histoire

Etats-Unis : portraits de la Grande Dépression

- temps de lecture approximatif de 6 minutes 6 min - Modifié le 17/08/2017 par Silo moderne

Alors que l’Amérique est plongée dans la Grande Dépression, l’administration souhaite connaitre l’état du pays par d’autres sources que celles récoltées par les fonctionnaires. Des écrivains et journalistes partent alors à la rencontre des populations dans les villes ruinées par la fermeture des usines, visitent des bidonvilles, se confrontent à la misère et en rapportent des interviews.

En Alabama, photographie de Walker Evans (bibliothèque du Congrès)
En Alabama, photographie de Walker Evans (bibliothèque du Congrès)

Martha Gellhorn est de ces écrivains : son immersion dans ces endroits accablés par la misère et le désespoir donnera lieu à un livre publié en 1936, J’ai vu la misère, réédité cet année : un récit basé sur le réel qui nous amène à découvrir le destin de cinq personnages brisés par la crise.

Ce texte profondément humaniste n’est pas le seul à brosser le portrait des classes populaires blanches de l’Amérique des années 1930. C’est la découverte du travail de Martha Gellhorn qui m’a poussé à vous proposer ce petit tour d’horizon…

Le contexte économique et social :

Au cours des années 30, les États-Unis font face à une crise sans précédent : depuis le krach de 1929, l’économie américaine est meurtrie par le chômage et les faillites en chaîne. La Grande Dépression, ou “crise économique des années 30” touche l’ensemble du pays : entre 1930 et 1933, la bourse chute de près de 80%, 16 millions d’américains se retrouvent au chômage et dépendent des aides du gouvernement. Pour lutter contre la pauvreté et relancer le pays,  le président américain Franklin Delano Roosevelt, met en place, entre 1933 et 1938, une politique interventionniste : le New Deal.

Quel a été le quotidien de celles et ceux qui ont traversé la crise de 1929 ? Comment les plus pauvres, notamment dans le monde paysan, ont survécu ? A travers quelques ouvrages qui ont marqué leur temps, grâce aux témoignages directs, nous pouvons nous immerger avec eux dans cette période difficile…

Louons maintenant les grands hommes / James Agee, Walker Evans

Paru en 1941 aux Etats-Unis, ce livre est le fruit d’une commande du magazine Fortune que James Agee et Walker Evans acceptent en 1936 ; ils doivent produire un article sur les conditions des familles de métayers dans le Sud des États-Unis pendant le Dust Bowl suivant la Grande Dépression. (Fortune ne les publiera pas et ils auront du mal à trouver un éditeur…)

Ce qui est frappant dans cet ouvrage, et spécialement dans l’édition américaine, c’est la manière dont James Agee nous amène à son sujet : une série de photos, beaucoup de portraits, sans légende, et la façon dont Agee commence son récit en nous invitant à partager ses doutes, voire sa culpabilité à entrer dans l’intimité de ces paysans (il nous prend à témoin à plusieurs reprises) :

Il me paraît curieux, pour ne pas dire obscène et tout à fait terrifiant, qu’il puisse advenir à une association d’humains assemblés par le besoin et le hasard et pour des raisons de gain, et formant une société, un organe de presse, de fouiner dans les affaires d’un autre groupe d’humains sans défense, des victimes à un point épouvantable, une famille rurale ignorante et corvéable, cela en vue de faire parade de l’état d’infériorité, d’humiliation, de nudité de ces vies auprès d’un autre groupe d’humains, cela au nom de la science, du « journalisme honnête” […] Et Agee de nous poser la question : “Qui êtes-vous qui lirez ces mots et étudierez ces photographies, et par quel hasard et à quelle fin, et à cela quelle qualité avez-vous, et que ferez-vous de cette lecture” ?

Allie Mae Burroughs, photographie de Walker Evans

Un reportage certes, mais aussi un texte autobiographique, religieux, profondément révolutionnaire en ce qu’il montre, avec une extraordinaire empathie pour les familles qu’il a rencontrées, les inégalités qu’induit le capitalisme le plus sauvage  (Louons maintenant le grand James Agee, L’Obs, 2015).

Pour mémoire, nous vous parlions il y a quelques semaines de l’aspect photographique de ce reportage avec l’exposition Walker Evans à Beaubourg.

 

 

Louons maintenant les grands hommes / Michel Viotte (DVD)

Le film documentaire de Michel Viotte retrace la genèse de ce livre-culte. Les témoignages de l’universitaire Michael E. Lofaro, des écrivains Norman McMillan et Bruce Jackson, du pasteur Thomas Terry ou du fermier Bill Chandler, en alternance avec les images de l’Alabama, les longs extraits du texte d’Agee et les sublimes portraits d’Evans, nous offrent une vision remarquablement documentée de l’Amérique de Steinbeck. Pour Michel Viotte, Louons maintenant les grands hommes est un des grands classiques du roman ethnographique.

Une saison de coton : trois familles de métayers / James Agee; photographies de Walker Evans

Ce livre constitue la première tentative d’Agee de composer le récit de ce voyage historique dans les fermes de l’Alabama. Commandé à l’été 1936 par le magazine Fortune puis rejeté (Agee était un des rédacteurs de ce magazine), le tapuscrit a dormi dans un grenier pendant presque 20 ans.

Si Louons maintenant les grands hommes est une symphonie en prose autour des thèmes de la pauvreté, de la vie rurale et de l’existence, Une saison de coton est la charge d’un poète contre l’injustice économique et sociale. Agee nous parle du quotidien de ces métayers du coton en Alabama : le contrat qui les lie aux propriétaires terriens, les maisons, la nourriture, les vêtements, le travail, la saison de la cueillette, l’éducation, les loisirs, la santé.

Et le message de James Agee est troublant :

Une civilisation qui pour quelque raison que ce soit porte préjudice à une vie humaine, ou une civilisation qui ne peut exister qu’en portant préjudice à la vie humaine, ne mérite ni ce nom, ni de perdurer”.

Les récits et témoignages que nous avons vus jusqu’ici sont ceux de l’Amérique blanche, urbaine et rurale. La population noire n’est pour autant pas oubliée, bien que traitée de façon secondaire. James Agee a un discours très clair dans les annexes de Une saison de coton. Ne négligez pas leur lecture qui dépeignent brillamment les différentes couches de la société : les classes populaires blanches, les noirs et les propriétaires terriens. Tout le Sud américain est là, avec les rapports conflictuels que l’on imagine (le métier de métayer en Alabama est exercé par Blancs et Noirs mais le plus souvent avec des aides et des salaires très inégaux…)

Le noir est surtout détesté par les blancs que les circonstances ont placés presque aussi bas sur l’échelle sociale que lui

Hard Times : histoires orales de la Grande Dépression / Studs Terkel; [avec 58 photographies de Dorothea Lange]

Hard Times : histoires orales de la Grande Dépression, éditions Amsterdam

Louis “Studs” Terkel (1912-2008), journaliste de radio et auteur de nombreux ouvrages d’histoires orales, est également l’une des grandes figures de la gauche radicale américaine. Il doit sa notoriété à l’émission de radio The Studs Terkel Program, émission au cours de laquelle – entre 1952 et 1997 –  il a réalisé des entretiens avec des personnalités  et des “figures” moins connues, mais souvent hautes en couleur. Son œuvre constitue l’une des sources documentaires les plus riches sur l’histoire des États-Unis au XXe siècle.

Ni “dossier judiciaire ni traité de sociologie”, prévient Terkel, Hard Times est un livre où des Américains, de toutes races et conditions, évoquent la Grande Dépression des années 30. Des paroles vraies, bouleversantes, pudiques, par moments cyniques, constituant un matériau humain d’une intensité exceptionnelle dont toutes les études, sociologiques ou historiques, devront tenir compte pour comprendre le séisme qui frappa alors l’american way of life. (Voir Télérama n°3117). “Hard Times” a fait l’objet d’un feuilleton radiophonique disponible sur le site de France Culture.

 

Les Etats-Désunis / Vladimir Pozner

Mêlant “choses vues”, extraits de journaux et comptes rendus d’entretiens réalisés par l’auteur lors de son séjour outre-Atlantique en 1936, cet ouvrage est un formidable portrait de l’Amérique au temps de la Grande Dépression. Entre le reportage, le carnet de route et le roman, Pozner compose une mosaïque de cette classe américaine en pleine détresse spirituelle et matérielle, entre énergie et désespoir, solidarité et misère. Dans un entretien en fin d’ouvrage, Noam Chomsky rappelle l’actualité criante de cette époque et de ce livre.

Des romans emblématiques se déroulant durant cette période :

Les raisins de la colère / John Steinbeck : Les aventures d’une famille pauvre de métayers, les Joad, qui est contrainte de quitter l’Oklahoma à cause de la sécheresse, des difficultés économiques et des bouleversements dans le monde agricole. Alors que la situation est quasiment désespérée, les Joad font route vers la Californie avec des milliers d’autres Okies (habitants de l’Oklahoma), à la recherche d’une terre, de travail et de dignité.

On achève bien les chevaux / Horace McCoy : 1932, les États-Unis sont en pleine dépression. Poussés par le chômage et la misère, hommes et femmes décident de participer aux marathons de danse dont les vainqueurs reçoivent des primes intéressantes. Quelle place accorder au divertissement en période de crise ? Dans quelle mesure le spectacle, censé panser les plaies ou offrir des chemins de traverse à la souffrance du réel, peut-il finir par l’exacerber ?

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur / Harper Lee : Dans l’Amérique des années 1930, en Alabama. La vie qui s’y déroule au ralenti n’a guère changé depuis le début du siècle. C’est là que grandissent, un peu en marge, la très jeune narratrice Scout et son frère aîné Jem. Leur père, Atticus Finch, veuf, avocat de son état, doit défendre un Noir, Tom Robinson, accusé d’avoir violé une jeune Blanche et qui risque la peine de mort.

 

 

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