Nous idéalisons le mariage comme étant constitutif de l’amour romantique, et nous sommes entourés de messages dans les médias qui nous disent que nous devrions exceller dans les relations sexuelles, que celles-ci sont partie prenante d’une bonne relation de couple. Pourtant, il y a trois cents ans, malgré de nombreuses chansons de débauche et l’émergence d’une pornographie bon marché, les jeunes n’avaient pas de si grandes attentes. Aujourd’hui, nous avons accès à une contraception fiable et (dans certains endroits) à l’avortement légal pour contrôler notre reproduction. Nous n’acceptons plus la violence comme faisant part d’une relation intime normale. Le viol conjugal est maintenant punissable par la loi dans les pays occidentaux.

Pourtant, les jeunes vivent souvent ensemble bien avant qu’ils ne se marient et les rapports sexuels préconjugaux sont considérés comme étant la norme quoique, de nos jours, rarement liés au mariage. Aujourd’hui plus que jamais, des enfants naissent hors mariage. Même les mariages du type américain (dit “Bridezilla,”), qui ont souvent lieu juste après un accouchement, ne signalent qu’une étape parmi d’autres dans cette transition progressive. La séduction surveillée et strictement sans rapports sexuels (et souvent sans même un savoir général sur la sexualité) qu’a vécu ma grand-mère fait largement partie du passé, comme l’est aussi la stigmatisation de grossesses hors-mariage. Les jeunes couples ou les jeunes femmes font encore face à des décisions difficiles concernant la suite à donner à des grossesses inattendues, l’infanticide existe encore, et la violence domestique est encore bien trop répandue.

Il est possible qu’il n’y ait aucun sujet qui soit autant lié à la réalité historique que la sexualité. En effet, nos histoires nous amènent à croire en une croissance perpétuelle de la liberté sexuelle, et à penser que la longue histoire du sexe est pleine de désirs satisfaits, de normes sexuelles robustes et variées et, dans le cas de plusieurs itérations historiques, de joie. Pourtant, inévitablement, il semble que le conflit et la désillusion aient toujours fait partie de l’histoire de l’intimité.

Traduction réalisée Sarah LePichon (University of Texas at Austin).

 


 

Retrouvez Julie Hardwick pour sa conférence en ligne le lundi 25 janvier 2021, à 16h. L’accès est libre, l’inscription préalable se fait auprès de anne.verjus@ens-lyon.fr.

La conférence débutera avec la projection de la vidéo sous-titrée et continuera avec un débat en direct avec Julie Hardwick, de 17h à 19h. Il sera possible de poser des questions en français, elles seront traduites par Françoise Orazi, professeure de civilisation britannique à l’Université Lumière Lyon 2. Anne Verjus animera le débat.

Pour en savoir plus sur l’ouvrage de Julie Hardwick  : Sex in an Old Regime City.

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