Quand le genre trouble la psychanalyse

- temps de lecture approximatif de 20 minutes 20 min - Modifié le 04/06/2022 par Y. E.

L'entrée du pronom iel dans Le Robert ou les polémiques autour de la transidentité chez les enfants ne sont que les derniers avatars médiatiques d’une question qui interroge en profondeur nos sociétés. Les questions de la différence des sexes et de l’identité sexuelle sont régulièrement évoquées dans l’actualité. L’utilisation critique de la notion de genre, qui envisage celui-ci comme la résultante d’une construction sociale, est interprétée par certains comme la négation d’une évidence naturelle, un refus délirant d’une réalité biologique.

Josh Nece CC BY-NC-SA 2.0
Josh Nece CC BY-NC-SA 2.0

De nombreux psychanalystes se sont exprimés au sujet de ces polémiques, prenant des positions parfois contradictoires. Cette controverse est l’occasion de réfléchir sur la place qu’occupe actuellement la psychanalyse dans les discours publics sur l’individu et ses rapports à la fois à la société et à son intériorité. Autrefois dominants, les discours psychanalytiques sur ces questions sont de plus en plus remis en cause, symptôme de la perte d’influence de la psychanalyse. Ces tensions ne sont-elles pas, plutôt que le signe de sa fin proche, une chance pour la psychanalyse de se renouveler ?

Quand sexe et genre divergent…

Des psychanalystes, réunis dans le collectif Observatoire des discours idéologiques sur l’enfant et l’adolescent – La Petite Sirène, sont à l’initiative d’un appel pour alerter sur les dangers qu’entraînerait le développement des diagnostics de dysphorie de genre chez les mineurs. Ce point de vue a été assez largement relayé dans la presse (dans Marianne, dans l’Express, ici et …). D’autres s’insurgent contre ces prises de positions (dans l’Obs ou Libération), qui sont contraires selon eux à l’éthique de la psychanalyse. Jean Chambry, pédopsychiatre responsable du Centre intersectoriel d’accueil pour adolescent à Paris, cité dans l’appel de l’Observatoire Petite Sirène, dénonce un détournement de ses propos à des fins idéologiques. Patrice Maniglier et Sylvia Lippi ont signé un très long article dans la revue Lundi matin. Ils reviennent en détail sur les défis que présente pour la psychanalyse l’irruption dans le débat public de la question de la (non) congruence entre genre et sexe. Ils y présentent les lignes de fracture qui traversent le champs psychanalytique, et interrogent le rôle de la psychanalyse face à de tel défis.

Certains psychanalystes en effet, s’alarment de ces changements.  Jean-Pierre Lebrun et Charles Melman s’inquiètent depuis plus de vingt ans d’un rejet du “réel” au profit du “virtuel”. Cette mutation à la fois de la subjectivité et de l’existence collective, caractérisée par une injonction à la jouissance, serait pour eux le symptôme d’une nouvelle économie psychique. Dans ce contexte, la dysphorie de genre ne serait que le dernier symptôme de l’évolution de notre société. Elle témoignerait “d’un déni de la réalité, en l’occurrence anatomique, d’une récusation du sexuel et d’un refus de consentir à ce qui le détermine en tant qu’être parlant.”

« Que faut-il soutenir ? Ce que l’enfant pense être… ou ce qui fait partie réellement de lui et à partir duquel il doit se construire ? La réponse à cette question est bien sûr individuelle, mais elle est aussi sociétale, car le discours du collectif va infléchir le sens de la réponse individuelle. Et c’est en cela que la dysphorie de genre est le symptôme de la société des individus qui a émergé il y a moins d’un demi-siècle. […]

C’est alors une dimension de transcendance — profane — qui vient à manquer et qui n’a plus la ressource de mettre fin à des dérives de tous ordres : changer le genre en déniant la contrainte du sexe, pourquoi pas en tant qu’individualité, mais en tant que société cela signifie se conformer aux désidératas des chaque un ! Mais sans plus alors disposer de ce qui peut nous faire Un !

On devine aussitôt l’impasse dans laquelle ceci pourrait nous emporter : revendication de ne pas avoir la couleur de sa peau ou de ses yeux, de ne pas avoir eu les parents qu’on a eus, de ne pas avoir eu à parler la langue de leur culture, de ne pas être né à la date inscrite à l’état civil…. » (Interview de Jean-Pierre Lebrun pour le magazine Gènéthique, dirigé par Jean-Marie Le Méné)

Il serait fastidieux de dresser ici la liste exhaustive des prises de positions inquiètes, voire franchement réactionnaires, de psychanalystes quant à ces questions. Thamy Ayouch, psychanalyste et professeur à l’université Paris Diderot en offre un aperçu dans son article Psychologie et mauvais genre, la tentation de l’ontologie :

« Utilisant caricaturalement leur propre Œdipe de manière universalisante, nombre d’analystes se prononcent sur les relations entre l’Œdipe et la famille, pour éterniser certains ordres familiaux établis au nom de la Structure.

Les exemples ici sont bien nombreux et manifestent les prises de positions publiques, de manière médiatique, de psychanalystes dans les débats du divorce, puis du PaCs, du mariage pour tous ou de l’homoparentalité. Ali Magoudi, Christian Flavigy, Jean-Pierre Winter, Michel Schneider, Simone Korff-Sausse, Pierre Legendre, Tony Anatrella et bien d’autres, sont paradigmatiques du dogmatisme proféré au nom de la psychanalyse. Ces discours se fondent sur l’irréductibilité d’une identité de genre issue d’une différence des sexes, indispensable à la construction subjective. Les transformations sociétales interrogeant cette identité de genre sont dénoncées comme attaques de la Loi Symbolique, dont ces psychanalystes se font les gardiens.

[…] Et pour le bonheur de ceux que ces confusions de genre déboussolaient, Pierre Legendre offre des définitions dont la clarté le dispute à la profondeur :

Une mère est une mère. Un père est un père. Les enfants sont les enfants. Sous une apparente simplicité, le montage de la différenciation subjective et sociale notifie l’Interdit, à savoir que les catégories généalogiques y sont des catégories logiques, ne sont pas à la disposition de l’individu mais l’œuvre de la Cité. On peut subvertir l’Interdit en mettant à sac la Cité, comme firent les hitlériens ou en dévastant le système de filiation. Aujourd’hui, l’Interdit a implosé. Nous sommes dans une course folle. »

Selon Laurie Laufer, elle aussi professeur à Paris Diderot, ces analyses sont le symptôme d’une évolution de la place que prennent les psychanalystes au sein du débat public.

« La psychanalyse a, semble-t-il, abandonné son propre terrain au profit des « théories de la construction sociale de la sexualité » depuis les années 1970. En s’érigeant comme expert de la santé mentale, devenant de plus en plus psychiatrisante ou médicalisante, la psychanalyse, du moins certains psychanalystes qui se considèrent porte-voix de la psychanalyse, ont produit, parfois à juste titre, une certaine défiance dans le champ des sciences sociales à l’égard des théories étiologiques qui normalisent des comportements en les médicalisant. » (Laufer, L. (2014). La psychanalyse est-elle un féminisme manqué ?. Nouvelle revue de psychosociologie, 17, 17-29. )

L’irruption du genre dans le discours sur le sexe

Mais quelles sont ces « théories de la construction sociale de la sexualité » ?

En 1955, le psychologue américain John Money travaillait sur les processus d’identification des personnes intersexuées, dont l’anatomie génitale était ambiguë. En prenant appui sur les travaux que l’anthropologue Margaret Mead avait consacrés à la socialisation des garçons et des filles, il forgea le terme de gender roles. Ce concept soulignait l’importance de l’attribution du genre dans la constitution de l’identité du sujet : un enfant génétiquement mâle élevé en fille se penserait fille, et un enfant génétiquement femelle élevé en garçon se penserait garçon.

À sa suite, le psychanalyste Robert Stoller se saisit de ce concept et chercha à l’appliquer à l’identité sexuelle « inversée » des transsexuels, se pensant hommes dans un corps de femme ou inversement, sans que l’on puisse détecter d’« anomalie »physique ou d’erreur manifeste d’assignation. Il cherchait, par l’utilisation du concept de gender identity, à distinguer les transsexuels des homosexuels.

Ainsi, alors que John Money séparait le sexe biologique du genre, Stoller distinguait le genre de l’orientation sexuelle. Toutefois, dans les deux cas, le genre n’avait pas la dimension critique qu’on lui prête aujourd’hui, mais était mobilisé dans une optique normative et adaptative : il s’agissait ici  de mettre en conformité le genre et le sexe des individus.

Certains sociologues, au premier rang desquels Ann Oakley, avec son ouvrage  Sex, Gender and Society, reprendront cette distinction et l’introduiront dans le champ alors émergeant des études féministes, ouvrant la voie à une conception du genre en tant qu’outil critique.

Trouble dans le genre

Au cours du dernier quart du vingtième siècle, l’influence des études de genre sur la manière d’envisager les frontières du genre, du couple et de la sexualité ira croissante. Monique Wittig, Joan W. Scott, Gayle Rubin entre autres, reprendront et développeront ce concept et rendront ces frontières fluides, mouvantes. L’ouvrage de Judith Butler, Trouble dans le genre, paru en 1990 et traduit en Français en 2005, donnera à ce concept sa notoriété mondiale, et cristallisera tant les louanges que les critiques.

Bien entendu, les différentes conceptions du genre, dans ses rapports avec le corps, la sexualité, l’identité sexuelle et la politique mériteraient un développement bien plus conséquent. Nous nous sommes contentés d’en esquisser quelques traits ici.

L’introduction de Jacqueline Barrus-Michel et Pascale Molinier (Nouvelle Revue de Psychosociologie, 2014/1), permet de mieux saisir les grandes étapes du développement de ce concept et ses différentes acceptions. Pour aller plus loin, vous pouvez également lire l’article d’Éric Fassin L’empire du genre. L’histoire politique ambiguë d’un outil conceptuel  (L’Homme, 2008). Il y brosse une histoire détaillée de l’émergence du concept de genre et de sa réception en France. Pour un aperçu de Trouble dans le genre, qui n’est pas exactement un texte facile d’accès, on peut se référer à la présentation qu’en a fait Manon Garcia pour l’Obs.

L’irruption de ce concept, et la production de discours sur ce que certains psychanalystes considéraient comme la chasse gardée de la discipline (l’identité, la sexualité infantile…) ne manquera pas de susciter des inquiétudes. D’autant que du côté des études de genre, on n’est pas toujours tendre avec la psychanalyse non plus. Certain(e)s de ses théoricien(ne)s ne manqueront pas de joindre leur voix au feu nourri des critiques qui assaillent la psychanalyse.

Gayle Rubin, par exemple, qui a tenté la rencontre entre les gender studies et la psychanalyse freudienne, décrivait déjà en 1975 la psychanalyse comme « une théorie féministe manquée » :

« La bataille entre la psychanalyse et le mouvement des femmes et le mouvement gay est devenue légendaire. […] Transformant la loi morale en loi scientifique, la pratique clinique a servi à imposer la norme sexuelle à des participants indisciplinés. En ce sens, la psychanalyse est souvent devenue plus qu’une théorie des mécanismes de reproduction des arrangements sexuels ; elle a été l’un de ces mécanismes. […] La théorie de l’acquisition du genre aurait pu être le point de départ d’une critique des rôles de sexe. Au lieu de cela, les implications radicales de la théorie ont été radicalement refoulées. Cette tendance est déjà manifeste dans les formulations originelles de la théorie, mais elle a été exacerbée au cours du temps jusqu’à ce que le potentiel d’une théorie psychanalytique critique sur le genre ne soit plus visible que dans la symptomatologie de son déni – une rationalisation complexe des rôles de sexe en l’état. »

La psychanalyse, un instrument au service de la domination patriarcale ?

Laurie Laufer reconnaît, dans son article justement intitulé La psychanalyse est-elle un féminisme manqué ? le trouble que peut produire la lecture des textes psychanalytiques.

« Une lecture attentive de Freud peut parfois désorienter le lecteur. Certes, les féministes ont été très critiques à son égard, parfois à juste titre, relevant les apories de « l’envie de pénis » ou du « complexe de virilité ». Certaines féministes ont rejeté radicalement une psychanalyse considérée comme un discours idéologique essentialisant la différence des sexes, une théorie bourgeoise qui serait articulée à une pratique patriarcale perpétuant la domination des femmes et les stéréotypes de genre. »

Paul B. Preciado

Bien plus près de nous, Paul B. Préciado, a quant à lui profondément secoué le paysage psychanalytique français lors d’une intervention devant les psychanalystes de l’Ecole de la Cause Freudienne le 17 novembre 2019, critiquant une psychanalyse  « [qui ne s’est] jamais refusé le droit de participer à la normalisation de l’homosexualité et de la transsexualité ».

« Moi, corps marqué par le discours médical et juridique comme « transsexuel », caractérisé dans la plupart de vos diagnostiques psychanalytiques comme sujet d’une « métamorphose impossible », me situant, selon la plupart de vos théories, au-delà de la névrose, au bord  ou même dans la psychose, incapable selon vous de résoudre correctement un complexe d’Œdipe ou ayant succombé à l’envie de pénis. » (Je suis un monstre qui vous parle, p.16-17)

« Il n’y a pas d’universalité dans les récits psychanalytiques dont vous parlez. Les récits mythiques-psychologiques repris par Freud et élevés au rang de science par Lacan ne sont que des histoires locales, des histoires de l’esprit patriarcal-colonial européen, des histoires qui permettent de légitimer la position encore souveraine du père blanc sur tout autre corps. La psychanalyse est un ethnocentrisme qui ne reconnait pas sa position politiquement située. (Je suis un monstre qui vous parle, p.42). »

Le Phallus et le néant

Hors des études de genre, Sophie Robert, documentariste farouchement opposée à la psychanalyse, semble accréditer, dans son dernier film Le Phallus et le Néant, la thèse d’une psychanalyse éminemment sexiste, condamnée à perpétuer les normes de domination patriarcale.

Selon elle, « la psychanalyse est la 5ème religion monothéiste. Pour ses fondamentalistes, la place de la femme et de la sexualité est la même que dans toutes les religions fondamentalistes. C’est le diable. » (Interview de Sophie Robert, dossier de presse du film).

Dès lors, on peut s’interroger : La psychanalyse est-elle un discours évoluant dans un silo théorique,  fondamentalement pathologisant, homophobe et normatif, dont la seule fonction serait de légitimer la domination masculine sous couvert de structures psychiques « naturelles » ?

Ces discours reflètent certaines tendances du champ psychanalytique. Mais ils en laissent dans l’ombre de larges pans, nourris d’échanges avec les autres sciences sociales. Ceux-ci tiennent des positions bien plus subtiles. Nous l’avons vu plus haut, tous les psychanalystes sont loin de rejeter en bloc les études de genre et la théorie queer, et d’envisager leur discipline comme garante d’un quelconque ordre symbolique naturel. Et si certains psychanalystes ont vu dans l’intervention de Paul B. Preciado un casus belli, d’autres, à l’instar de Sylvia Lippi ou Stéphane Habib, se disent prêt à s’engager (ou déjà engagés) dans la mutation de la psychanalyse qu’il appelle de ses vœux.

Quand la psychanalyse résiste à elle-même…

Thamy Ayouch considère quant à lui que ces prises de position contre les études de genre sont le signe d’une incapacité de certains psychanalystes à appliquer la méthode analytique à leur propre discours.

« En effet, l’unité la plus élémentaire dont se réclament des discours ou des pratiques analytiques multiples, divers et variés, est celle d’un paradoxal « savoir de l’inconscient », où le savoir même et ses catégories positives sont ici entièrement déconstruits. La rupture épistémologique du discours analytique consiste à pointer la gageure et les limites de toute procédure cognitive, inscrite dans une vision positive du savoir, et son infiltration par des enjeux autres que ceux du savoir : des visées pulsionnelles sur le plan subjectif, un dispositif de pouvoirs sur le plan collectif. »

En ne reconnaissant pas l’inscription de leurs discours dans les rapports de domination qui structurent l’espace public, ils en méconnaîtraient la part inconsciente. Or la prise en compte des rapports de genre est justement pour lui une condition de la validité du discours psychanalytique.

« Si l’on prend le parti de considérer que cette ontologisation est une résistance de la psychanalyse à elle-même et à son dehors, il appert que le genre, en tant que catégorie et discours des études du genre, permet à la psychanalyse de critiquer son propre discours et d’en viser la désontologisation. Si, comme il a été souligné auparavant, le propre du discours analytique est d’indiquer d’où l’on parle et à qui cela est adressé, de pointer la posture subjective de toute théorisation, sa dimension pulsionnelle et ses enjeux de pouvoir, la psychanalyse, pour rester analytique, ne saurait s’exempter de sa propre critique. C’est donc le genre qui vient ici rappeler, au bon souvenir de la psychanalyse, la déconstruction, somme toute psychanalytique, de certaines de ses catégories. »

Études de genre et psychanalyse, une association féconde ?

Certains psychanalystes ne se reconnaissent pas dans l’opposition frontale que nous avons évoquée plus haut. Pour eux, études de genre et psychanalyse ne sont pas incompatibles, mais oeuvrent à des niveaux différents de compréhension de la subjectivité.

Clotilde Leguil affirme par exemple, dans l’être et le genre, que l’affaiblissement des normes de genre n’enlève rien à la pertinence de la démarche psychanalytique, entièrement tournée vers la construction subjective de l’identité. Selon elle, les études de genres sont tout à fait compatibles avec les enseignements du dernier Lacan. En fait les gender studies et la psychanalyse n’aborderaient pas du tout le genre sous le même angle :

« Pour la psychanalyse, le genre est de l’ordre d’une position subjective rendant compte d’un certain rapport au corps et à l’Autre. Pour les gender studies, le genre est une artillerie lourde que la société nous impose sans nous demander notre avis et cela afin de soumettre les individus à ses exigences, en contrôlant leur vie sexuelle et leur désir. Pour la psychanalyse, le genre est plutôt ce après quoi le sujet court, tentant ainsi de rejoindre quelque chose de son être, sans jamais l’être totalement. Pour les gender studies, le genre est ce que le sujet doit fuir s’il veut vraiment pouvoir assumer sa vie sexuelle, disposer de son corps comme il l’entend. »

Selon elle, la psychanalyse, et la pensée de Lacan en particulier, a créé les conditions de l’éclosion des pensées du genre en faisant éclater la conception naturaliste de celui-ci. Elle leur sait gré d’avoir permis de saisir la souffrance occasionnée par la normativité sexuelle et de genre. Toutefois, elle  reproche à ces travaux une conception binaire. Selon elle le genre, s’il n’est pas déterminé essentiellement, n’est pas pour autant pure construction sociale.

Quand la psychanalyse diffuse les études de genres

De fait, des psychanalystes, lacaniens en particulier, ont joué un rôle important dans la diffusion des études de genre en France. Ainsi, Jean Allouch a beaucoup contribué à ce mouvement. À l’origine de la collection « les grands classiques de l’érotologie moderne » aux éditions Epel, il souhaite que s’ouvre un débat critique entre champ gay et lesbien et champ freudien.

« Dans les librairies de langue anglaise, les gay and lesbian studies, les travaux de la queer theory ont leurs rayons, leurs revues, leurs collections ; ils en sont désormais au stade des compilations. Il n’empêche, persiste en France l’ignorance d’un débat qui a maintenant plus de vingt ans. Conséquence imprévue : ce recul permet aujourd’hui de distinguer les publications et les auteurs qui, au fil du temps, sont devenus des classiques.
Est-ce un hasard ? Cette émergence, cette réinterrogation d’Éros, ce nouveau rapport à l’érotisme est tout d’abord advenu précisément là où la psychanalyse avait cessé d’être questionnante et inventive. Délaissée par les psychanalystes, la problématisation de l’érotisme contemporain a eu lieu ailleurs qu’au champ freudien. Pas sans liens cependant avec Freud, Lacan, Foucault, Deleuze, Derrida et quelques autres ; ni sans avoir renouvelé la vision de ce qu’était Éros dans le passé.
Comme la psychanalyse, ce champ d’études, inédit, insolite, a apporté à certaines disciplines (sociologie, littérature, hellénisme, histoire) des contributions remarquées. Il ne s’agit pas seulement de débats universitaires. Ce sont aussi les rapports de chacun au sexe qui ont été modifiés, en même temps que la place et la fonction du sexe dans la (les) communauté(s). »

Cette collection a ainsi accueilli nombre d’auteurs importants du domaine, souvent pour leur première traduction en français : Judith Butler, Gayle Rubin, Pat Califia ou Leo Bersani par exemple.

Et les nourrit

Joan w. Scott, dans l’introduction du recueil De l’utilité du genre, reconnaît sa dette envers la psychanalyse :

« Les essais publiés dans ce recueil traitent tout particulièrement de l’histoire des femmes et du genre, un concept que je défends parce que je vois en lui un outil « utile » pour penser la constitution historique des relations entre les femmes et les hommes, l’articulation dans des contextes différents (culturels, temporels) des significations du sexe et de la différence sexuelle. N’étant jamais tout à fait satisfaite des formulations que j’ai moi-même proposées, et profondément navrée de voir les façons dont le « genre » est si souvent vidé de ses implications les plus radicales – traité comme un référent connu et non pas comme un moyen d’accès à des significations qui ne sont ni littérales ni transparentes-, j’ai cherché de meilleures manières d’insister sur sa mutabilité. Ironiquement – certains lecteurs le penserons, je crois – c’est la psychanalyse qui permet cette historisation. Non pas la psychanalyse qui assigne aux individus leur appartenance à des catégories, mais la théorie qui postule que la différence sexuelle représente un dilemme insoluble. » (p.10)

Redonner son élan révolutionnaire à la psychanalyse

Sous des dehors à première vue contradictoires, la psychanalyse et les études de genre dialoguent en fait parfois. Certains psychanlystes ne se contentent pas de reconnaitre celles-ci comme filles de la psychanalyse, mais s’en nourissent. Ils voient là un outil pour refonder la pensée analytique, et la protéger de ses dérives réactionnaires.

Florent Gabarron-Garcia, dans sa récente Histoire populaire de la psychanalyse, s’élève contre la posture de neutralité politique affichée par certains psychanalystes. D’après lui, ce discours surplombant ne fait que légitimer le système de domination dont ils sont partie prenante :

« Sous prétexte d’audace et de courage « face à la bien-pensance » – parfois même en se revendiquant comme critiques du néolibéralisme-, ces positions, au-delà de leurs divergences, ont toutes en commun de s’opposer à l’égalité politique concrète. En réalité, elles sont le témoignage d’une génération largement renégate. […] Fébrile, elle ne supporte plus que la critique dévoile l’oppression exercée par son monde. » (p. 8)

Il exorte les psychanalystes à renouer avec “le tranchant de la découverte freudienne”. Pour cela il  en appelle à une lecture des textes psychanalytiques qui délaisse l’exégèse, pour les  Cette remise en contexte des pratiques cliniques concrètes permetrait selon lui une nouvelle appréhension des textes classiques. Car pour lui, “le divan est essentiellement le lieu d’une contestation et d’une prise de parole” , qu’elle soit celle de femmes, d’anciens colonisés ou de personnes à l’identité sexuelle minorisée.

Pour lui, la psychanalyse est “l’espace d’élaboration de cette parole singulière, d’abord empêchée, qui cherche à se faire entendre malgré la domination, le déni, l’emprise et la perversion.”

Fabrice Bourlez, comme Florent Gabarron-Garcia, voit dans l’Anti-Œdipe, de Gilles Deleuze et Félix Guattari, un instrument incontournable pour penser une psychanalyse débarrassée de ses apories paternalistes, renouant avec les visées révolutionnaires de ses débuts. Il explique dans Queer psychanalyse le potentiel d’une désintégration de l’Œdipe :

« Du coup, après Freud et les postfreudiens, si l’on veut faire valoir une éthique, pas d’autre choix que de démonter, exploser les rouages d’un petit théâtre œdipien ne valant plus que comme appareil à normer le désir, à modeler les subjectivités dociles. En découvrant les machines désirantes qui vrombissent en deçà de l’œdipe, on renoue avec les puissances révolutionnaires de l’inconscient. »

Laurie Laufer ne dit pas autre chose :

« C’est précisément l’outil du genre qui peut redonner un nouvel élan à une psychanalyse prise dans les discours courants de son époque, une psychanalyse oublieuse de l’infantile, du polymorphe, de l’inventivité inconsciente de l’enfant. »

Pour une psychanalyse informée

L’avenir de la psychanalyse ne passe pas forcément par l’intégration des concepts issus des études de genre. Il semblerait qu’il nécessite en revanche l’abandon de ses positions surplombantes et de sa conception d’un inconscient anhistorique et asocial. Si la psychanalyse persiste à ne pas prendre en compte les travaux des autres sciences humaines, à refuser d’admettre le poids des conditions d’énonciation de ses théories dans leur contenu, il est à craindre qu’elle dépérisse. Les appels à une psychanalyse informée des autres sciences humaines se multiplient, à l’intérieur comme à l’extérieur de la discipline. On renvoie notamment au récent ouvrage d’Hervé Mazurel L’inconscient ou l’oubli de l’histoire. S’il se veut une critique constructive de la psychanalyse, basée sur l’idée « qu’il a fallu des siècles d’histoire pour façonner les inconscients qui sont les nôtres », il pourrait bien aussi ouvrir des pistes pour sa survie.

Pour aller plus loin:

Hommes, femmes, la construction de la différence  / dir. Françoise Héritier ; Stéphanie Barbu, Patricia Mercader, Catherine Vidal et al.

Qu’est-ce que le genre ? / publié par l’Institut Émilie du Châtelet ; sous la direction de Laurie Laufer, Laurence Rochefort

Sexe, genre et sexualités : introduction à la théorie féministe / Elsa Dorlin

De l’utilité du genre / Joan W. Scott

Surveiller et jouir / Gail Rubin

Défaire le genre [Livre] / Judith Butler

Ces corps qui comptent [Livre] : de la matérialité et des limites discursives du sexe / Judith Butler

Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité. [Livre] / Judith Butler

L’homme sans gravité. Jouir à tout prix / Charles Melman

Je suis un monstre qui vous parle / Paul B. Preciado

Transitions. Réinventer le genre / Serge Hefez

La métamorphose impensable/ Pierre-Henri Castel

À quoi résiste la psychanalyse / Pierre-Henri Castel

Fin du dogme paternel / Michel Tort

Contre la normativité en psychanalyse : sexe, genre, technique, formation : nouvelles approches contemporaines / Susann Heenen-Wolff

L’être et le genre Homme/femme Après Lacan / Clotilde Leguil

Subversion lacanienne des théories du genre

Contre la normativité en psychanalyse : sexe, genre, technique, formation : nouvelles approches contemporaines / Susann Heenen-Wolff

Genre et psychanalyse. La différence des sexes en question / Dir. par Jean-Jaques Rassial et Fanny Chevalier

Ce que les psychanalystes apportent à l’université / sous la direction de Alain Ducousso-Lacaze, Pascal-Henri Keller

Queer psychanalyse : clinique mineure et déconstructions du genre / Fabrice Bourlez

Histoire populaire de la psychanalyse / Florent Gabarron-Garcia

L’héritage politique de la psychanalyse / Florent Gabarron-Garcia

L’inconscient ou l’oubli de l’Histoire / Hervé Mazurel

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