La Smart City existe-elle ? (1/3)

Smart City, un nouveau concept encore flou

- Modifié le 18/07/2018 par romain philit

La « smart city » est partout : dans les programmes politiques, les campagnes de communication des entreprises, du gouvernement, des municipalités ... Omniprésente, elle demeure néanmoins un objet flou. Ce phénomène mondial, souvent abordé sur le registre de l’évidence, recouvre en effet des réalités diverses. Pourquoi parle-t-on de ville « smart » ? Au fond, qu’est-ce que l’intelligence ? La smart city se réduit-elle à une ville téléguidée, régulée et optimisée par le numérique ?

Quartier de la Confluence, Lyon
Quartier de la Confluence, Lyon

Ce début du XXI est confronté à un enjeu politique majeur : l’aménagement des villes. Plus de 50% de la population terrestre vie en ville et l’on estime qu’à l’horizon 2050, ce chiffre atteindra 70%. La ville représente par ailleurs plus de 85% des dépenses énergétiques. Généralisation de la vie en ville, surconsommation énergétique, crise du logement, fracture sociale et urbaine sont autant d’enjeux qui nous poussent à envisager la ville de demain.

Ajoutons à ce premier constat que la révolution numérique a provoqué une profonde et inédite mutation de l’espace urbain. Ce qui fonde le caractère inédit de cette transformation est, selon l’historien Antoine Picon, le passage « de l’intelligence des villes à la ville intelligente ». Si autrefois, la ville regroupait une diversité d’intelligences (industrielle, intellectuelle, artistique), celle-ci était extérieure à l’objet même de ville. Désormais, « dans la smart city, les mécanismes d’apprentissage, de compréhension et de raisonnement deviennent au contraire internes, intrinsèques à la ville elle-même ». Qui dit « smart city » dit nouveau rapport à l’urbain et « association inédite entre les hommes, les machines et les algorithmes » (« L’avènement de la ville intelligente« , in Sociétés 2/2016, n°132).

L’adjectif « smart » (intelligent en anglais) qualifie aujourd’hui tous les objets impactés par l’essor du numérique : smartphone, smartgrids, smart TV, smart cities … Difficile de se repérer dans ce foisonnement de néologismes, d’autant qu’ils sont très rarement définis par ceux qui les utilisent. Hormis leur lien évident avec le numérique, ces concepts restent encore bien flous. D’après le journal Les Echos, « près de 50% des français ne savent pas ce que signifie l’expression «ville intelligente» ». Dans un contexte de surmédiatisation des objets « smart », souvent à des fins commerciales, il est capital de saisir les impacts causés par leur développement et leur diffusion. Parmi eux, la « ville intelligente » mérite une attention particulière. Elle est au centre d’enjeux à la fois économiques, démocratiques, sécuritaires, et urbanistiques.

Le rapport publiée en 2013 par l’entreprise  Frost & Sullivan estime qu’en 2020, le marché autour des smart-cities devrait valoir environ 1.5 mille milliards de dollars. La sphère économique est donc très attentive à l’émergence des villes intelligentes. Rappelons que leur promotion est en grande partie assurée par de grands groupes privés : Cisco, Siemens, IBM … Sur la plateforme YouTube, la majorité des vidéos présentant « la smart city » sont produites par des entreprises impliquées dans son développement : Orange, Bouygues, Vinci (voir la vidéo ci-dessous)

Autres exemple, depuis 2010, l’entreprise IBM organise le Smarter Cities Challenge. Cette opération commerciale nous permet par la même occasion de constater que le phénomène « smart city » ne se limite pas aux pays dit « développés » : parmi les villes primées, certaines se trouvent en Indonésie, au Viêt-Nam, au Brésil ou encore au Maroc.

Une ville qui « apprend, comprend, et raisonne » 

Avant de présenter les débats et controverses autour de la « smart city », donnons quelques éléments de définition. Antoine Picon, professeur d’architecture à Harvard, propose de s’en tenir à l’acception littérale de l’intelligence : la ville intelligente est celle qui « apprend, comprend, et raisonne ». Pour devenir « smart», elle doit « [reposer] sur l’usage intensif de technologies de l’information et de la communication », dit-il dans l’ouvrage Smart cities : théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur.  Elle doit encore, selon l’urbaniste Arthur Rozestraten, posséder les caractéristiques suivantes : « des connexions internet haut débits ; des dispositifs mobiles personnels à bas cout ; des bases de donnée étendues ». Autrement dit, est intelligente une ville qui, grâce à la diffusion des smartphones, à l’installation de capteurs intelligents et au traitement des données, parvient à améliorer la qualité des services urbains ou à en réduire leur coûts.

L’amélioration de la qualité de vie en ville passe par la poursuite des objectifs suivants : optimiser le fonctionnement des infrastructures, améliorer la qualité des relations entre les acteurs de la ville, améliorer sa capacité à enregistrer des données et à détecter des problèmes et enfin, développer sa réactivité. Tout cela contribue à créer une ville « sensible », c’est-à-dire en capacité d’être saisie en temps réel. Dans la ville intelligente, toujours selon Antoine Picon, « tout se passe comme si l’urbain paraissait tout à coup doté d’une sensibilité capable de déboucher sur une certaine forme de connaissance, voire de conscience de soi. » (L’avènement de la ville intelligente », Société, n°132, 2016).

Qui pilote la smart city ? 

Si les objectifs affichés sont souvent clairs, la question du « pilotage » de la smart city fait débat. Quels sont les acteurs les plus à même de développer l’intelligence des villes ? On distingue deux modèles de ville smart : l’un dit « top-down » ou encore « néo-cybernétique » et l’autre dit « bottom-up » ou encore « participatif ». Dans le premier, la ville serait commandée par le haut, c’est-à-dire dominée par les nouvelles technologies et les entreprises qui les produisent. Dans le second modèle, la ville développerait son intelligence « par le bas » : les citoyens, en s’appropriant les nouvelles technologies, les plateformes participatives et la gestion des données, transformeraient leur ville en un espace plus agréable pour tous.

Ces deux modèles, s’ils trouvent quelques correspondances dans la réalité, n’en demeurent pas moins des idéaux-types. Entre le modèle néo-cybernétique et participative, il existe de nombreuses « smart cities » qui développent des formes d’intelligence à mi-chemin entre ces deux modèles.

Certes, certains projets urbains comme Masdar ou Songdo sont entièrement pilotés par des groupes privés et les nouvelles technologies. Néanmoins, de manière générale, la dynamique des smart cities repose sur une combinaison d’acteurs variés. Parmi eux on retrouve les développeurs d’application ou « Civic Hacker », terme forgé par l’urbaniste Anthony Townsend. Ces derniers « utilisent les quantités massives de données devenues disponibles grâces au numérique afin de promouvoir des pratiques plus collaboratives de l’urbain » (cité dans L’avènement de la ville intelligente », Société, n°132, 2016). Townsend donne un exemple : la plateforme Foursquare qui permet à ses usagers de recommander des lieux pour sortir (café, restaurant, musée …). Parmi les concurrents de cette application l’on peut citer la plateforme française Thanks for the Trip.

Il ne faut pas cependant réduire la question du pilotage au binôme grande group/Civic hacker. Dans certaines smart cities, les collectivités territoriales jouent un rôle crucial. C’est le cas à Rio de Janeiro où le maire a grandement contribué au développement du COR (Centre d’Opération), un immeuble contenant plus de 400 techniciens qui veillent sur la ville grâce à des capteurs, des caméras et un écran de 80 m2. A Lyon, ville où s’est tenue le 17 mai dernier la remise des prix du concours « Le Monde Smart Cities », la municipalité multiplie les campagnes de communication autour de la ville intelligente. En effet, la « smart city » est devenue l’une des clefs de voûte de la métropole. Attention, collectivités territoriales et entreprises privées ne s’opposent pas toujours. C’est même plutôt le contraire : les villes intelligentes se développent principalement grâce à des partenariats public-privés.

Photo du Centre d’Opération de RIO (COR)

Un citadin acteur et transformé 

Enfin, la dynamique des smart cities reposent sur l’intégration du citoyen-consommateur. Celui-ci est tout autant transformé par la ville intelligente qu’acteur de son développement.  Indispensable parce qu’à l’heure où plus de 60% des Français possèdent un smartphone, chaque individu est devenu un « capteur » d’informations capital. Recherches internet, déplacements à l’aide de GPS et l’utilisation des plateformes produisent une masse de données sans précédent. L’urbaniste Stéphane Roche qui a donné une conférence TedX sur les smart cities l’affirme : « l’intelligence d’une ville se mesure n’ont pas seulement dans sa capacité à mobiliser des réseaux de capteur très sophistiqués, ni même à traquer nos pratiques numériques, mais elle se mesure essentiellement dans sa capacité à créer les conditions qui feront de chacun d’entre nous un capteur, un citoyen engagé et en mesure de transformer cet engagement spatial en engagement social. »

Le consommateur, de son coté, cesse d’être exclusivement passif (exemples dans la métropole niçoise: Connecter les citoyens à la ville). En effet, comme le fait remarquer Antoine Picon, « le Web 2.0 vient brouiller l’ancienne ligne de partage entre amateur et professionnel » ou encore entre opérateur et usager. Certains sont à la fois consommateurs et producteurs d’énergie (par l’intermédiaire d’un système éolien, hydraulique ou solaire). D’autres, plus modestement, par leurs contributions sur des plateformes comme Wikipédia ou encore OpenStreetMap  (application qui cherche à constituer l’une des plus grandes bases de données géographiques libres), adoptent tour à tour le rôle opérateur et d’usager. C’est en acquérant une place centrale dans la smart city que le citoyen se métamorphoserait…

Nous verrons dans le 2ème et 3ème volet de ce dossier consacré aux Smart cities, que la réalité s’éloigne parfois des promesses annoncées par ce modèle.

Pour aller plus loin :

 

Antoine Picon, Smart City, théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur, Paris,  Éditions B2, 2015

 

 

 

 

 

Ville intelligente, ville démocratique ?, Paris, Éditions Berger-Levrault, 2015

 

 

Formes urbaines, revue Société, n°132, 2016

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2 thoughts on “La Smart City existe-elle ? (1/3)”

  1. Frédéric dit :

    Bonjour
    Merci pour cette série d’articles très intéressants.
    Nous avons publié des extraits sur le site de l’Université Populaire Pyrénées Méditerranée :
    http://www.uppm66.org/programme/smart-cities-les-villes-intelligentes.html
    avec un lien vers l’article

    chaleureusement

    Frédéric

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