La politique de l’Autriche

Un tour du monde en littérature # 2

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - par Benoît S.

« Ce qui me sidère c'est que le peuple autrichien tout entier ne se soit pas suicidé depuis longtemps mais les Autrichiens dans leur ensemble en tant que masse sont aujourd'hui un peuple de brutes et imbéciles. Dans cette ville quelqu'un qui voit devrait jour après jour vingt-quatre heures sur vingt-quatre faire un carnage ». (Thomas Bernhard)

L’Autriche aime à se représenter comme un pays alpin paisible, berceau de la musique classique et de l’iconique impératrice, Sissi. Mais derrière ce décor de carton-pâte, la virulence des écrivains autrichiens à l’égard de leur nation et de leurs compatriotes laisse entrevoir une toute autre vérité.  Existe-t-il, en effet, un pays au monde, démocratique bien sûr, où l’expression artistique contemporaine concentre une telle violence ?

Le précédent de l’Actionnisme viennois

Car, pour certains, l’Autriche n’évoque pas spontanément le souvenir de Romy Schneider en Sissi. Mais elle reste plutôt étroitement liée à l’un des mouvements artistiques les plus radicaux du 20e siècle : l’Actionnisme viennois. Déjà, le peintre Egon Schiele avait choqué la bonne société du début du 20e siècle, en représentant avec une crudité nouvelle et toute baroque des corps déformés et décharnés. Dans une filiation évidente, les Actionnistes investissent le corps comme support de leurs expérimentations. Leurs performances radicales malmènent les tabous d’une Autriche engoncée dans son puritanisme mortifère. Ils sacrifient des animaux, s’enduisent de leur sang, s’infligent des sévices physiques. Ce qui n’est pas sans rappeler l’écriture hallucinée de Josef Winkler. En particulier, lorsque ce dernier nous rapporte une étrange coutume des paysans de sa Carinthie natale.

« Dans la jarre où se préparait à partir des ossements d’animaux abattus le brouet d’os à l’odeur putride dont on badigeonnait le pourtour des yeux, les oreilles, les naseaux et le ventre des chevaux pour les protéger des mouches, des taons et des moustiques, reposent tout au fond, les os des bras, arrachés dans une tranchée sur un champ de bataille, à un homme … » (Quand l’heure viendra. p13)

« Les deux frères plongent une plume de faisan dans un pot placé sous les hautes flammes de l’Enfer et rempli de brouet d’os produit dans une meule à partir des ossements des morts du village bâti en croix, ils se badigeonnent le pourtour des yeux de cette masse noire, épaisse et fétide… » (Quand l’heure viendra. p178)

Le mythe de la victime

Pour comprendre les ferments de cette révolte, il faut se pencher sur l’histoire contemporaine de l’Autriche et ses non-dits.

« Après la seconde Guerre mondiale, l’Autriche s’est reconstruite sur un mythe, prétendant qu’elle avait été la première victime du nazisme et de l’Anschluss, en 1938. Les Autrichiens n’avaient jamais été nazis donc nous n’avions pas à nous en préoccuper. Mais tout cela n’était pas vrai. »

explique Robert Menasse dans l’épisode de la série documentaire, l’Europe des écrivains,  consacré à l’Autriche. C’est au prix de cette amnésie collective que l’Autriche a pu se reconstruire. Elle connut ainsi une période de prospérité économique et de paix sociale.

Un pays accroché à son passé

L’Autriche préfère vivre alors dans le lointain souvenir de sa grandeur passée plutôt que d’affronter les fantômes de son histoire récente. Les “Heimatfilme”, les films de terroir, au premier rang desquels Sissi, vont jouer un rôle décisif dans cette nouvelle construction identitaire.

« Une nouvelle image totalement kitsch de l’ancienne Autriche est venue recouvrir la responsabilité de la guerre, l’antisémitisme et tout ce qui caractérisait la fin de l’Empire des Habsbourg et qui l’avait conduit à la guerre. Du jour au lendemain, on baignait dans l’innocence, dans le kitsch et dans le sentimentalisme. L’empereur, un vieillard qui avait déclenché la guerre avant de trépasser était soudain devenu un jeune homme marié à une belle femme, une actrice merveilleuse. Romy Schneider » poursuit Robert Menasse.

Il faut bien s’imaginer l’empire Austro-Hongrois, à son apogée. Il recouvrait bien sûr l’Autriche et la Hongrie actuelles mais aussi l’ancienne Tchécoslovaquie ainsi qu’une grande partie des Balkans. La défaite de la première Guerre mondiale précipita la chute de l’empire. Celle-ci fut vécue comme un traumatisme considérable par les Autrichiens. Leur pays était sorti du rang des puissances impériales pour devenir un petit Etat qui ne comptait plus guère sur la nouvelle scène mondiale.

Les souilleurs de nid 

Seuls, les artistes vont entreprendre de s’attaquer à ce mensonge collectif. Car, ce serait oublier bien vite l’accueil triomphal réservé aux troupes allemandes par la population, lors de l’Anschluss. Une adhésion troublante qui fera dire à certains que les Autrichiens étaient des nazis plus convaincus que les Allemands.

« Les Autrichiens aimeraient être des bergers allemands mais ils ne sont que des petits bâtards de compagnie »  (Peter Turrini)

Deux écrivains vont incarner plus que tout autre cette figure d’opposition au mythe de la victime et s’attirer l’opprobre de l’opinion publique. Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek n’auront de cesse de pourfendre l’image idéalisée d’une Autriche paisible, en dénonçant aussi bien le rôle des pères fascistes que la survivance du nazisme dans les esprits autrichiens. Bernhard n’hésitera ainsi pas à faire déclarer à l’un des personnages de sa pièce Place des héros, écrite en 1988, « il y a plus de nazis à Vienne aujourd’hui qu’en 1938 ». Le scandale est immédiat. Tout comme Jelinek, il lui est reproché son ingratitude à l’égard de sa patrie. Les médias le qualifie de « Nestbeschmurtzer » (souilleur de nid).

Un passé qui ne passe pas

La survivance du nazisme dans les esprits hante donc tout un pan de la littérature autrichienne contemporaine. Dans ce domaine, la singularité de l’œuvre d’Ingeborg Bachmann est d’avoir su décrire, de façon très poétique, le prolongement du fascisme, non seulement sur un plan politique mais aussi dans la sphère privée. En effet, le Mal s’est diffusé dans la société et a contaminé jusqu’aux relations hommes-femmes. Selon Ingeborg Bachmann, les criminels évoluent désormais, en toute liberté, sous une apparente respectabilité. Loin des tribunaux ou autres institutions carcérales. Mais la chape de plomb est telle que le refoulé ne peut faire irruption dans le quotidien que par l’entremise des rêves. L’oeuvre en prose d’Ingeborg Bachmann est ainsi parsemée de récits de rêves traumatiques qui révèlent la culpabilité d’une nation entière.

« […] Mais je comprends alors, il n’y a rien là, pas d’ouvertures, il n’y a plus d’ouvertures car à leur place on a fixé des tuyaux noirs qui sont collés le long des murs comme d’énormes sangsues […]. Ces tuyaux, comment ne les ai-je pas remarqués plus tôt, ils devaient y être depuis le début ! […] ,
Mon père détache un tuyau après l’autre, et avant que je puisse crier je respire du gaz, de plus en plus de gaz. Je suis dans la chambre à gaz, c’est cela, la plus grande chambre à gaz du monde, et je suis seule dedans. Dans le gaz on ne se défend pas. » (Malina. p148)

Bibliographie :

Place des héros / Thomas Bernhard, 1988
Quand l’heure viendra / Josef Winkler, 2000
Enfants des morts / Elfriede Jelineke, 1995
Malina / Ingeborg Bachman, 1971
Le Chinois de la douleur / Peter Handke, 1983
Amère patrie / W.G. Sebald, 2001
L’homme sans qualités / Robert Musil, 1930
Les derniers jours de l’humanité / Karl Krauss, 1917

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