Moi, la mouche, cette incomprise

- Modifié le 25/04/2018 par Département Sciences et techniques

Soyons clairs : nous existons depuis 250 millions d’années et un petit jeunot, un certain Homo sapiens vieux d’à peine 300 000 ans aux dernières nouvelles, ne cesse de répandre les pires horreurs sur nous. Il nous traite de tous les noms (mouche à m…), nous affuble de tous les défauts, et cherche à nous éradiquer de la surface du globe, nous qui ne ferions pas de mal à … une mouche. Mais quelle mouche le pique ? Un tel acharnement aurait tendance à me filer le bourdon. Le pire est qu’il ne nous connaît même pas et m’associe moi, Musca domestica ou mouche domestique, à toute ma famille alors que je ne n’en suis qu’une représentante parmi d’autres. Comme je suis une fine mouche, je vais ici lever un voile d’ignorance crasse sur nous et en profiter pour redorer notre blason.

Sans les mains la tête en bas. Et hop ! ( Wikimedia commons)
  • Maman, Papa c’est quoi une mouche ?
  • Tu sais ces insectes noirs qui volent, qui ne piquent pas mais qui nous embêtent à nous tourner autour en bourdonnant ! 

Ce n’est qu’une partie de la réponse car c’est la description de Musca domestica, la mouche domestique (moi en toute modestie). C’est certes la plus répandue mais loin d’être la seule espèce de mouche.

En fait, la mouche dite véritable est appelée aussi diptère, ce qui signifie qu’elle ne possède qu’une paire d’aile au lieu de deux. Ses deux ailes postérieures se sont transformées en balanciers ou haltères qui ont dans la plupart des cas un rôle de gouvernail.

Donc un moustique est un diptère et … une mouche au vrai sens du terme. Et lui il pique, à l’instar du taon ! Mais la « mouche à miel » n’est pas ma cousine, c’est une abeille mellifère à deux paires d’ailes.

Le cousin (Aeades cantans ou Aedes annulipes) par contre fait partie de ma famille. Normal me direz-vous, c’est un cousin. Vous suivez toujours ?

Je pourrais vous dresser le tableau complet de ma très grande famille mais ce serait fastidieux. Vous le trouverez dans l’ouvrage Guide des mouches et moustiques, de J. et H. Haupt, aux éditions Delachaux et Niestlé.

couverture du livre Guide de mouches et moustiques, chez Delachaux et niestlé

Guide des mouches et moustiques, Delachaux et Niestlé, 2004

 

  • En plus c’est sale et ça amène des maladies !

 

Oui et non.

Bon il est vrai que moi-même et quelques consœurs nous propageons rapidement les bactéries : la seconde d’avant posées sur des excréments ou une charogne, la seconde d’après posées sur des aliments frais. Et les moustiques sont aussi vecteurs de maladies directement par leurs piqûres. Mais nous ne sommes que quelques espèces de diptères à agir ainsi sur quelques 120 000 recensées à ce jour.

Bon je n’aime pas trop en parler, mais vous trouverez en détail ma présentation comme agent pathogène dans l’article en ligne publié par Futura-sciences sous le titre La mouche présente dans le monde depuis 250 millions d’années.

En plus vous pensez que je suis sale moi ? Là je prends la mouche ! Vous ne m’avez jamais observée de près ? Vous ne m’avez jamais vu faire, à me frotter sans cesse les pattes ? Si je fais ma toilette comme un chat avec application, c’est pour réinitialiser les poils sensoriels situés au bout de mes membres qui me permettent de goûter les aliments. Sans ce brossage constant, je mélangerais tous les goûts trouvés à chaque atterrissage. Beurk !

Je suis aussi soignée qu’un chat dont vous dites qu’il est très propre même quand il vous lèche le visage après s’être léché le derrière !

Ah ! Dans le match des animaux domestiques entre musca domestica et felis catus (le chat) pour gagner votre estime, les mouches ont changé d’âne, non ? Pas encore ? Je continue !

Une mouche jaune de l'Ile Maurice, qui ressemble beaucoup à une guêpe

Mouche jaune, Ile Maurice, par carrotmadman6
Image Wikimedia commons

  • Une mouche ça n’a aucune qualité.

 Ah oui ? Vous savez marcher au plafond la tête en bas, vous ? J’ai des crampons au bout des pattes moi, pas des ongles juste bons à recevoir une couche de vernis. Bon, il est vrai que par rapport à vous, je suis un … poids mouche !

Vous m’avez vu voler et faire des acrobaties que ne renierait pas la Patrouille de France pour éviter votre main vengeresse ? Eh oui, mes haltères sont peut-être des ailes atrophiées, mais elles m’assurent un sens de l’équilibre digne d’un chat. Oui j’y reviens mais il faut dire qu’il ne nous rate pas, il a gobé les mouches plus souvent qu’à son tour depuis qu’il existe : il est diablement fort lui aussi.

Comme je ne suis pas une vantarde, je vous invite à découvrir mes autres qualités en parcourant le très bon article intitulé Pourquoi la mouche ? dans le n° 241 de la revue La salamandre.

Couverture du numéro 241 de La salamandre contenant un article sur la mouche

La salamandre
n° 241, 2017

Je vous invite aussi à voir ou revoir le film de David Cronenberg La mouche Le réalisateur a bien su transposer mes superpouvoirs à l’homme transformé par sa propre machine (je n’en dis pas plus, suspense). Certes cela ne se termine pas très bien pour Jeff Goldblum mais n’oubliez pas que pour moi, c’est dès le départ que ça tourne au vinaigre dans ce film. Oui, ce même vinaigre qui attire ma copine Drosophila melanogaster, que je vous présente au chapitre suivant.

  

  • On peut les écraser sans problème, elles ne servent à rien !

 Alors là,  tout faux ! Vous me donnez l’occasion de faire mouche sur ce chapitre et ce de manière définitive.

Pourquoi j’existe depuis 250 millions d’années si je ne sers à rien ? Ce n’est pas du tout le style de Dame Nature, ça !

Tout d’abord, même si ce n’est pas glorieux et guère sympathique pour moi, je sers de nourriture à tous mes ennemis insectivores qui eux, ne se plaignent pas comme certains du fait que je pullule un peu sur Terre. Suivez mon regard !

Ensuite, si vous me traitez parfois de mouche à m… c’est aussi parce que je joue le rôle d’éboueur naturel dans la nature.

Les larves de plusieurs familles de diptères font un grand travail de transformation, fragmentation et digestion de la matière organique morte qui est restituée au sol sous forme d’humus et de minéraux.

Et oui, moi, Musca domestica je me spécialise dans le caca. Un kilo de crottin de cheval peut nourrir jusqu’à 8 000 de mes asticots. Bon appétit.

Et oui encore, les asticots de diptères prennent une part importante dans le processus de retour à la terre de cadavres, cadavres humains compris. Et c’est bien ce qui explique en grande partie votre répugnance à notre égard.

Pourtant, notre activité sur les cadavres humains sert aussi à la police criminelle à déterminer ce qu’on appelle l’intervalle post mortem, soit le temps écoulé entre la mort et la découverte du cadavre. On appelle entomologie forensique l’étude scientifique de notre comportement nécrophage.

Sinon, saviez-vous qu’une partie des mouches joue le même rôle pollinisateur que les abeilles et les papillons ? C’est le cas des mouches vertes et mouches bleues. Selon une étude de l’Université de Bristol  de 2015 (The forgotten flies: the importance of non-syrphid Diptera as 2 pollinators),  8 pollinisateurs sur 10 en Europe sont des mouches, agents bien discrets et bien oubliés du maintien de la biodiversité végétale.

 

Vous trouverez plus de détails sur le caractère utilitaire des mouches dans l’ouvrage Mouches, de Jean-Paul Haenni, éditions du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel.

Couverture du livre Mouches, de Jean-Paul Haenni

Mouches, J.-P. Haenni, Museum d’histoire naturelle de Neuchâtel

Ah, last but not least  : la mouche du vinaigre ou Drosophila melanogaster. La drosophile pour faire simple. Là vous dressez l’oreille ! Ma petite sœur c’est la vedette, la seule sans doute que vous plébiscitez.

Évidemment, dès le début du XXe siècle, les chercheurs ont découvert grâce à elle les grandes règles de l’hérédité pressenties par Johann Gregor Mendel quelques décennies plus tôt.

Portrait du biologiste Gregor Mendel (1822-1884)

Gregor Mendel (1822-1884)

Et depuis, la drosophile est la star des labos, le cobaye génétique servant bien malgré elle à l’avancée de la science humaine, et ayant droit du coup à tous vos égards alors que moi, pauvre Musca domestica…  Vous ne seriez pas un peu nombrilistes ?

 

Allez, quelques humains trouvent grâce à nos yeux à facettes, comme … Michel Polnareff qui a écrit une  chanson sur moi la mouche domestique, amoureuse d’une humaine : La mouche. Cherche-t-il d’ailleurs à imiter nos yeux avec ses grosses lunettes noires ? Jusqu’où va le mimétisme quand même !

Le chanteur Polnareff en concert avec des lunettes géantentes servant d'écran au dessus de la scène

Michel Polnareff Olympia 2007. Image Wikimedia commons

Très jolie chanson, même si à la fin je termine écrasée par la belle sur un tableau. Décidément c’est une manie chez vous !

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