La Fabrique de l'Info

Produire l’information en période de confinement 1/3

Le travail du journaliste

- temps de lecture approximatif de 6 minutes 6 min - par eva.urbaneja

Durant cette période de crise sanitaire, certaines professions ont été en première ligne pour nous soigner, nous nourrir, nous permettre de vivre correctement et bien sûr, nous informer. Alors que les informations sur le coronavirus ont envahi notre quotidien, à travers la télévision, la radio, les réseaux sociaux, il y a, derrière nos écrans et journaux, des journalistes qui ont vu l'exercice de leur métier empêché et qui ont dû s’adapter pour continuer à produire ces informations tant attendues. Changement de format, danger sur le terrain, précarité... et pourtant, la nécessité d’informer et le sens du devoir sont intacts. Ce sujet sera développé en trois parties : la pratique du métier durant le confinement ; ce que la crise a changé sur le fond dans la production de l'information ; le danger d'une remise en cause de la liberté d'informer en temps de crise.

Journaliste, Coronavirus
Journaliste, Coronavirus

La crise sanitaire a eu des conséquences direct sur l’exercice du métier de journaliste. Conditions sanitaires plus ou moins remplies, télétravail et interviews à distance, c’est un changement drastique pour les journalistes pour qui le terrain est au coeur de leur métier. Ce nouveau contexte fait apparaitre des problématiques importantes : pratiques peu justifiées comme le micro-trottoir , précarité pour les journalistes indépendants, mais aussi liberté de presse malmenée dans certains pays.  

S’adapter aux contraintes sanitaires

Toutes les professions ont dû s’adapter aux conditions difficiles du confinement. Beaucoup se sont retrouvées au chômage technique ou en télétravail. Des dérogations spéciales étaient accordées à certaines professions comme au personnel soignant, afin qu’elles puissent sortir plus librement pour exercer leur métier. Pour autant, le risque de contaminer et d’être contaminé sur le terrain était bien présent, et en raison de la fermeture de nombreux bureaux de rédaction, il a fallu s’adapter.

Le télétravail

Les journalistes, comme nombre de français, ont pratiqué le télétravail. Pour les rares encore présents dans les rédactions, la prise de température à l’entrée était systématique et le nombre d’invités sur les plateaux télévisé et studio de radios a été drastiquement limité.

Le télétravail, une bien étrange façon d’exercer le métier de journaliste : « C’est un sentiment d’irréalité, dit Valérie de Senneville, journaliste pour Les Échos et habituée au reportage. Tout compte sur le terrain : les mots, la manière de dire quelque chose, l’expression du visage. Un journaliste, c’est saint Thomas, il a besoin de toucher pour voir. Là, on est obligé de croire les gens sur parole.  » (Charlie Hebdo, “Reporters face au Covid-19: terrain contaminé ou confiné ?”, avril 2020). En effet, aller sur le terrain est essentiel pour produire une information de qualité. Pourtant, les reporters de terrain déplorent certaines négligences. Bien que certaines rédactions aient été très strictes concernant la sécurité de leurs journalistes, d’autres ont pris plus de risques. Tony Le Pennec nous explique dans son article pour Arrêt sur images que les conditions sanitaires n’étaient pas toujours remplies, notamment à cause du manque de masques pour partir en reportage et du matériel partagé par plusieurs équipes.

Sur le terrain, peut encore parler de reportage ?

L’autre conséquence de la crise sanitaire sur l’exercice du métier est la généralisation du micro-trottoir comme mode de reportage. En effet, alors que la direction de France Télévisions fait circuler la consigne « Le télétravail doit être la règle, venir dans les locaux l’exception » , les micros-trottoirs, « degré zéro du journalisme », sont maintenus, voire systématiques. La pratique est vite considérée dangereuse et relativement inutile par les journalistes et leurs syndicats. Au sein de la profession, on redoute la multiplication d’émissions réalisées avec « trois bouts de ficelle par Skype ». Raphaël Tresanini pour Brut craint que « les boîtes de prod se disent : “Finalement, on peut travailler comme ça, ça coûte moins cher”  » (cit. in Charlie Hebdo, “Reporters face au Covid-19: terrain contaminé ou confiné ?”, avril 2020). Afin de pallier le manque de protection sanitaire et matériel, les interviews à distance et l’utilisation du matériel personnel sont privilégiées.

Pourtant, malgré des conditions anxiogènes, le sens du devoir reste intact. « Plusieurs journalistes interrogés nous ont dit avoir vécu des moments forts, où se produit au sein de la rédaction une sorte “d’union sacrée”. Où l’on travaille jusqu’à tard, sans avoir envie de se quitter, avec le sentiment de vivre un moment historique » écrit Aude Lorriaux pour 20Minutes.

Pour d’autres, c’est l’occasion de réinventer des pratiques. En témoigne cette journaliste scientifique interrogée par Emmanuelle Daviet pour France Info :

« il a fallu s’adapter, adapter la façon dont on travaille, je pense par exemple aux reportages dans les hôpitaux, désormais c’est masque obligatoire, pour les interviews mon micro est accroché au bout d’une perche pour pouvoir conserver une distance avec les personnes qu’on interviewe. C’est une atmosphère vraiment particulière. Je fais des interviews avec des personnes dont je vois simplement les yeux, le haut du visage. C’est intense, c’est perturbant et en même temps c’est passionnant au sens journalistique.[…] Nous journalistes santé, je précise, on n’est pas médecin, je ne suis pas épidémiologiste, ni virologue, mon rôle est de relayer la parole des scientifiques, les actions du gouvernement, ce que disent les détracteurs qu’on a aussi entendu sur notre antenne, moi je n’ai pas d’avis à émettre sur la politique du gouvernement. Mon rôle c’est d’être le témoin de tout cela, de donner un maximum d’informations, des informations pertinentes, j’espère en un minimum de temps, pour qu’ensuite l’auditeur se forge son propre avis sur la question. »

Un statut encore plus malmené

Précarité aggravée

Cependant, les conditions sanitaires ne sont pas les seuls problèmes que les journalistes rencontrent durant cette crise. La précarité, déjà présente dans la profession, s’est intensifiée. C’est particulièrement le cas des pigistes, journalistes indépendants rémunérés à la pige (c’est-à-dire à la tâche) par les rédactions. La situation s’avère très vite critique pendant le confinement et ils sont les premiers à subir les conséquences de la crise dans le milieu : plus de commandes, plus de travail, plus de revenus. L’AJEF (Association des Journalistes Economiques et Financiers) se joint aux syndicats des journalistes afin que les pigistes bénéficient de la même protection par les entreprises qui les salarient. Alors que certaines entreprises de presse ont appliqué le même dispositif de chômage partiel que pour les journalistes mensualisés, d’autres refusent de les inclure. La mise au chômage partiel n’est pas la règle et dépend du bon vouloir des rédactions.

Pour les photojournalistes, la situation est assez similaire. Avec le confinement, les commandes s’annulent, la pratique devient difficile et ils doivent se réinventer difficile. Certains journalistes pallient le manque de travail en photographiant leur quotidien. C’est le cas de Pierre Terdjman qui a pu tenir un « journal du confinement » dans Le Monde. Il n’est pas le seul, Julien Daniel de l’agence MYOP, “sans commande et de travail”, documente son quotidien en cette période particulière. 

A l’étranger, le Covid-19 frappe aussi la liberté de la presse.

A l’étranger, sans compter les conditions sanitaires  et la précarité du métier, un autre problème fait surface, celui de la censure. En effet, le Covid-19 frappe aussi la liberté de la presse. France24 nous partage la situation de certains pays où le gouvernement profite de la crise sanitaire pour empêcher les journalistes de faire leur travail. Ils nous informent du cas de la Hongrie, où « le Premier ministre Viktor Orban a fait voter des mesures d’urgence promettant jusqu’à cinq ans de prison pour la diffusion de « fausses nouvelles » sur l’épidémie ou les mesures du gouvernement » ciblant particulièrement les médias indépendants. En Turquie, « dix journalistes soupçonnés de « semer la panique et la peur » ont été interpellés ou convoqués par la police, selon Reporters sans frontières » ou encore au Turkménistan, où « le mot « coronavirus » a tout simplement été banni du vocabulaire des médias d’Etat ». La situation menace localement fortement la liberté de la presse. 

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