CONCERT DES CONFINS (2)

Les Cramps à l’asile

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - Modifié le 21/04/2020 par GLITCH

Le 13 juin 1978, à l’hôpital psychiatrique de Napa (Californie) eut lieu un de ces concerts qui forgent la légende underground du rock. The Mutants et les Cramps jouaient en roue libre pour un public exceptionnel. Fixé partiellement sur une bande vidéo, seul un fragment du concert des Cramps restitue ce moment hors-norme.

 

Un concert de Mutants

Le concert était organisé par Bart Swain le responsable des activités culturelles de l’hôpital, et Howie Klein, un journaliste, producteur et tourneur punk de San Francisco. En dehors d’une centaine de patients, le public ne comprenait qu’une dizaine de fans, quelques photographes, et une petite équipe de production à qui l’on doit la fameuse bande.

L’affiche annonçait 2 groupes : The Mutants et The Cramps. The Mutants était alors un groupe en vue de la scène punk de San Francisco. Habitué des premières parties d’Iggy Pop, des Ramones… ou des Cramps. Ils avaient déjà joué dans des institutions de soin et cherchaient des formats originaux de concert.

Le guitariste du groupe racontera plus tard :

« Ce qui m’en reste c’était le côté irréel de la situation. Des gens qui riaient de façon inexpliquée lorsqu’on disait quelque chose, ou qui ne pouvaient pas soutenir votre regard sans se détourner rapidement. Certains avaient des problèmes manifestes. En terme de public, c‘était comme se retrouver sur Mars. »

Malheureusement pour le groupe, passé en deuxième partie du concert il semblerait que la lumière de fin de journée n’ait pas permis au vidéaste de capter leur performance. Aujourd’hui passablement oublié -quoique reformé depuis 2004, le groupe a au moins laissé une belle galette post-punk à la postérité invisible : Fun terminal, leur seul LP.

Le vidéaste Jill Hoffmann-Kowal raconte comment, à la fin du show il avait perçu le public et le concert :

« C’était un beau, très beau moment. Ce que nous avons fait pour eux, c’était libérateur. Ils s’essayaient à chanter, sautaient sur scène. 2 heures de totale liberté, ils ne jugeaient pas le groupe, et le groupe ne les jugeait pas. »

 

Les Cramps en transe

Ne reste donc comme témoignage direct que la première partie du concert, assurée par les Cramps. En 1978, le groupe n’est pas encore culte, il n’existe que depuis 3 ans. Sa discographie ne compte alors que deux 45-tours et l’EP Gravest hits

A l’image du groupe et de sa musique gothico-punk’n’roll, la bande du concert est crade et déglinguée. 20 minutes seulement, caméra au poing, de plain pied avec la foule, en noir et blanc. Lascif et vociférant, Lux Interior (paix à son âme damnée) partage micro, cris et déhanchés tordus avec des spectateurs. D’autres montent sur scène, se secouent au rythme de la musique.. ou d’autre chose. Le chanteur n’a pas a forcer son registre ou sa personne : il est dérèglement spontané, transe sensuelle, exorcisme animal.

Après le 1er titre, il lance au public :

« Quelqu’un m’a dit que vous êtes des dingues, mais je n’en suis pas bien sûr. Pour moi, vous avez l’air comme il faut. »

20 minutes de folie partagée. La délimitation entre la scène et le public ne veut plus dire grand-chose. Pas seulement parce que les patients montent sur scène, se frottent aux musiciens, mais aussi parce qu’une communauté semble réunir le groupe et les résidants.
Embarqués dans une mer de décibels et d’électricité, tous se donnent à leur façon, sans retenue ni jugement. Les Cramps semblent avoir trouvé le public idéal : ils ne sont plus (ou pas encore) le freakshow que l’on vient voir pour se donner du frisson, mais des marginaux qui se retrouvent avec d’autres.

Pour se faire une idée de ce tropisme de la marge, écoutons les mots de la guitariste et compagne de Lux Intérior, Miss Poison Ivy, lors d’un entretien réalisé en 1997 :

« On ne croit pas que notre musique soit faite pour tout le monde. Elle est faite pour ceux qui peuvent s’identifier avec – voyous, marginaux-(…). On essaie même pas de faire de la musique pour d’autres gens. Si vous n’êtes pas de monde là, vous ne pourrez jamais y entrer. Ceux qui disent qu’elle est kitsch ou théâtrale, c’est parce qu’ils viennent d’ailleurs. Ils ne peuvent pas comprendre le monde, la réalité.. ce que cette musique représente. On n’est pas les mêmes. J’ai toujours été considérée comme une pute, une racaille. Je me suis battue contre ma mère à cause de ça. J’ai fait de l’argent dans les métiers du sexe, j’étais maîtresse SM. Lux a fait de la prison. L’ex-mari de ma sœur a abattu un gosse de 17 ans. Tout ça, c’est pas des concepts. »


Un moment d’anthologie, raconté dans Vice en détail et en anglais. Et longtemps une rareté discographique, éditée en VHS en 1983, puis en DVD en 2004.

Aujourd’hui scandaleusement accessible 😉

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