Que sont les disques devenus

Les archives du rap français

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - Modifié le 07/10/2019 par Eric

Retour sur un passé glorieux du rap français avec une sélection de disques devenus introuvables en streaming et en disque physique mais disponibles en bibliothèque.

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En mars 2019, un article du site abcdrduson regrettait qu’une partie des enregistrements des rappeurs français des années 90 soit introuvable. Aucune trace de certains de ces rappeurs sur les sites de streaming, ni aucune réédition en album physique (disque compact ou vinyle). L’article indiquait : « Le rap français est privé d’une partie de ses nuances, ses arcs narratifs et ses actes fondateurs ». L’auteur s’interrogeait sur les raisons de cet oubli pour le genre le plus écouté par les français, alors que dans les années 90 : « la France se vantait de posséder le second marché rap du monde après les Etats-Unis » (in Slate). Les raisons de cet oubli sont bien entendu multiples : « quand on se penche sur les raisons de ces absences. Il dessine une histoire parallèle faite de dépôts de bilans, de bisbilles, d’ayant droits introuvables et de contrats égarés. Or, pour qu’un disque soit disponible en streaming, il lui faut justement un contrat d’exploitation. Quand celui-ci est caduque, voire perdu, l’œuvre disparaît »

De nos jours ce genre musical semble donc abandonner ses fondateurs, et perdre son histoire. Rappelez-vous ! Dans les années 90 la France voit émerger une scène rap foisonnante, créative, multiple. IAM, NTM, MC Solaar, Dog Gyneco, Ministère Amer publient des CD, tournent en France, sortent des clips… Le succès est présent et massif. Puisque à cette époque déjà des rappeurs hexagonaux décrochent le platine (ancienne mesure), parfois le diamant. Dans le même temps des radios nationales se spécialisent dans le genre (Skyrock… ). Et des films comme La Haine ou Ma 6T va crack-er proposent une bande son qui donne encore plus de lisibilité au genre. Tout cela amène certains hommes politiques à s’intéresser – un temps – au phénomène rap comme une parole représentative d’une « culture banlieue« … Mais c’est également une époque bénie ou l’on voit les rappeurs s’organiser en créant des structures, et des labels permettre au rap de s’intégrer durablement dans l’industrie musicale française. En résumé cette décennie pose les bases du rap à la française qui perdure encore de nos jours.

 

Y a pas de problème / Lionel D (1990)

« Toi le beur » – Lionel D – 5:34

Lionel D est le premier rappeur français à signer sur une major. Il est aussi le premier à avoir une portée nationale importante. Sa chanson « Y a pas de problème » passe en radio nationale, à la TV. Un clip est réalisé. Puis un second single « Toi le beur » créée une polémique. Dans le même temps les puristes lui reprochent des compromissions avec l’industrie musicale. Lionel D sombre dans les addictions. Il est viré de son label et il n’y aura pas de second album. Comme beaucoup à cette époque, Lionel D avait découvert le rap par l’intermédiaire de Sidney sur Radio 7. Puis le rappeur devint animateur sur Radio Nova avec Dee Nasty aux platines et lui-même au micro. L’émission cartonne et voit toute la future scène française du rap passer dans le studio. Ce qui lui donne une légitimité d’artiste rap. Dans les années 90′ le rap est encore dominé par les DJ, et Lionel D est secondé par une référence française : Dee Nasty. Celui ci produit et compose tout l’album dans les studios de Radio Nova mais reste en retrait. Dee Nasty produira ensuite des maquettes pour un second album de Lionel D, mais faute de label : il n’y aura jamais de nouveau disque.

 

Unique / Saliha (1992)

« La loi » – Saliha : 4:17

Saliha est une pionnière. Connue comme une des premières rappeuses françaises à monter sur scène puis comme la première à réaliser un disque de rap. Elle est soutenue par le groupe New Generation MC. Saliha apparait tout d’abord sur la compil Rapattitude avec le morceau Enfants du ghetto. Elle participe ensuite à la tournée française aux cotés d’IAM, de Tonton David… Dans le milieu du rap, les femmes dansent ou chantent mais ne rappent pas. Pourtant le temps d’un album Saliha va s’imposer. Elle est réfléchie, consciente de sa position dans le milieu du rap et dans le monde. Et elle possède un flow et une énergie propre à vaincre les obstacles. Mais à cette époque les labels français ne savent pas comment promotionner les artistes rap. Saliha est virée de son label (Virgin) une première fois, embauchée par Sony pour un second album et virée à nouveau. Comme le titre le présageait le disque n’aura pas de suite.

 

Prose combat / MC Solaar (1994)

« Obsolete » – MC Solaar : 3:04

Première star du rap français, Claude M’Barali dit MC Solaar sort son deuxième album en 1994 . Il retrouve l’équipe à l’origine du succès du précèdent album soit : Jimmy Jay, et le duo Zdar – Boom Bass (futur Cassius). L’album sample du Serge Gainsbourg et lorgne du côté de la chanson française. A sa sortie l’album est un véritable succès commercial et est même classé au Billboard américain. Mais malgré leurs succès, les deux premiers albums de MC Solaar, (Qui sème le vent récolte le tempo – Prose combat) sont introuvables à la vente en documents physiques ou en streaming en raison d’un conflit entre le rappeur et le label Polygram.

 

Ensemble pour 1 nouvelle aventure / Sleo (1995)

« J’ouvre le bal » – Sleo : 4:25

Sleo existe depuis 1987, d’abord sous le nom de Criminal Posse, suite à la rencontre de deux B Boys. Puis le duo intègre un troisième larron et ils changent leur nom en SLEO (pour Seul le Lyrisme Excite l’Opinion). Ils sont invités plusieurs fois au studio de Radio Nova, ou ils rappent sur des instrus. Des cassettes commencent à circuler. Puis le producteur et DJ Jimmy Jay, (MC Solaar) leur propose d’enregistrer sur la compilation Cool sessions. Peu de temps après un album est édité sous leur nom. Le style du producteur se fait sentir dans ce disque : grosses basses, rythmiques sautillantes, flow facile et paroles enjouées. Les critiques sont élogieuses, le succès est présent. Tout le monde leur prédit une longue carrière. Un second album sort l’année suivante sur un autre label. Puis ils créent leur propre label mais l’histoire s’arrête là.

 

Je suis l’arabe / Yazid (1996)

« Islam » – Yazid : 4:48

Ami d’enfance de Joey Starr et de Kool Shen, Yazid fait partie de la mouvance NTM. A ce titre il participe aux chœurs du premier album de NTM. Il apparaît même sur la pochette d’Authentik.  Il rappe ensuite sur le deuxième album du groupe, avant de quitter NTM pour un enregistrer un album sous son nom. Pour se faire il recrute DJ S le DJ de NTM, et il collabore avec son frère Tahar pour publier cet album. Je suis l’arabe est un album engagé, revendicatif, réfléchi, abordant l’Algérie, l’Islam, la banlieue… Yazid se donne les moyens de son ambition, en recrutant un producteur américain pour un pur album West Coast de Seine Saint Denis. Puis Yazid apparaîtra par la suite sur quelques featurings et disparaît des radars rap.

 

Le bout du monde / Expression Direkt (1998)

« Mahalia » – Expression Direkt : 5:19

Enregistré par le controversé producteur Rud Lion, l’album des natifs de Mantes La jolie est (20 ans après) toujours aussi classieux. L’album est un pur album de l’ouest (de Paris). Le groupe est un peu à part et un peu à l’écart des autres rappeurs français. Les bases musicales sont très funky- soul et les intentions très politisées et revendicatives.  Leur album est porteur des dichotomies en oeuvre dans tous les disques de rap de cette époque (commerciales vs indépendants – concernés vs indifférents). Mais ces problématiques sont dépassées et l’album produit par une major (Universal) trouve un public, et le succès, via le hit « 78″. Les 4 membres créent ensuite leurs propres labels. Ils produisent encore trois albums jusqu’en 2004, tout en continuant les tournées jusqu’en 2017

 

Le diamant est éternel / Dee Nasty (2000)

« Je pars » – Dee nasty, Big Brother Hakim : 5:38

Dee Nasty est connu et reconnu comme le Parrain du rap français. Sa carrière est une des plus longues et son CV un des plus fournis du rap hexagonaux. Il commence comme DJ dans une radio libre. Et dès 1984 il enregistre un premier album de rap (« Paname City Rappin’« ). Il organise ensuite des concerts de Hip Hop dans des terrains vagues d’Ile de France (Block parties), avant d’intégrer Radio Nova. Il devient DJ en club, participe à des championnats de DJ en France, en Grande Bretagne, aux USA… Il est même sacré vice-champion du monde de DJing. Mais c’est surtout sa casquette de découvreur de talents pour son émission « Le Deenastyle » qui donne à Dee Nasty ce statut de tonton du rap :  « il organisait une session de freestyle par laquelle une grande partie de la scène rap parisienne de l’époque a pu se faire connaître : MC Solaar, Passi, Stomy Bugsy, Assassin, Suprême NTM… » (in Surunsonrap). Il est également à l’origine des compilations Rapattitude 1 & 2 qui furent un véritable détonateur de la passion du pays pour le rap. L’album présenté ici (Le diamant est éternel) est un hommage des plus grands de la scène rap française des années 80 & 90 à Dee Nasty. La liste des crédits est impressionnante : Cut Killer, Faf La Rage, Cutee B, Crazy B…. Mais le disque est difficilement trouvable…

 

Les princes de la ville / 113 (1999)

« Ouais Gros » – 113 : 4:00

Avec ce premier album, le groupe 113 remporte deux victoires de la musique en 2000 : celui de l’album rap, et celui de la révélation de l’année. A l’origine du groupe trois copains de Vitry, membres du collectif Mafia K-1 Fry, et issu de la même allée du bâtiment (le N° 113). La mise en musique est due en grande partie à DJ Mehdi.  Celui ci introduit entre les morceaux de longs interludes musicaux, donnant ainsi à l’album une ambiance old school à base de soul et de funk seventies. Suite à ce succès le trio sortira 4 albums originaux et un des membres : Rim’K continuera sur sa lancée une carrière ininterrompue de nos jours. L’album n’est plus disponible suite à la faillite des deux structures productrices (Alariana et Double H). Et si certaines productions de feue le label Alariana sont rééditées de nos jours, ce n’est pas le cas de cet album.

 

 

Manuscrit / Manu Key (2000)

« Le prix à payer (feat. Jacky/Neg Marrons)  » – Manu KEY : 3:56

Manu Key est l’un des fondateurs du collectif Mafia K-1 Fry en provenance du Val de Marne. Manu Key produit les disques du groupe 113, lance les carrières de Rohff et de Kery James collabore avec Oxmo Puccino. Puis après un premier disque remarqué, le natif de la Guadeloupe propose Manuscrit un deuxième album plus introverti, plus réflexif. De nombreux invités sont présent et le disque est un succès.  Par la suite Manu Key réalisera encore quelques albums au succès moindre, avant de se tourner vers son autre passion le basket.

 

Certifié conforme / IV my people (2000)

« J’en pose pour 1 pour le IV » – IV my People : 4:21

En pause du groupe NTM, Kool Shen crée le label IV my people (et le groupe) sur lequel il sortira de nombreux albums (Busta Flex, Salif… ) dont celui-ci. L’idée du co-leader de NTM est de réunir et de promouvoir une nouvelle génération de rappeur. Il joue donc le grand frère au coté de Zoxea, Salif, Serum. C’est donc bien le disque d’un groupe et non de Kool Shen seul qui est publié. Certifié conforme est un album brut, authentique, sans compromis. L’album devient disque d’or. Mais malheureusement le succès n’est pas suffisant pour sauver le label et Kool Shen est contraint de fermer IV my people.

 

Anticonstitutionnellement / Mr R (2000)

« Tu veux savoir » – Monsieur R. : 4:50

Auteur de 6 albums en 10 ans (chez 6 labels différents), ANTICONstitutionnellement est le troisième album de Monsieur R, et sans doute le plus abouti. Une pléiade de featurings (Lino, Pit Bacardi, Rocca, Faf La Rage… ) et une mise en musique de Busta Flex. Mr R fidèle à sa réputation de rappeur politisé et revendicatif en proposant un disque enragé, même si aucun morceaux ne crée ici de polémiques. Toujours introuvable…

 

D’autres albums :

Rapattitude 2 / Compilation (1992)

Chroniques de Mars : Vol. 1 / Compilation (1998)

1son2rue / Cut Killer (2002)

– Psychose / Timide et sans complexe (1995)

Bibliographie :

Rap ta France / Jose Louis Bocquet & Philippe Pierre-Adolphe, Ed. J’ai lu (1999)

–  Fly girls / Sté Strausz & Antoine Dole, Ed. Au Diable Vauvert (2010)

Une histoire du rap en France / Karim Hammou, Ed. La Découverte (2012)

–  Rap français / Mehdi Maizi, Ed. Le Mot et le Reste (2015)

Hip Hop : une histoire française / Thomas Blondeau, Ed. Tana Editions (2016)

 

 

 

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