La mixité sportive est à [ré]inventer

Ou combien d’idées reçues sur le sport restent encore à faire tomber pour que tous.tes puissent jouer sur le même terrain.

- Modifié le 16/11/2018 par Claire-Solène Barnezet

Dans la vie de tous les jours, hommes et femmes se côtoient dans tous les domaines d’activité : à l’école, au travail ou en politique, malgré les déséquilibres que l’on connaît, la mixité est de rigueur. Il reste cependant un domaine où la séparation entre hommes et femmes est naturellement admise et très peu remise en question : le sport. Mais est-ce si naturel ? Qu’est-ce que la non-mixité dans le sport révèle de notre société ? Et surtout, qu’est-ce que l’ouverture à plus de mixité pourrait lui apporter ?

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Idée reçue n°1 : les filles moins bonnes en sport parce qu’elles sont moins fortes que les garçons

De premier abord, les hommes ayant l’avantage naturel d’une plus grande force physique, la non-mixité des épreuves sportives apparaît comme la meilleure solution pour que les femmes puissent se faire une place sur le terrain et en haut des podiums. Pourtant, des voix s’élèvent pour attirer l’attention sur ce qui pourrait être un cadeau empoisonné pour les femmes : la non-mixité serait aussi une manière de les enfermer dans un cadre normatif qui pourrait freiner leur détermination à dépasser leurs limites. Car qu’est-ce que le sport, si ce n’est le dépassement de soi ?

Pour autant, le potentiel physique n’est pas aussi déterminant qu’on a longtemps pu l’affirmer. De récentes études le prouvent ; la performance sportive dépend d’une pluralité de facteurs, comme l’éducation, le contexte historique et social ou encore l’entraînement. Selon la chercheuse Cécile Vigneron, « ce seraient davantage les compétences acquises, l’entraînement, la maîtrise de techniques efficaces qui distingueraient entre eux les individus. Les performances exceptionnelles d’alpinistes, de marathoniennes et de nageuses indiquent l’ampleur des possibilités physiologiques des femmes convaincues et entraînées. La modicité des écarts entre les actuels records masculins et féminins contraste avec les fossés qui séparent hommes et femmes ordinaires. »

S’intéressant aux résultats des élèves aux épreuves d’EPS du baccalauréat, systématiquement plus faibles chez les filles, Cécile Vigneron a étudié comment celles-ci s’expliquent essentiellement par un traitement différencié des élèves selon leur genre pendant les cours. Les garçons seraient encouragés à s’entraîner et se dépasser, tandis que les échecs des filles seraient considérés avec indulgence et fatalisme. Selon elle, « l’EPS […], par le choix de ses contenus et de ses méthodes, par les attentes et représentations de ses acteurs, […] contribue à renforcer la faiblesse apprise des filles ».

 

Idée reçue n°2 : il y a des sports de filles et des sports de garçons

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Aux filles la danse, la gymnastique et l’équitation, aux garçons les sports collectifs, de combat et d’endurance : aujourd’hui encore, les représentations stéréotypées ont la vie dure. Elles entraînent une non-mixité par défaut, bien que rien n’interdise à un petit garçon de s’inscrire au cours de danse classique, ni à une petite fille d’aller taper dans un ballon. Ces pratiques sont très ancrées socialement et freinent le développement de la mixité.

 

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Or, ce n’est pas un manque de compétence qui empêche les femmes d’aller vers les « sports d’hommes ». Les études menées à ce sujet montrent que plus les femmes sont éduquées et issues de catégories socio-professionnelles élevées, plus elles s’illustrent dans les sports dits « masculins », parce que leur confiance en soi est alors plus développée. L’étude de Cécile Vigneron montre bien comment cette différence de contexte sociologique influe les résultats des filles, tandis qu’elle est sans incidence sur ceux des garçons, qui ont spontanément plus confiance en eux dans un contexte social où leurs aptitudes physiques sont valorisées et où ils sont d’emblée considérés comme compétents.

Idée reçue n°3 : une femme ne pourra jamais battre un homme

Cela s’est pourtant déjà vu : le tout récent film Battle of the Sexes, qui met en scène le match de tennis historique entre Bobby Riggs et Billie Jean King, remporté par cette dernière, est là pour le rappeler à ceux qui auraient manqué l’événement en 1973. Un pari osé, avec à la clé pour l’un les gains d’un pari, et pour l’autre une grande avancée pour la cause des femmes. Ce match a marqué les esprits et propulsé le tennis féminin sur le devant de la scène. C’est d’ailleurs l’un des rares sports à proposer des épreuves en double mixte dans les compétitions de haut niveau. Le tennis est aussi un précurseur en matière de rémunération des athlètes : en Grand Chelem, les femmes gagnent le même montant que les hommes.

Mais au-delà de ces matchs médiatiques, plutôt rares dans l’histoire du sport, les sportives qui ont atteint des sommets et ne trouvent plus d’adversaire à leur taille, à l’instar de Lindsey Vonn, peinent à se faire entendre lorsqu’elles demandent à concourir avec les hommes, ne serait-ce que pour se jauger. Avec ses 81 victoires, la skieuse la plus médaillée du monde (tous genres confondus) se voit pourtant refuser le droit de se mesurer aux hommes depuis des années. Conservatisme des institutions sportives ? Ou peur de voir la championne l’emporter face à ses confrères ?

Le fait que les hommes craignent d’être battus par une femme doit être considéré, car il constitue un véritable frein à la mixité sportive, même à propos de sports qui n’impliquent pas directement des épreuves de force. Prenons le cas du tir sportif, dont les épreuves olympiques ont longtemps été mixtes. Jusqu’à ce qu’une femme se hisse au premier rang devant 7 hommes, en 1992. Depuis, il n’existe plus aucune épreuve mixte aux JO. « On fait aujourd’hui tout pour que la comparaison soit difficile, explique Véronique L’Honen dans le magazine l’Equipe : les hommes ont 60 coups, les femmes seulement 40. Mais, à l’entraînement, le niveau est totalement comparable. » Ce frein est intimement lié à l’éducation des garçons, eux aussi marqués par les stéréotypes sexistes. Il ne reste plus qu’à leur apprendre que les femmes sont des adversaires comme les autres et que perdre contre elles n’est pas une humiliation.

Un autre exemple avec l’escalade : bien que les femmes aient investi cette discipline un peu plus tardivement que les hommes, les écarts de niveaux ont considérablement diminué au fil des années et il se passe à chaque fois de moins en moins de temps avant qu’un nouveau record masculin ne soit égalé par un record féminin. Ainsi, en 2017, Angela Eiter est la première femme à réaliser une voie cotée en 9b, alors qu’Adam Ondra franchissait pour la première fois la barre du 9c la même année (les cotations de difficulté vont actuellement du 3a au 9c). Avant elle, seuls deux hommes avaient réussi cette voie.

Ces performances extrêmes sont établies en-dehors des championnats d’escalade, sur des falaises qui ne varient pas en fonction du sexe des grimpeurs.  Les compétitions se jouent quant à elles sur des murs artificiels différents pour les hommes et les femmes, et perdent en cela une occasion de confrontation directe dans ce sport où les compétences dites masculines ou féminines sont complémentaires et permettent à chacun.e de réussir à sa façon : la technique, l’agilité et la souplesse y tout aussi importantes que la force. Pourtant rien n’empêcherait, en théorie, de faire grimper tout le monde sur la même voie, quitte à conserver un classement genré pour ne pénaliser personne. Et il pourrait certainement en aller de même pour tous les sports, avec un effort de réorganisation des modalités de compétition incluant la mixité de genre.

Idée reçue n°4 : le monde se divise en deux catégories

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La non-mixité du monde sportif, particulièrement stricte lorsqu’il s’agit des compétitions, pose en effet le problème d’une vision du monde divisé en deux catégories : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Les forts d’un côté, les faibles de l’autre. Or, on commence à savoir que la réalité est infiniment plus complexe.

D’une part, ce postulat considère la faiblesse féminine comme un état de nature, une donnée biologique immuable alors que, comme nous l’avons vu plus haut, les capacités physiques des femmes dépendent aussi d’une quantité de facteurs environnementaux. Ce biais de départ a bien souvent causé du tort aux sportives au cours de l’histoire, qui lorsqu’elles ont commencé à devenir trop performantes par rapport à cette supposée faiblesse naturelle, ont vu leur statut de femme lui-même remis en cause.

C’est ainsi qu’ont été mis en place les tests de féminité dans les années 1960, afin de débusquer les hommes cachés parmi les dames pour remporter plus facilement des médailles. A ce jour, aucun cas de ce type n’a été recensé. Mais, comme l’explique la chercheuse Anaïs Bohuon dans Le test de féminité dans les compétitions sportives. Ces tests ont au moins eu le mérite de montrer qu’il est impossible de répondre scientifiquement à la question de savoir ce qu’est un « vrai homme » et une « vraie femme ». Ils ont en effet permis de découvrir une très grande variété de compositions chromosomiques et de taux hormonaux, lesquels ne permettent pas de définir une limite précise entre les deux.

Caster Semenya lors des championnats du monde 2009, qu’elle remporte.        Erik van Leeuwen – Wikimedia Commons

D’autre part, Anaïs Bohuon étudie plus en détail le cas des athlètes intersexes. Leur présence dans les compétitions sportives embarrasse, car l’organisation de ces dernières impose de les placer dans l’une des deux catégories sexuées. Lorsqu’elles sont chez les femmes, cela pose le problème d’un avantage physique qu’elles auraient par rapport aux « vraies femmes ». Pour résoudre ce problème, l’Association Internationale des Fédérations d’Athlétismes a adopté en 2011 un règlement qui impose aux athlètes intersexes de réduire artificiellement leurs taux hormonaux pour les aligner sur la moyenne des athlètes féminines.

 Mais selon Anaïs Bohuon, il existe des inégalités physiques innées « que le classement par âge, par sexe, par taille, etc. ne suffit pas à niveler. La production de testostérone des athlètes intersexes est endogène, et, à cet égard, c’est un atout comparable à celui qu’offre un cœur qui bat lentement. Au nom de quoi est-il légitime de pénaliser une différence naturelle et pas l’autre ? » interroge la chercheuse. « Mais a-t-on jamais envisagé qu’un homme qui produirait « trop » de testostérone doive être interdit de compétition tant qu’il n’a pas suivi un traitement visant à ramener ses taux à un niveau moyen acceptable ?  […] L’intersexuation révèle tout ce que la dichotomie masculin/féminin doit au mythe et à l’idéologie. Si certaines athlètes féminines se voient contraintes de réguler leurs taux hormonaux, c’est en raison de l’hypothèse voulant que les « vraies femmes » soient irrémédiablement inférieures aux « vrais hommes ». Chacun peut cependant constater que beaucoup de femmes sont plus grandes, plus fortes, plus puissantes que bien des hommes. »

 

Liberté, égalité, mixité

Ainsi, la non-mixité dans le sport apparaît plus comme l’effet d’un système basé sur des stéréotypes et des idées reçues que comme une véritable nécessité. Il y a donc fort à parier que l’égalité passe par le développement de la mixité et la remise en cause d’un système de classement des performances centré sur le genre des athlètes, plaçant le masculin comme valeur neutre sur laquelle le sport féminin viendrait se greffer après-coup. Comme le souligne Patrick Boccard dans Les femmes ne sont pas faites pour courir, « quand il s’agit de compétitions féminines, on annonce la couleur : « football féminin », « volley-ball féminin », « handball féminin ». Quand le sexe n’est pas spécifié c’est… qu’il n’y a que des hommes ! »

En parallèle de cette neutralité attribuée au genre masculin, la survalorisation de la force, au détriment des autres compétences physiques et de la technique, constitue en définitive la seule justification pour perpétuer le cloisonnement entre les sexes dans le sport. Or, comme nous l’avons vu, tous les sports sont différents et il n’en existe pour ainsi dire aucun qui ne fasse appel qu’à la force. Il existe en revanche une infinité de manières de réinventer le sport dans l’inclusivité et la mixité. Et fort heureusement, la transition est déjà en cours.

Connaissez-vous le korfbal ? Ce sport collectif qui ressemble un peu au basket et fait vibrer les foules aux Pays-Bas ? Vous découvrez peut-être son existence, mais dans son pays d’origine, le korfbal est un sport national, qui se joue aussi bien dans la cour de l’école qu’en championnats du monde. Et il a la particularité d’avoir été conçu – au début du XXe siècle – pour être joué en équipes mixtes composées chacune de 4 hommes et 4 femmes. À quand une équipe de football mixte ? L’idée fait déjà son chemin, tout au moins chez les jeunes sportifs.

 

Archives Numelyo – CC BY-NC-ND 2.0 FR

 

Les JO de Tokyo vont eux aussi donner l’exemple en 2020 : avec un objectif de parité en termes de nombre d’athlètes et d’épreuves, des épreuves masculines ont été remplacées par des épreuves féminines, notamment en tir, en boxe et en canoë. Au total, ce seront neuf épreuves mixtes qui seront organisées, soit deux fois plus qu’aux jeux de Rio en 2016. Le tir comportera notamment trois nouvelles épreuves en duo mixte, où hommes et femmes auront droit au même nombre de coups. Au programme également, un relais 4X400m, un relais 4X100m nage ainsi qu’un triathlon et une épreuve de judo en équipes mixtes. Les modalités de mise en œuvre de la mixité diffèrent selon les sports, qu’elle soit complète, en couple ou en double, par équipes ou par addition des résultats hommes et femmes ; ce qui prouve que lorsque la volonté d’établir la mixité et la parité est là, des solutions émergent, laissant entrevoir des possibilités de mixité pour tous les sports.

« 64% des français regarderaient davantage le sport féminin s’il était plus diffusé » affirmait Carole Rochet en 2014 dans son article Stop au sexisme dans le sport. Elle souligne aussi l’invisibilité des sportives dans les médias, en dépit de la demande du public : « selon une étude du Conseil supérieur de l’audiovisuel, les compétitions sportives féminines n’ont représenté que 7 % du volume horaire des retransmissions télé en 2012 ». Cette question est primordiale, car le développement de la visibilité du sport féminin, allant de pair avec une meilleure rémunération des sportives, permettra à celles-ci de s’investir pleinement dans leur carrière : à l’heure actuelle, les sportives sont très peu nombreuses à vivre de leur activité.

Là aussi, les choses sont en train d’évoluer. Certaines chaînes de télévision commencent à augmenter les temps de retransmission du sport féminin, et les pouvoirs publics initient des programmes incitant à aller vers plus de parité. Les initiatives ne manquent pas, lancées par des personnalités ou des associations désireuses de faire bouger les lignes, comme la Femix’Sports ou Liberté aux joueuses. La mise en visibilité du sport féminin, associée à une meilleure ouverture de tous les sports à une pratique mixte, à terme, devrait permettre d’installer l’égalité des genres dans le paysage sportif.

La mixité sportive ne peut être considérée comme une question de second plan, car pour être égaux, hommes et femmes doivent avoir la possibilité de jouer sur le même terrain. Le sport est un puissant reflet de la société dans laquelle nous vivons. Faire avancer l’égalité des genres dans le sport, c’est faire avancer l’égalité dans la société tout entière.

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En bonus : une histoire des femmes et du sport en quelques citations

1762. Jean-Jacques Rousseau, philosophe : « Les femmes ne sont pas faites pour courir ».

Début 20e. Jean-Martin Charcot, neurologue : « Je n’admets comme sports chez la femme que ceux qui la laissent entièrement femme ».

1912. Pierre de Coubertin, historien et pédagogue : « Une petite Olympiade femelle à côté de la grande Olympiade mâle. Où serait l’intérêt ? […] inintéressante, inesthétique, et ne craignons pas de l’ajouter : incorrecte. »

1922. Maurice Boigey, médecin : « La femme n’est pas faite pour lutter mais pour procréer. »

1960s. Idée répandue : les femmes n’ont pas l’endurance nécessaire pour courir de longues distances ; l’entraînement pour ce genre d’épreuves pourrait faire tomber leur utérus, les rendre infertiles ou encore les masculiniser.

1990. Le Parisien : « [Florence Arthaud] a gagné la Route du Rhum devant tous les hommes : Flo, t’es un vrai mec ! »

2009. Allison Pineau, handballeuse : «  Je voudrais dire que nous, sportives, avons la même rage de vaincre, de gagner, de travailler, de serrer le poing comme jamais ».

2014. Thomas Krief, skieur : « Les choses bougent, on avance, il y a de moins en moins d’écarts entre les filles et nous ».

2014. Irina Bokova, Directrice générale de l’Unesco : « Le sport peut être un puissant moteur pour l’égalité des genres ».

2017. Lindsey Vonn, skieuse : « Je n’aime pas être la « meilleure femme », vraiment pas. Je veux être la meilleure – de tous les temps, un point c’est tout. »

Pour aller plus loin :

« Les Femmes ne sont pas faites pour courir », Patrick Boccard

Des femmes et du sport, Anne Saouter

Le Sport féminin – Le sport, dernier bastion du sexisme ?, Fabienne Broucaret

Le test de féminité dans les compétitions sportives, une histoire classée X ? Anaïs Bohuon

Free to run – Liberté, égalité, course à pied, Pierre Morath

Le magazine l’Equipe n°1844, « La nouvelle bataille des sexes »

 

à lire également sur le blog des ressources sur le genre de la BmL : Bibliographie femmes et sport

 

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One thought on “La mixité sportive est à [ré]inventer”

  1. Il n’y a pas de « bataille de sexe » la seule bataille qui vaille la peine est la bataille de Compétence. Lorsque l’on mesure la compétence.
    La compétence doit être identifiée et mesurés , elle n’est pas assujettie à un genre particulier ni un transgenre .
    L’eps-equidurable : http://www.eps-equidurable.fr donne les instruments de mesure de la compétence quelque soit le genre.

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