Mois de l'Imaginaire 2022

L’imaginaire sort (de plus en plus) des cases

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 04/10/2022 par AudreyB

Depuis 2017, en octobre, on fête les littératures de l'imaginaire, c'est-à-dire la science-fiction, la fantasy, le fantastique et toutes leurs nuances et sous-catégories. Pendant un mois se déroule une grande opération de promotion et de mise en avant orchestrée par éditeurs, professionnels et passionnés, pour faire connaître et rayonner le genre : rencontres d'auteurs en librairie et en bibliothèque, conférences, ateliers d'écriture, présentations thématiques, etc. Mais parallèlement au circuit classique, saviez-vous que de plus en plus d'auteurs et d'éditeurs généralistes font un pas de côté et s'aventurent "dans les contrées du rêve" ? Et qu'ils sont souvent à l'origine de livres magnifiques qui peuvent passer loin de nos radars ?

Ces dernières années, outre l’attribution du prix Goncourt à L’Anomalie d’Hervé le Tellier, de nombreux prix du milieu de l’imaginaire ont distingué des livres comme Notre part de nuit, Vivonne ou Le Sanctuaire brouillant ainsi des frontières habituellement plutôt hermétiques.

La production de SFFF n’est certes pas aussi pléthorique qu’en littérature générale (dite aussi “blanche”), ou même en polar ou en BD, mais il peut néanmoins être ardu de faire son choix, ou même de savoir par quoi commencer pour s’initier. Et évidemment les livres les plus médiatisés ne sont pas forcément les plus remarquables et des perles risquent de passer inaperçues (drame !). Vous avez sûrement entendu parler de la traduction/redécouverte de la saga Blackwater de Michael McDowell par l’éditeur Monsieur Toussaint Louverture, devenue un succès éditorial : un vrai bonheur de lecture que ces romans historiques mâtinés de fantastique, précipitez-vous dessus si ce n’est pas déjà fait !

Mais nous avions envie de mettre en lumière des textes récents que vous n’avez peut-être pas repérés mais qui méritent vraiment le détour. Parus dans des maisons d’édition non spécialisées, ils sont donc susceptibles de glisser dans les interstices de notre manie très française de catégoriser la littérature. On espère vous donner envie de sortir des sentiers battus de l’imaginaire ou de sauter le pas de la découverte sans trop prendre de risque. Et cerise sur le gâteau, vous pouvez les conseiller ni vu ni connu à votre mère « qui n’aime pas ces histoires de vaisseaux spatiaux ou de dragons » ou à cet ami qui refuse d’ouvrir un livre quand il voit une couverture trop bariolée.


Le monde avant

Avec quelques petites différences évidemment, sinon quel intérêt ?

Image par Dorothe de Pixabay

La fille du diable, de Jenni Fagan (Métailié)

Après Les buveurs de lumière où le monde entrait dans l’âge de glace, l’autrice écossaise nous plonge dans la brume d’Édimbourg à plusieurs époques du 20e siècle (1910-1999) ; on suit les tribulations de plusieurs habitants d’un immeuble qui semble devenu hanté suite à des événements sanglants impliquant une mystérieuse jeune femme à cornes vendue par son père à un riche couple stérile. Un roman fantastique très sombre, avec un bâtiment omniprésent, qui met en scène des protagonistes (souvent féminins…) victimes d’oppression et de préjugé qui tentent de sortir des carcans imposés par la société.

Proletkult, de Wu Ming (Métailié)

Également chez Métailié mais radicalement différent, voici le roman de la “culture du prolétariat” ! “Wu Ming” est un pseudonyme collectif d’auteurs italiens qui livrent des textes toujours singuliers et souvent subversifs. Ici, on est à Moscou en 1927, une Moscou “ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre” où la révolution n’a pas eu lieu. On va naviguer entre histoire, réalisme socialiste, révolution idéologique, science-fiction, dans un joyeux bazar. Un roman à tiroirs qui fait penser par de nombreux côtés à La Fracture de Nina Allan (qu’on vous conseille plus que vivement aussi).

Vers le paradis, de Hanya Yanagihara (Grasset)

La dernière partie se passe dans le futur mais on voulait absolument parler de ce chef-d’œuvre, un roman fou, constitué de 3 histoires sur plus de 3 siècles (1893-1993-2093), des variations sur ce qu’aurait pu être ou devenir l’Amérique. Les récits sont bien entendu imbriqués d’une façon ou d’une autre et on s’amuse à retrouver les mêmes héros, noms et familles. Le style est inouï, pur, très classique, on se croirait dans du Henry James ou du Edith Wharton. L’autrice est d’origine hawaïenne et cela traverse tout le livre, mais sans jamais non plus prendre le pas sur le récit qui brasse avec brio les sujets du racisme, de l’homosexualité, de l’identité, du colonialisme, de la maladie et bien d’autres. C’est une brique mais vous ne regretterez pas ce voyage.


Le monde après

On parlera ici d’anticipation, un terme qui fait grincer les dents des puristes. Mais si c’est pour la bonne cause…

Le monde après nous, de Rumaan Alam (Seuil)

Attention au moment où vous commencerez ce livre, c’est un supplice de le refermer avant la fin, même si on oscille en permanence entre effroi et hâte de savoir. C’est le tour de force de ce page-turner dans lequel il ne se passe pourtant pas grand-chose : une famille partie en vacances dans une belle maison loin de tout, voit débarquer le soir même les riches propriétaires qui leur annoncent que quelque chose d’indicible est en train d’arriver. S’ensuit un huis clos oppressant, sur à peine 2 jours, qui amène aussi subtilement des questions sociales et raciales dans ce chaos muet. Si vous avez aimé les ambiances du Mur invisible et Dans la forêt, foncez.

Les derniers jours des fauves, de Jérôme Leroy (la Manufacture des livres)

Dans une chronologie parallèle à la nôtre, l’élection présidentielle arrive et tout le monde se demande si la Présidente en exercice va se représenter. Sans attendre, dans l’ombre, chacun sort les couteaux avant même que les citoyens choisissent parmi les candidats possibles. Dans ce roman de politique-fiction, Jérôme Leroy nous parle d’un temps qui n’est pas le nôtre mais y ressemble fort, un temps où un jeune secrétaire de l’Élysée décide de retourner travailler dans la banque pendant que la Présidente tente de tenir le pays entre pandémie et émeutes. Sous la forme d’une galerie de personnages, l’auteur évoque les tensions qui agitent le pays, depuis les vieux routiers adeptes des mauvais coups et des assassinats jusqu’aux idéalistes écologistes ou d’ultragauche.

Cœurs vides, de Juli Zeh (Actes Sud)

Cap cette fois sur l’Allemagne de 2025 où un parti peu glorieux est arrivé au pouvoir. Les gens louvoient comme ils peuvent pour continuer à vivre sans trop se poser de questions et surtout à gagner de l’argent. Ajoutez au tableau une entreprise florissante et très moralement discutable, un algorithme qui fait froid dans le dos et une collaboration gagnant-gagnant avec des organisations terroristes. Bref, comme souvent avec Juli Zeh, rien n’est ni tout blanc ni tout noir, personne n’est totalement bon ou mauvais, et on referme le livre avec des tas de questionnements et un malaise qui persiste longtemps.


Un autre monde

Non, la fantasy n’est pas un gros mot et vous en avez même sûrement déjà lu sans le savoir. Vous allez adorer l’expérience, faites-nous confiance.

Image par Jan de Pixabay

Les marins ne savent pas nager, de Dominique Scali (La Peuplade)

Et si le meilleur roman d’imaginaire francophone de l’année venait du Canada ? Nous sommes au 18e siècle, sur… l’île d’Ys, et c’est là un des tours de force de Dominique Scali, modifier à peine l’existant en y intégrant une cité absolument fascinante, avec ses citoyens et ses règles. Pour encore plus de dépaysement, elle emploie une langue d’époque, le parti pris qui passe ou qui casse ; ici cela ajoute encore à l’envoûtement que procure cette fresque maritime de quelques 700 pages, fouettée par les embruns et les marées. C’est époustouflant.

Mordew, d’Alex Pheby (Inculte-Dernière marge)

Ce tome 1 des Cités de la trame est de la fantasy sophistiquée et sombre, brillamment traduite par Claro. Ce n’est pas forcément facile d’accès car le texte est dense mais l’exécution est magistrale. On peut aussi le voir comme un hommage aux romans gothiques, aux récits d’aventure initiatiques, avec des accents dickensiens. Les connaisseurs y retrouveront pas mal de tropes du genre (une cité tout sauf démocratique, un enfant pauvre doté d’un pouvoir qui va le faire remarquer, un monarque cruel qui va le prendre sous son aile en échange d’on ne sait quoi,…).

Je suis le rêve des autres, de Christian Chavassieux (Mnémos)

On triche un peu avec celui-là car Mnémos est un éditeur spécialisé en imaginaire. Mais on a trop peu parlé de ce livre et on avait envie de lui donner un coup de pouce car il est petit par la taille mais grand par l’émotion de lecture qu’il procure. Ce voyage initiatique d’un enfant élu et d’un vieux sage au passé trouble en quête de rédemption est assez classique mais le traitement est tellement réussi qu’un vrai charme se dégage de cette histoire simple et belle, maîtrisée du début à la fin.


Un monde différent

Utopie, dystopie, conte de fée ; à vous de choisir comment vous prenez ces récits où les femmes sont au premier plan.

Dans la maison au cœur de la forêt profonde, de Laird Hunt (Actes Sud)

C’est l’un des plus inclassables tellement on navigue en permanence entre rêve et réalité, entre jour et nuit, entre lumière et ombre. On ne sait jamais vraiment ce qui relève de la métaphore mais on sait que les femmes sont au cœur de l’histoire, au cœur de la forêt profonde. Laird Hunt a écrit un véritable conte de fée pour adulte, en Nouvelle-Angleterre coloniale et puritaine d’avant les procès des sorcières de Salem, dans lequel une femme sans histoires quitte son foyer, fait l’expérience de l’émancipation et de la transgression et découvre le pouvoir de la sororité.

Les filles d’Égalie, de Gerd Brantenberg (Zulma)

On monte de plusieurs crans avec cette dystopie féministe digne de Charlotte Perkins Gilman, Pamela Sargent et Sheri S. Tepper : de la littérature engagée certes mais bien loin de ces romans militants plus proches du pamphlet politique qui martèlent qu’il faut faire payer les hommes sur 10 générations. Les filles d’Égalie a été publié en 1977 en Norvège et est considéré comme un classique du genre. Il vient enfin d’être traduit par chez nous, c’est drôle, c’est fin, c’est féroce et il y a un travail incroyable sur la langue. Surtout ne passez pas à côté.

Les reines, d’Emmanuelle Pirotte (Le Cherche-Midi)

Ici on saute de plusieurs siècles dans le futur après un “Effondrement” dont on ne saura pas grand-chose. On ne peut qu’être impressionné par cette fresque post-apocalyptique de la belge Emmanuelle Pirotte, avec ses accents de Chroniques du Pays des Mères et Station Eleven. Le plus intéressant est la façon nuancée (mais sans concession) dont elle montre qu’une société qui s’est reconstruite en donnant le pouvoir aux femmes peut devenir aussi cruelle, violente et oppressive que le pire du patriarcat. L’écriture est extraordinairement poétique et c’est aussi un bel hommage au pouvoir du théâtre.


Dernière minute : des sources bien informées conseillent chaleureusement La cité des nuages et des oiseaux d’Anthony Doerr et Léopard noir, loup rouge de Marlon James, les deux chez Albin Michel mais que nous n’avons pas encore lus… Tenez-nous au courant !

Pour aller plus loin :

La tentation de l’imaginaire

L’imaginaire en littérature générale


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