La forêt à chaud

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - Modifié le 09/12/2020 par B. Yon

Depuis quelques années, les professionnels de la forêt en Auvergne Rhône-Alpes, comme dans toute l’Europe, s’inquiètent de l’état de santé de certaines essences d’arbres. Le réchauffement climatique représente un gros risque pour le futur des forêts. Réservoir de biodiversité, la forêt a surtout été perçue, au cours de l’histoire, comme un véritable vivier dans lequel les hommes allaient puiser de quoi se chauffer, de quoi construire, de quoi se loger et de quoi fabriquer toutes sortes d’objets indispensables à la vie humaine. Elle reste essentielle sur ces deux versants, c’est pourquoi les professionnels du bois et les organismes chargés de sa gestion réfléchissent à concilier ces différents usages et une préservation pérenne face aux enjeux climatiques.

Domaine forestier du département du Rhône
Domaine forestier du département du Rhône Barrier, Dominique, 19..-.... (photographe), prise de vue le 24-05-2001. Crédit : Lyon Figaro

La forêt française, retour sur une histoire et des fonctions

La forêt en France représente 31% du territoire. Ce sont des forêts anciennes, mais, à part en Guyane, il n’y a pas de forêts primaires.

Nous pensons souvent, à tort, qu’il y a de moins en moins d’arbres en France. Pourtant, la superficie de la forêt a doublé depuis le 19e siècle. En 1850, elle représentait 8 millions d’hectares. Aujourd’hui, elle en couvre 16 millions. Sa densité suit souvent la courbe démographique de la population  française. Et colle à l’histoire nationale.

La forêt, lieu de vie et de travail

Scieurs de long, France

Lorsque l’on se promène en forêt, ce qui nous marque souvent est le calme qui y règne, ce moment de détente que l’on y trouve, loin des bruits et des vicissitudes de la vie urbaine et humaine. Pourtant, il y a encore 200 ans, nos forêts étaient des lieux habités, vivants, bruyants. En tout cas, plein d’une activité qu’on a peine à imaginer. En effet, de nombreux ouvriers sylvicoles venaient y travailler et y vivre, avec parfois femmes et enfants. Rares sont les historiens qui se sont intéressés au peuple forestier, mis à part dans son aspect économique et industriel. Il est d’ailleurs difficile de faire des recherches dans les archives sur une facette plus sociale car ces populations étaient peu prises en compte par les administrations, reléguées aux confins forestiers, et souvent vu comme des marginaux. Or, dans le livre de Sébastien Jahan, « Le Peuple de la Forêt », étude sur les ouvriers de la forêt dans la France du Centre-Ouest, on découvre une véritable société à part entière, de gens venus souvent de régions voisines (pour le Poitou, des ouvriers du Berry) avec un savoir-faire et une expertise défaillante dans la région d’accueil.

Au 17e et 18e siècle, les migrations professionnelles dans le domaine sylvicole étaient fréquentes. Mais, leur profession et la condition sociale le demandant, ils n’habitaient pas dans les villages, mais bien dans la forêt, ou à sa lisière. Ils n’étaient pas propriétaires de terres, ni de maisons. Ils vivaient dans des huttes ou des cabanes de fortune, s’installaient avec femmes et enfants, et se mariaient souvent entre voisins. C’est certainement une des raisons pour lesquelles on ne les retrouve que peu dans les registres administratifs.

Familles regroupées autour de huttes. Touraine. http://blogdelaforet.centerblog.net/

Ces hommes étaient fendeurs, sabotiers, charbonniers, bûcherons, voituriers de charbon, ou encore scieurs de long. Des métiers pour la plupart disparus et qui ont fait partie intégrale de la chaîne industrielle et économique de manière incontestable.

Les fagoteuses. http://blogdelaforet.centerblog.net/

La sabotière. http://blogdelaforet.centerblog.net/

Voiturier. http://blogdelaforet.centerblog.net/

C’était donc à une époque un véritable lieu de vie, mais si on remonte l’histoire du rapport de l’homme français à la forêt, en dehors de considérations plus folkloriques ou superstitieuses, qui ne sont pas dépourvues d’intérêt, nous voyons que de longue date, les destins de l’homme et de la forêt sont liés, économiquement et industriellement. Et la forêt n’a cessé de croître et de décroître au grès des besoins humains.

La forêt, un écosystème soumis aux aléas de l’Histoire

A l’époque Gauloise, le « bois de Gaule » était très recherché par les romains qui s’en servaient pour la construction de leurs navires. Les gaulois se livraient alors à une déforestation massive. Déforestation qui prit fin au 4e siècle, lors des guerres successives, invasions des Huns puis des Vandales, qui provoquèrent un déclin démographique et économique. La forêt regagne du terrain.

Suit au 10e siècle la « révolution agricole médiévale ». Les forêts sont défrichées pour gagner des terrains cultivables et de nouveaux outils sont fabriqués pour le travail de la terre. De plus, entre 950 et 1300, le nombre d’habitants double. Il faut donc encore plus de place pour la culture et l’élevage pour nourrir ces populations. La forêt se trouve à nouveau grignotée par l’activité humaine.

Un premier code forestier est mis en place en 1346, « l’ordonnance de Brunoy », pour préserver la forêt, mais il ne s’applique qu’aux domaines de la couronne. Il n’aura que très peu d’impact.

Deux évènements vont permettre à la forêt de reprendre du terrain : la guerre de Cent Ans, de 1337 à 1453, et la peste noire, en 1347. Durant cette épidémie, la population française diminue d’un tiers. Une population diminuée, des besoins moins importants, la forêt peut se régénérer un temps. Mais au 15e siècle, l’économie s’améliore et les déboisements reprennent. L’Etat est le premier à se servir lorsqu’il a besoin de bois. Au 17e, Louis 14 veut développer sa flotte militaire. Les arsenaux de Brest, de Toulon ou encore de Rochefort voient alors le jour. Louis XIV ordonne la construction de 276 navires de guerre. Pour la construction d’un navire, il faut 3000 chênes centenaires. Ceux-ci vont disparaître du paysage.

Arsenal de Toulon, 1670, navire en construction.

De plus, la fabrication des canons dans les hauts fourneaux nécessitent beaucoup de charbon de bois. Et la situation au 18 e et 19 e siècle ne va pas être favorable aux forêts. En effet, aux nécessités de la construction et celles de se chauffer, il faut ajouter l’arrivée de nouvelles industries très consommatrices en bois.

La superficie, au début du 19e, ne représente plus que 16% du territoire français. Soit deux fois moins qu’aujourd’hui.

Mais c’est également le siècle où l’Etat va prendre conscience de la nécessité d’une gestion plus encadrée des forêts. En 1824, l’Ecole Royale Forestière est créé à Nancy. Avec un nouveau code forestier publié en 1827.

Puis Napoléon lance une première politique de reboisement : plantation de pins maritimes sur les landes de Gascogne afin de fixer les dunes et d’assainir près de 300 000 hectares de landes et de marais et replantation de la forêt de Sologne qui avait quasiment disparue. Il met également en place un programme de restauration des terrains en montagne : replantation des forêts afin d’éviter l’érosion des sols, de prévenir les risques de crues et de contenir les avalanches.

A partir du milieu du 19e siècle, la forêt cesse de décroître, favorisée par l’abandon du charbon de bois, la diminution des surfaces agricoles (industrialisation et exode rural), et l’apparition de nouveaux matériaux comme l’acier par exemple.

Après les deux guerres mondiales, en  1958, l’Inventaire des Forêts Nationales est créée, l’IFN. Qui donne une évaluation permanente des ressources forestières, publiques et privées.

Aujourd’hui, c’est l’Office national des forêts, l’ONF, créée en 1964,  qui supervise la gestion des forêts publiques et domaniales sur le territoire. Cet organisme public s’occupe d’approvisionner le pays en bois, de garantir la préservation de cet environnement et d’accueillir les publics. Il a des antennes dans les régions afin de couvrir l’ensemble du territoire.

 

Et en Auvergne-Rhône-Alpes ?

Aujourd’hui, les forêts, domaniales ou privées, sont face à un enjeu majeur : le réchauffement climatique.

Quelques chiffres

En Auvergne Rhône-Alpes, d’un bout à l’autre de la région, les essences présentes et les complexités liées à l’environnement sont très différentes. L’ONF s’occupant essentiellement des forêts publiques et domaniales (20% dans la région), d’autres organismes gèrent les forêts privés (80%). Le CRPF, le Centre régional de la propriété forestière « oriente et développe la gestion durable des bois et terrains à vocation forestière des 670 000 propriétaires forestiers privés d’Auvergne-Rhône-Alpes ».

Les forêts recouvrent 36% du territoire régional, ce qui en fait la première région de France en volume sur pieds. Les deux tiers sont situés en montagne. On trouve 39% de résineux (Epicéas, pins sylvestres, douglas, sapins et mélèze), et 61% de feuillus (Châtaigniers, hêtres, chênes, et robiniers). 33% du bois produit par la forêt est récolté. La valorisation de ses bois sont diverses : de la pâte à papier au bois de construction, en passant par la fabrication de palettes ou la production de bois de chauffage. Pour la région, cela représente un chiffre d’affaire de 6 milliards d’euros.

C’est donc une économie importante de la région. Mais c’est avant tout un écosystème en souffrance. Il est donc urgent pour les professionnels de réfléchir au devenir forestier, et de nombreuses initiatives sont prises.

Un état des lieux inquiétant

Le constat, dans l’Ain et dans le Rhône, pour prendre ses deux exemples de départements appartenant à une même région mais ayant des problématiques différentes, est le même : les arbres souffrent de stress hydrique engendré par le réchauffement climatique et les canicules à répétition. Ce réchauffement va s’accroître dans les années à venir. Il faut repenser la forêt différemment.

Dans le Rhône, plus précisément dans les monts de Tarare, l’essence majoritaire est le Douglas, un résineux. Aux 18e et 19e siècles, il est nécessaire de diversifier les ressources économiques. L’industrie du textile s’est beaucoup développée dans la région, mais elle a vidé les campagnes de ses paysans et agriculteurs. C’est pourquoi Laurent Bonnevay ouvre des pépinières, afin que les habitants se fournissent en arbres à planter. Le Douglas sera choisi car à l’époque, il s’adapte bien au climat local et aux sols. C’est la monoculture qui va être privilégiée dans ce département. Aujourd’hui, le Douglas est une essence qui se commercialise bien, et qui se régénère mieux. Mais, réputé jusqu’ici pour avoir une bonne résistance face aux attaques de scolytes, ils sont désormais fragilisés par la sécheresse, et plus vulnérables à ce type de maladies. Surtout lorsqu’ils se trouvent sur des versants exposés sud, sur des sols peu profonds et à basse altitude. On observe des défoliations (perte d’aiguilles ou de feuilles liée au manque d’eau), et une décoloration des arbres. Les propriétaires se voient obligés de faire des coupes rase, c’est-à-dire l’abattage de l’ensemble d’une parcelle avant que les arbres ne soient prêts à être valorisés. On observe le même phénomène dans toute l’Europe, ce qui accroît l’arrivée de ces bois sur le marché et fait chuter le cours du bois de moitié. L’ONF a renégocié à la hausse les contrats passés avec les scieries pour mettre la priorité sur l’évacuation de ces bois. Et l’Etat a mis en place des aides pour financer le transport de bois vers des régions moins impactées par ce phénomène, comme l’ouest de la France, où l’offre de bois « scolytés » est moins importante.

Forêt du beaujolais. Sécheresse. Crédit photo : Le patriote en Beaujolais du 21/01/2020

Jusqu’ici, les propriétaires forestiers dans le Rhône replantaient du Douglas après une coupe rase. Mais aujourd’hui, les professionnels du bois multiplient journées d’études, de formations et d’informations auprès des propriétaires afin de modifier les pratiques.

Dans l’Ain, les essences qui souffrent le plus du réchauffement climatique sont l’épicéa, les sapins et les hêtres. Les épicéas meurent sur pied. On estime qu’ils auront disparus dans dix ans. Mais les propriétaires n’effectuent pas de grandes coupes rases comme dans le Rhône, car il n’y a pas de monocultures dans l’Ain. Les essences sont plus diversifiées, et les dépérissements plus localisés.

Les solutions pour le futur sont donc à trouver localement, en fonction des problématiques locales.

Les solutions et les projections des professionnels

Les professionnels des forêts se mobilisent donc pour palier à ce phénomène et arriver à trouver des solutions pour sauver les forêts de notre région. Tâche difficile s’il en est, puisque l’évolution du climat à long terme reste inconnue. Les expériences menées ne seront peut-être pas les bonnes, ce qui représente un gros problème car elles auront nécessairement des impacts sur le futur.

Les expériences privilégiées pour le moment sont de tester de nouvelles essences plus résistantes aux grosses chaleurs et d’éviter la monoculture. De nombreuses initiatives sont prises.

D’après des modèles établit par l’ONF, la forêt d’Hauteville dans l’Ain pourrait ressembler aux forêts de Croatie dans 30 ans. Face à cette projection l’ONF travaille sur l’introduction de nouvelles essences plus résistantes, comme des sapins de provenance grecque ou turque. Certains individus parmi les épicéas et les sapins ont bien résisté à la sécheresse. Ceux-là sont conservés sur pied car ils peuvent être à la base d’une régénération naturelle de la forêt. Des observations sont également faites sur le comportement d’essences qui avaient été plantées par la passé en dehors de leur aire naturelle, comme des Douglas, des mélèzes ou des cèdres. Leur évolution donne des indications sur le futur.

Dans le canton de Mollard de l’Orge, toujours dans l’Ain, la plantation de 5000 Douglas ainsi que d’un îlot expérimental de 600 cèdres a été voté en conseil municipal et effectuée juste avant le premier confinement. La forêt, sur ce territoire, génère des recettes de 50 000 euros par an en temps normal. Mais depuis 2 ans, on observe un tassement de ces bénéfices. Cette démarche de reboisement correspond à une stratégie de long terme, visant à concilier impératifs de production et exigences écologiques.

Dans le Rhône, principalement dans les monts de Tarare, les forestiers anticipent également la situation climatique et réfléchissent à une gestion de la forêt adaptée. Beaucoup de questions se posent : après une coupe rase, quels arbres planter ? A quelle densité ? Et où pour qu’ils puissent croître en bonne santé ?

Un bilan climatique est en cours sur l’étude des sols, du climat, de l’exposition et également une analyse topographique. Le but est surtout d’économiser l’eau. Parmi les pistes étudiées, on retient des plantations avec des peuplements moins denses à l’hectare, une diversification des essences avec un mélange entre résineux et feuillus, des arbres plantés à des âges différents et avec des diamètres différents.

Des essais sont faits sur une vingtaine de parcelles, entre Monsols et Tarare, où le Douglas est roi depuis le 19e siècle. Ce sont des essences méditerranéennes qui sont pressenties pour le moment : l’acacia, le chêne rouge d’Amérique, le chêne sessile, l’alisier torminal, le cèdre de l’Atlas, le pin laricio de Corse, le sapin méditerranéen ou encore le bouleau. Ces essences sont moins gourmandes en eau et pourraient s’adapter au territoire. Ces tests ne seront peut-être pas les bons, en fonction de l’évolution. Une augmentation de 1 degré n’aura pas le même impact que 3 degrés. Mais grâce à ses initiatives, les professionnels verront ainsi les essences qui s’en sortent le mieux. Le tout est de se baser sur des études solides et finement menées, sans se précipiter. Et rassurer les propriétaires forestiers sur les avantages qu’ils auront à diversifier leurs sols et à prendre soin de la forêt.

 

Depuis l’époque gauloise, les hommes adaptent les plantations en fonction du climat, de la nature des sols et de leurs besoins en bois de chauffage ou de construction. Les professionnels continuent ce cycle intemporel qui relie l’homme et la forêt. Et d’ici quelques années, les paysages de l’Ain ou du Rhône auront certainement bien changés.

 

Bibliographie :

Le peuple de la forêt [Livre] : nomadisme ouvrier et identités dans la France du centre-ouest aux Temps modernes / Sébastien Jahan ; Emmanuel Dion ; préf. de Denis Woronoff

Sources :

Le Pays d’entre Loire et Rhône

« Face au réchauffement climatique, de nouvelles essences sont testées lors de reboisement ». (17/09/2020)

« Les scolytes, un problème de faible ampleur en roannais » (05/03/2020)

Le Progrès de Lyon

« Réchauffement climatique, gare à la monoculture de Douglas » (26/08/2020)

« Vis ma vie de bûcheron, une matinée au milieu des Douglas » (03/08/2020)

« Jean-Paul Lethuaire a expliqué la gestion de la forêt communale » (17/06/2020)

Le Progrès de l’Ain

« En immersion dans l’univers des professionnels de la gestion forestière » (30/08/2020)

« Comment la sécheresse bouleverse nos forêts » (13/08/2020)

« Près de 6000 arbres ont été plantés dans la forêt » (01/06/2020)

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3 thoughts on “La forêt à chaud”

  1. LarryPsync dit :

    Les nouveaux outils numérique devrait nous permettre de passer la crise sanitaire, comme la consultation en ligne, efficace pour pas se déplacer chez son médecin avec le covid.

  2. andre dit :

    très intéressant

  3. C’est bien triste que notre planète souffre à ce point. On devrait tous se tourner vers de solutions plus naturelles.

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