Machines, arrière !

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 04/07/2016 par FGrignoux

Le Luddisme représente une série de perturbations qui débutèrent en Angleterre en 1811-1812 et connurent des résurgences sporadiques dans les années suivantes. Le mot vient du nom de Ned (ou John) Ludd, ouvrier légendaire qui aurait détruit deux métiers à tisser en 1780.

Le mouvement luddite
Le mouvement luddite

En 1811, des ouvriers de la bonneterie brisent les machines accusées de leur voler travail et salaire. Ce mouvement, en pleine révolution industrielle, est basé sur la crainte que la mécanisation ne génère du chômage. Le mouvement luddite du XIXe siècle peut se comprendre aisément tant ses modalités sont proches de certains points de vue actuels sur la technologie industrielle. On le voit en France, avec le renouveau de luttes contre l’imposition des technologies : nucléaire, OGM, biométrie, ou encore les nanotechnologies très récemment. Le sujet est aussi régulièrement à la une lorsque des ouvriers menacent leurs usines dans la lutte pour la sauvegarde de leur activité…

Luddisme et luddites

Les actions des luddites se déroulèrent dans trois des principales zones industrielles de l’époque : le district de la bonneterie dans les Midlands, le district de la laine dans le Yorkshire, et le district du coton du sud du Lancashire et du nord-est du Cheshire. Comme ces événements consistaient fondamentalement en des attaques contre les machines, ces noms devinrent les termes génériques pour qualifier, en Grande-Bretagne et ailleurs, la résistance des ouvriers aux nouvelles machines, avec une nuance le plus souvent péjorative : le luddisme et les luddites apparaissent comme des ennemis du progrès technique.

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Kirkpatrick Sale explique que « les destructions volontaires d’objets technologiques (plants d’OGM, lecteurs biométriques, ordinateurs…) s’apparentent à la démarche luddite en ce qu’elles ne visent pas en premier lieu à obtenir de meilleures conditions de travail à l’intérieur du système de production industriel, mais bien plutôt à s’en extraire ». Ce dernier s’est fait connaitre du public en fracassant un ordinateur lors de la présentation de son livre à New York en janvier 1995 : La révolte luddite : briseurs de machines à l’ère de l’industrialisation, par Kirkpatrick SALE, L’Echapée
Histoire politique de la révolte des artisans luddites en 1811 dans les Midlands et le Nord des îles Britanniques. Analyse le déroulement des journées d’action, la diversité des formes et leur évolution, la rencontre de traditions politiques diverses présidant à ces émeutes issues d’une culture populaire conservatrice, qui procèdent cependant d’une organisation en réseau révolutionnaire.

Au temps des « tueuses de bras » : les bris de machines à l’aube de l’ère industrielle (1780-1860), par François JARRIGE, Presses Universitaires de Rennes
En suivant les pérégrinations des machines au début de l’industrialisation et les réponses diverses et ambiguës qu’elles suscitent, cet ouvrage entend offrir au contraire une approche compréhensive de l’avènement du monde industriel. L’étude des conflits suscités par la mécanisation montre que le changement technique n’advient que s’il est compatible avec les idéaux et les normes des communautés professionnelles et locales. L’ampleur des résistances et des violences ouvrières est étroitement liée aux conjonctures socio-économiques, aux organisations productives, comme aux singularités des systèmes techniques et aux possibilités données aux acteurs de les tester et de les bricoler. L’émeute s’inscrit par ailleurs dans un continuum de stratégies et de formes d’action, elle est encadrée par des rituels complexes avec ses symboles, ses normes, ses pensées alternatives à l’idéologie du progrès.

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Mais les bris de machines deviennent aussi des mythes au fur et à mesure que la question sociale envahit l’imaginaire du XIXe siècle. Le spectre de ces violences est sans cesse manipulé par les fabricants en quête de protection, ou par les économistes soucieux de prouver l’utilité sociale de leur science. La figure du briseur de machines devient progressivement le symbole de la barbarie passée qui doit disparaître avec l’affirmation du progrès. C’est donc à une archéologie de monde industriel qu’invite cet ouvrage, en partant en quête des trajectoires oubliées, des actions et des mots rendus invisibles des vaincus. Alors que la question des risques et des crises environnementales resurgit avec force dans l’espace public, redéfinissant en profondeur les rapports entre technique et société, il est plus que jamais nécessaire d’étudier l’historicité du monde industriel et d’en comprendre la genèse conflictuelle.
A signaler, parmi les nombreuses critiques (élogieuses) de l’ouvrage, celle parue dans la Revue d’histoire du XIXe siècle 2/2007 (n° 35), p. 187-208.

Les luddites : bris de machines, économie politique et histoire, par Vincent BOURDEAU, François JARRIGE, Julien VINCENT, Ere
Présente l’état des connaissances sur l’histoire des luddites dans l’Angleterre du début du XIXe siècle, en réinscrivant ce mouvement dans ses enracinements socio-économiques et les actions mises en œuvre. Evoque ensuite l’historiographie de la question, entre occultation et interprétation, histoire sociale et critique du capitalisme. Aborde les nouvelles directions de recherche

Il est assez amusant de voir les différences de points de vues sur un même terme dans trois wiki différents : Wikipédia, Wikibéral et Anarchopédia.

La société industrielle en Angleterre

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La formation de la classe ouvrière anglaise, par Edward P. THOMPSON, Gallimard, Seuil
Le chapitre Une armée de justiciers (120 pages !) de ce livre devenu un classique de l’histoire du mouvement ouvrier anglais est éclairant : L’image que l’on se fait couramment du luddisme est celle d’un mouvement fruste et spontané de travailleurs manuels illettrés, s’opposant aveuglément a l’introduction des machines. Bien qu’il soit relié à la destruction de machines accompagnant des grèves ou autres actions syndicales employées au cours du XVIIIe, le luddisme doit en être distingué : d’abord en raison de son haut niveau d’organisation mais aussi en raison du contexte politique dans lequel il se développa. Le luddisme, qui prit naissance dans des conflits du travail particuliers, fut un mouvement quasi insurrectionnel. Cela ne signifia pas que ce fut un mouvement révolutionnaire conscient au plein sens du terme, mais il n’en comportait pas moins un tendance à évoluer dans cette direction, et c’est cette tendance que l’on néglige le plus souvent.

Le Mythe de la machine, par Lewis MUMFORD, Fayard
Philosophe et historien des sciences, Mumford s’est intéressé à l’histoire et aux conséquences de la société industrielle : il analyse ici (en 1962) les erreurs engendrées par ce complexe de puissance. Loin d’estimer que « l’automation de l’automation » est devenue un fait inévitable, ou de considérer que la révolte contre la technologie est seule valable, L. Mumford rassemble un fonds d’idées et de ressources sociales qui restitueront à l’homme les fonctions vitales qu’il a presque perdues.

Face au monstre mécanique : une histoire des résistances à la technique, par François JARRIGE, IMHO
Analyse les mouvements de résistances au sein de groupes sociaux et de courants intellectuels face à l’industrialisation de la production qui a imposé au XIXe siècle l’impératif d’efficacité et le pouvoir des machines sur les hommes, et démontre qu’à chaque étape de son développement, le progrès technique a suscité des oppositions physiques ou verbales.

Difficile de passer sous silence une figure de l’historiographie anglaise intéressée par les questions économiques et sociales et très influencée par une certaine tendance du marxisme, Eric Hobsbawm

« Les briseurs de machines, Revue d’histoire moderne et contemporaine 5/2006 (n° 53-4bis), p. 13-28 : En 1952 paraît le premier numéro de la revue Past & Present,à la naissance de laquelle Eric Hobsbawm a activement contribué. On peut y lire cet article, devenu un grand classique, qui a ouvert la voie à toute une série d’études, dont le fameux livre d’Edward P.Thompson sur la formation de la classe ouvrière anglaise. Ainsi est née une historiographie du Luddisme et du monde du travail à l’articulation des XVIIIe et XIXe siècles, assez représentative de ce qu’a été l’histoire sociale britannique dans la seconde moitié du XXe siècle.

Affiches proposant des récompenses aux citoyens permettant d’interpeller des briseurs de machines…

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Quelques lectures :

  • Shirley, roman de Charlotte Brontë qui évoque les révoltes luddites dans le Yorkshire des années 1811-1812.
  • Deux ouvrages (engagés) en ligne :
    • Le myhte du progrès, par Kirkpatrick SALE
    • Qui a tué Nedd Ludd ?, par John ZERZAN : bref exposé sur les révoltes luddites du XIXe siècle en Angleterre est en fait un plaidoyer contre le syndicalisme, vu ici comme outil de la collaboration de classe dés sa naissance en Angleterre.

Le retour de Ned Ludd : Lutter contre les machines ? Contre le progrès ?

Philippe Minard « Le retour de Ned Ludd. Le luddisme et ses interprétations », Revue d’histoire moderne et contemporaine 1/2007 (no 54-1), p. 242-257 :
Les luddites sont de retour : c’est ce que proclama en 1995 le journaliste Kickpatrick Sale, qui brisa un ordinateur devant 1500 personnes lors d’une conférence au New York City Town Hall, et publia la même année un livre sacralisant l’action des luddites anglais du XIXe siècle. En se qualifiant de « néo-lud-dites », divers mouvements contestant le développement incontrôlé de la technologie revendiquent ainsi l’héritage, pourtant lointain, des ouvriers du textile insurgés contre les machines accusées de les priver d’emploi.

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Les briseurs de machines : de Ned Ludd à José Bové, par Nicolas CHEVASSUS-AU-LOUIS, Seuil
Les « fauchages volontaires » de champs d’OGM par José Bové et ses amis expriment une forme radicale de résistance à un développement technique considéré comme injuste et néfaste. Cette violence a une longue histoire, trop peu connue, qui débute avec les bris de machines textiles dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle sous la conduite d’un légendaire « Général Ludd ». Le luddisme est né, et connaîtra en Europe divers avatars pendant tout le XIXe siècle, pour ressurgir aujourd’hui.

Face au monstre mécanique : une histoire des résistances à la technique, par François JARRIGE, IMHO
Analyse les mouvements de résistances au sein de groupes sociaux et de courants intellectuels face à l’industrialisation de la production qui a imposé au XIXe siècle l’impératif d’efficacité et le pouvoir des machines sur les hommes, et démontre qu’à chaque étape de son développement, le progrès technique a suscité des oppositions physiques ou verbales.

C’est surtout le progrès technique (technologique ?) qui fait naitre des groupes « pros » et « anti » : technophobes, technomanes, ou encore le néo-luddisme, mouvement à la mode désignant l’opposition à tout progrès technologique prônant le retour à des valeurs plus naturelles et plus simples que celles de la technologie moderne.

Progrès technique et inégalités (DVD), par Gilles SAINT-PAUL, Université de tous les savoirs
Le progrès technique génère-t-il des inégalités ? Au XIXè siècle, il a permis une hausse spectaculaire des niveaux de vie. la situation à la fin du XXè ? Quel est le rôle de l’informatisation et des nouvelles technologies dans cette évolution ?

Qu’est ce que la technoscience ? une thèse épistémologique ou la fille du diable ?, par François-David SEBBAH, Encre Marine
Le philosophe envisage les signifiés déterminés par le terme de technoscience, entre reconfiguration de la représentation des rapports entre science et techniques, et nouvelle manière d’expérimenter les énigmes fondatrices de la technicité, comme l’invention et la puissance.

La tyrannie technologique : critique de la société numérique, coordonné par Cédric BIAGINI et Guillaume CARNINO, L’Echappée
A partir de travaux universitaires ou militants, ce panorama de l’emprise des nouvelles technologies sur la vie quotidienne offre un bilan fondé sur la destruction du lien social, la vitesse, la superficialité et le profit.

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