Les nazis ou l’art de la spoliation

- temps de lecture approximatif de 13 minutes 13 min - Modifié le 07/04/2022 par Dpt Civilisation

La presse a relayé l’information au mois de janvier dernier : L’assemblée nationale a unanimement voté un projet de loi visant la restitution de 15 œuvres d’art aux ayants droit de familles juives, spoliées par les nazis. Roseline Bachelot, ministre de la culture précise « C’est la première fois depuis l’après-guerre que le gouvernement engage un texte permettant la restitution d’œuvres des collections publiques qui ont été spoliées pendant la seconde guerre mondiale, ou acquises dans des conditions troubles pendant l’Occupation en raison des persécutions antisémites. »

Catalogue de vente de biens juifs
Catalogue de vente de biens juifs

Parmi les œuvres récemment restituées, figurent des œuvres de Gustave Klimt ou de Marc Chagall. Le tableau « Rosiers sous les arbres » de Klimt était conservé au Musée d’Orsay et était le seul tableau du peintre appartenant à l’Etat. Après de sérieuses recherches, il s’est avéré que l’œuvre acquise en 1980, appartenait à l’origine à une Autrichienne forcée de le vendre aux nazis en 1938, avant d’être déportée et assassinée.

File:Gustav klimt, rosai sugli alberi, 1905 ca. 02.JPG

 

La spoliation : pourquoi et comment

Dès 1933 en Allemagne, la spoliation des biens juifs est mise en œuvre grâce à des listes dûment établies. En France, c’est à partir de 1942 que débute réellement l’entreprise d’aryanisation, et donc de pillage des possessions juives. Les appartements qui ont été abandonnés par leurs propriétaires dans leur fuite, ou parce qu’ils ont été déportés, sont minutieusement fouillés et vidés de leurs objets de valeur. Dans son article « The banality of robbing the Jews », Sarah Gensburger parle de 70 000 logements au total, dont 38 000 à Paris.

 

Dans son ouvrage Moisson d’or Jan Tomasz Gross développe le fait que “l’aryanisation des biens juifs sous le régime national-socialiste a été l’un des transferts de propriété les plus prodigieux des temps modernes. Elle a suivi deux grands axes : la promulgation de lois obligeant les Juifs à se dessaisir de leurs actifs et, dans le même temps, des taxes, des droits et des lois sur le change en lien avec la politique d’émigration forcée à laquelle les Juifs furent astreints dans le IIIe Reich.”

Il explique qu’Adolf Eichmann fut l’un des cadres du parti les plus efficaces dans ce domaine. C’est fort de cette expérience, qu’il mit ensuite sur pied un système tout aussi implacable pour organiser la logistique de la “solution finale”. Il précise que les possessions juives servirent à rémunérer les différents intermédiaires : banquiers, agents immobiliers, avocats, notaires… qui facilitèrent ces transactions. Ainsi, même si le Reich a été le principal bénéficiaire de l’aryanisation, aucune autre mesure de la politique juive des nazis n’a impliqué autant de profiteurs.

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C’est en effet l’un des plus grands pillages de l’histoire du pays qui a été initié par les Allemands, et mis en œuvre par les fonctionnaires français, comme n’importe quelle autre mesure. La spoliation est alors systématique et consiste à vendre ou liquider de façon forcée, des biens et entreprises juives. Martin Jungius dans son livre Un vol organisé  définit cette “aryanisation”:

« Aryaniser » dans le langage national-socialiste, signifiait « rendre aryen », « transférer dans des mains non juives ». Le processus impliqué par cette opération comprenait l’éviction brutale des Juifs hors de l’économie et de la société soit au moyen d’expropriations forcées, c’est-à-dire d’un pillage légalisé des entreprises et des biens, soit en usant d’interdictions globales d’exercer un métier. “L’ aryanisation économique” était ainsi une composante essentielle du processus de persécution qui culmina finalement dans l’assassinat de millions de Juifs.

L’exclusion systématique, sociale et économique des Juifs, qui avait commencé en Allemagne immédiatement après la prise du pouvoir par le national-socialisme, devait, après la « campagne de l’ouest », être étendue aux pays d’Europe de l’ouest occupés : la Belgique, les Pays-Bas et la France. Le premier de ces « services d’aryanisation » fut le Service du contrôle des administrations provisoires, créé en 1940, qui devait surveiller le cours de l’aryanisation. En 1941, le SCAP fut intégré au Commissariat général des questions juives. Cette organisation a permis une banalisation du mal et un retrait des considérations morales derrière des considérations utilitaires, par exemple, améliorer sa position de force ou l’enrichissement personnel.”

A ce propos, l’historienne Claire Andrieu rappelle une différence à faire lorsque l’on parle de spoliations antisémites : « Il est d’usage de distinguer les «spoliations», procédure de vol légal mise en place par le gouvernement de Vichy, des «pillages» ou appropriations par la force pratiquées par les autorités allemandes. Les entreprises, les immeubles et les avoirs déposés dans les établissements financiers ont été en général l’objet de la spoliation vichyste, tandis que les œuvres d’art, les meubles et l’or ont été la cible du pillage nazi. »

 

pictureSarah Gensburger explique d’ailleurs dans son ouvrage Images d’un pillage, qu’en France, les pillages d’œuvres d’art ciblent en premier lieu les collections  constituées par des amateurs juifs. Celles-ci devaient alimenter les collections du futur musée des beaux-arts à Linz, créé à la demande d’Hitler, dans la ville autrichienne où le führer a passé son enfance. Ce musée devait incarner la grandeur culturelle de l’Allemagne. De 1939 à 1945, ce musée mettra à lui seul la main sur quelques 8000 tableaux. Cela ne correspond cependant qu’à une petite part du butin constitué par le Reich.

Certains prétendent que si Hitler n’a pas bombardé Paris, c’est en partie à cause de son statut de capitale artistique mondiale. De nombreuses œuvres y sont conservées et attisent toutes les convoitises. Ainsi, les grandes collections constituées par des familles juives à l’image de celle des Rothschild, dans leur hôtel particulier du faubourg Saint Honoré, sont des cibles privilégiées pour les nazis.

Le musée du Louvre par exemple, accueillera ces œuvres volées qui rempliront jusqu’à 200 caisses dans 6 salles du musée. Puis, ce sera le musée du Jeu de Paume qui sera choisi afin d’exposer les plus belles pièces. Hermann Göring, grand amateur d’art, y fera de nombreuses visites afin d’enrichir ses collections personnelles, celles du Führer, et les stocks des musées allemands. Il dira d’ailleurs en 1942 : “Autrefois, on appelait ça “piller”, mais, entre temps, la pratique s’est humanisée. Quoi qu’il en soit, j’ai bien l’intention de me livrer à un pillage systématique.”

 

Résistance et sauvetage 

Parmi les rares témoignages de la spoliation, certains sont incontournables à l’image de celui de Rose Valland, conservatrice du musée du Jeu de paume à Paris, qui tentera pendant 4 ans, de limiter le pillage des collections d’art françaises organisé par les nazis. Le musée du Jeu de paume est un lieu de transit de nombreuses toiles spoliées par les nazis en partance vers l’Allemagne. Rose Valland va alors s’attacher à dresser un inventaire précis des œuvres, de leur destination (majoritairement destinées au musée personnel d’Hitler, ainsi que la collection privée d’Hermann Goering), des noms des personnes responsables des transferts, et des numéros de convoi de train.

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C’est son histoire qui inspirera dans un premier temps le réalisateur John Frankenheimer en 1964 pour son film Le Train. Le scénario est en partie basé sur les mémoires de Rose Valland : Le front de l’art : défense des collections françaises : 1939-1945. On y suit les aventures d’un colonel allemand qui en 1944, fait évacuer vers l’Allemagne des toiles de grands maîtres spoliées en France. Un groupe de résistants, dont leur chef est incarné par Burt Lancaster, tentera à tout prix de stopper le convoi.

 

Prime Video: The Monuments Men (Les Monuments Men)Mentionnons également l’action du conservateur et directeur de musée américain George L. Stout qui persuade les militaires américains de créer en juin 1943 le Monuments, Fine Arts, and Archives program. Ses membres, les Monuments men, ont tous une formation de conservateur, d’historien de l’art, d’architecte ou d’archiviste, et sont à la base chargés de sauver des combats, les monuments nationaux au cours de la progression des Alliés.

Lorsque la guerre se termine, ils seront également chargés de retrouver les biens pillés par les nazis dans le but de les restituer. Ce groupe est formé d’environ 350 personnes, originaires de 13 nations différentes. Rose Valland aidera d’ailleurs les américains dans leur tâche. Robert Edsel leur consacrera un essai détaillé : Monuments men : Rose Valland et le commando d’experts à la recherche du plus grand trésor nazi. C’est également le destin de ce groupe de conservateurs qui inspira le film de George Clooney, The Monuments men sorti en 2014.

 

Une longue procédure de restitution

La volonté de restituer fut un principe affirmé haut et fort par la France libre et par ses instances provisoires. Mais cette volonté se heurta rapidement à la complexité de la chose. Les restitutions furent donc assez contrastées en fonction des types de biens, de la localisation de ces biens, et surtout du sort des propriétaires. Elle se fit également sur un temps long, et est comme nous l’avons vu, toujours en cours. Notons que le contraste est assez saisissant : les spoliations eurent lieu sur un temps très court, 4 ans au maximum ; mais leur procédure de restitution est bien plus longue et complexe.

Sarah Gensburger explique : “Depuis 1997 et la mise en place de la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, le terme de « spoliations antisémites » fait partie du langage courant. Il en est venu à désigner non seulement la spoliation au sens strict, c’est-à-dire le vol légal par le gouvernement de Vichy, mais également les pillages à travers lesquels les autorités allemandes se sont approprié les biens possédés par les Juifs.”

 

Claire Andrieu, dans son article Ecrire l’histoire des spoliations antisémites (France, 1940-1944), détaille le contexte et le processus qui ont conduit aux restitutions:

Après la Libération, diverses commissions sont chargées de produire des inventaires et des évaluations de l’ensemble des spoliations subies par la France. Mais la mémoire du génocide occulte alors celle de la spoliation des biens. Elle précise : Comment mettre en avant la perte d’un bien lorsque l’on a vécu la perte d’un ou de plusieurs membres de sa famille. Et pourquoi rappeler une période de stigmatisation et d’humiliation subies lorsque l’on cherche la réintégration ?

Dans une publication de La Documentation française, les spoliations de biens juifs sont évaluées à près de 3 milliards, l’auteur précisant toutefois que l’évaluation est « très approximative ». Dans les années 2000, le chiffre est réévalué à 5 milliards. On aboutit finalement de façon globale, à 10 milliards.

« A l’époque où l’on envisageait encore des « réparations » au sens qu’avait eu ce mot dans l’entre-deux-guerres. Réparations et restitutions s’entendaient de manière globalisée, et prioritairement par rapport à l’Allemagne. Cela n’empêcha pas le Gouvernement provisoire de la République française de mettre en œuvre une politique active de restitution des biens individuels spoliés. Tout autre est l’esprit de la fin du XXe  siècle. Cinquante ans après les faits, la « réparation » s’entend au sens moral et désigne une politique spécifique d’indemnisation des victimes juives ou de leurs descendants. La fin de la guerre froide a réactivé le dossier des restitutions. »

En France, la mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, dite Mission Mattéoli, est mise en place par le gouvernement en mars 1997. Dans son Rapport général, cette mission rappelle :

« Notre rapport s’attache au devenir des personnes désignées comme juives par l’Etat français et l’occupant allemand. Spoliations et pillages sont intimement mêlés au processus de la destruction des Juifs de France. La spoliation en constitue une étape, alors que le pillage des appartements par les nazis en est la signature. Nous nous occupons ici d’argent, d’entreprises, de meubles, de comptes bancaires, de contrats d’assurances… Toutes choses « bassement » matérielles dont la perte est réparable mais qui constitue de fait un élément de « l’irréparable » qu’évoquait le président de la République Jacques Chirac, dans son discours au Vel’ d’Hiv le 16 Juillet 1995.

Or l’irréparable de la Shoah, c’est l’assassinat des hommes, femmes et enfants, l’agonie d’une partie du judaïsme. Notre travail se veut un apport à un aspect encore mal connu, mais pourtant fondamental, de l’histoire du génocide des Juifs.»

 

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Immédiatement après la guerre, de nombreux témoignages paraissent sur la guerre et l’Occupation, mais quasiment aucun d’entre eux n’aborde la question de la spoliation des biens juifs. Un seul document raconte la survie d’un juif parisien spolié. Il s’agit du Journal d’un coiffeur juif sous l’Occupation d’Albert Grunberg. Afin d’échapper aux rafles ordonnées par la Gestapo, ce coiffeur resta caché pendant deux ans dans une chambre. Pendant ce laps de temps, il ne sortira plus de cette pièce, protégé par la concierge de l’immeuble, ses voisins et son épouse aryenne, qui continuera à ouvrir le salon malgré les menaces et pressions quotidiennes qui pèsent sur leur bien.

 

pictureLes travaux de Raul Hilberg publiés en 1961 aux Etats-Unis sous le titre La destruction des Juifs d’Europe, restent précurseurs sur le sujet. Ils paraissent en pleine guerre froide, alors que le monde préfère occulter les souvenirs de la Seconde guerre mondiale et ceux de l’Occupation en France. Claire Andrieu dit des recherches de Hilberg : « Ces livres pionniers sont l’oeuvre de solitaires cherchant à construire le savoir, indépendamment de toute demande sociale.» Le travail historique de Hilberg relève aussi du témoignage, puisque sa famille quitte Vienne en 1938, à l’âge de 13 ans pour émigrer aux Etats-Unis. Son père avait déjà été arrêté par la Gestapo, et l’appartement familial vendu après que la famille en ait été chassée. Dans cette somme, Hilberg décrit de façon scientifique le processus d’ensemble de la Shoah sous tous ses aspects : politiques, économiques, techniques, administratifs et humains. 32 pages sont particulièrement consacrées aux persécutions et spoliations en France où l’auteur décrypte avec minutie, synthèse et concision, l’appareil et les méthodes de spoliation et d’aryanisation du pays.

 

Ce n’est que vingt ans plus tard qu’une deuxième vague de chercheurs s’intéressera aux spoliations en se penchant et en redécouvrant le régime de Vichy, ainsi qu’une France collaborationniste. Dans cette mouvance, nous pouvons citer les ouvrages de Michaël Marrus et Robert Paxton : Vichy et les Juifs, dans lesquels la spoliation est décrite comme « un déchaînement de convoitises ». On retiendra globalement que le régime de Vichy va toujours plus loin et frappe toujours plus fort que ce que les Allemands demandent.picture

 

Enfin dans une troisième vague plus contemporaine, nous trouvons plus spécifiquement des travaux sur les spoliations antisémites en France. Pour ce faire, des fonds d’archives seront dépouillés et permettront de mettre à jour le quotidien des Juifs et des persécutions subies, sous l’Occupation.

Pour illustrer toute la complexité des procédures de restitution, terminons en images, par le cas assez parlant de la toile “Chapelle sous Crécy” de Derain :

 

 

Pour aller plus loin:

Un vol organisé / M. Jungius

Un très bon podcast de France Culture: Rends les œuvres ! La spoliation d’œuvres d’art par le régime nazi

L’impossible réparation / J.M Dreyfus

Comment Hitler a acheté les Allemands / G. Aly

Spoliations et restitutions des biens juifs / Sous la direction de C. Goschler, P. Ther et C. Andrieu

Le marché de l’art sous l’occupation / E. Polack

Le pillage de l’Europe / L.H Nicholas

Rose Valland, la résistance au musée / C. Bouchoux

Monuments Men / Robert Edsel

 

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