Étonnante cartographie

- Modifié le 04/08/2017 par Maud C

De la géographie à l'art contemporain: le planisphère dans tous ses états!

Une géographie du bonheur/ Brice Gruet © Les Arènes, 2014

“Science exacte, d’essence mathématique, la cartographie est aussi un art dans la mesure où elle impose de nuancer et de compléter l’objectivité des mesures de la Terre par des interprétations subjectives.” Cet extrait de l’article Cartographie de l’Encyclopédie Universalis démontre qu’au-delà de ses fonctions de représentation, de contrôle et d’action sur les territoires, cette discipline relève aussi de l’imaginaire. De la subjectivité du cartographe à l’attrait des artistes contemporains pour la carte géographique, en passant par l’humour et la fiction, nous vous proposons ici quelques planisphères qui n’auront pas fini de vous étonner.

 

  • Subjectivité de la projection cartographique

La carte est un outil auquel on attribue des vertus de transparence et d’objectivité mais qui recèle souvent un point de vue subjectif. En effet, établir une carte implique de simplifier la réalité, au même titre que représenter le monde de manière lisible revient à faire des choix tant sur les informations retenues que celles éludées. La subjectivité du cartographe se révèle tout d’abord par des éléments tels que le choix d’une projection cartographique, d’un méridien et d’une échelle. Afin de vous donner un aperçu de ces enjeux de représentation, nous vous proposons un petit tour du monde des projections cartographiques.

Dans les esprits européens, c’est la projection de Mercator qui est la plus présente. Cette projection centrée sur le Méridien de Greenwich, a été formalisée par le géographe Flamand Gerardus Mercator en 1569. Elle s’est imposée assez rapidement comme le planisphère standard dans le monde grâce à sa précision pour les navigateurs. De nos jours, son utilisation est encore très répandue, elle sert notamment de base à la firme Américaine Google Maps. Sa notoriété universelle suscite de vives critiques. Le géographe Christian Grataloup affirme ainsi que cette “carte « normale » du monde, avec le Nord en haut, l’Europe au centre, un découpage continental et océanique classique, ne peut plus être regardée que comme un objet historique, transitoire.” (Représenter le Monde, La Documentation photographique, n°8084, 2011)

En 1973, le révérend écossais James Gall et le cartographe allemand Arno Peters réalisent un planisphère centré sur l’Amérique : il s’agit de la projection Gall-Peters. Contrairement à celle de Mercator, elle prend en compte la taille réelle des continents, ce qui a pour effet de rééquilibrer les surfaces des pays du Sud par rapport à ceux du Nord. L’Equateur se situe au milieu de cette carte et découpe ainsi le monde en deux hémisphères de même taille.

 

Projection Gall-Peters

Gall Stereographic projection, Strebe,  wikimedia

 

Surnommée “carte inversée” par les Occidentaux, la projection McArthur est celle d’un planisphère plaçant  l’Océanie au centre et le Sud en haut. Cette version corrigée de la carte du monde, publiée en 1979,  s’avère aussi juste que la projection Mercator, d’un point de vue géographique. En effet, la convention “Nord-Sud” avec le Nord orienté vers le haut peut être remise en cause car il n’existe ni haut ni bas dans l’espace. Son créateur, l’Australien Stuart McArthur, a fait des émules auprès d’autres pays du Sud, qui ont souhaité à leur tour se voir dans la position la plus valorisante du planisphère et ont ainsi créé le mouvement “South up” (Sud en haut).

 

Projection McArthur

Reversed Earth map, Poulpy, wikimedia

 

En 2002, apparaît en Chine une projection centrée sur l’hémisphère méridional. L’auteur, Hao Xiaoguang, qui a donné son nom à cette projection, est membre de l’Institut de l’Académie chinoise des sciences sociales.  Selon lui, il s’agit d’une véritable “révolution copernicienne de la connaissance”. Devenue la carte officielle de la République populaire de Chine, cette représentation est à mettre en parallèle avec la traduction du nom du pays Zhōngguó : “l’Empire du Milieu”.

 

 

Projection Hao Xiaoguang

La Chine se cartographie comme le nombril du monde, Le Monde

 

  • Cartographie de l’insolite

Loin des objets étonnants mais scientifiquement fidèles que nous venons de voir, il existe des cartes insolites par leur forme mais aussi et avant tout par les informations qu’elles mettent en avant. Même si, à première vue, les données sélectionnées pour ces cartes semblent pour le mieux, loufoques et pour le pire, complètement anecdotiques, on s’aperçoit qu’il s’agit une manière détournée et ludique d’apprendre de nouvelles choses sur le monde qui nous entoure. Les trois cartes suivantes ne présenteront aucun des différents types de cartographie auxquels nous ont habitué nos manuels scolaires : physique, biologie, statistique, géopolitique et histoire. Ces disciplines seront remplacées par la fiction, la satire et… le bonheur ! Les cartes reproduites ci-dessous sont extraites de deux atlas pour le moins originaux, publiés chez Les arènes: L’atlas global et Atlas des préjugés.

Julien Champigny, géographe et enseignant, a entreprit de cartographier Le monde imaginaire de Tintin et de Corto Maltes. Sur ces deux planisphères, il a fait apparaître les déplacements des deux protagonistes en indiquant les titres des albums en lien avec chaque lieu. Sur la carte des voyages de Tintin, ci-dessous, on peut constater que les aventures du reporter l’ont mené sur chacun des cinq continents. Par le biais de cette cartographie de la fiction, Julien Champigny s’accorde à montrer “une image du monde qui correspond à ce que le héros découvre et fait découvrir au lecteur au fil de ses aventures”.

 

Les mondes imaginaires de Tintin et Corto Maltes

Le monde imaginaire de Tintin et de Corto Maltese/ Julien Champigny © Les Arènes, 2014

 

Yanko Tsekov, graphiste bulgare, puise son inspiration dans ses voyages réalisés en Europe et dans le monde, au cours desquels il a été confronté à de nombreux de préjugés et de clichés. Le projet “mapping prejudice” voit le jour en 2009 et donne lieu à une trentaine de cartes “sans prétention scientifique”, liées à la culture populaire, l’histoire ou l’actualité politique. Sur un ton satirique et décalé, Yanko Tsekov souhaite simplement faire prendre conscience de ces préjugés, sans avoir pour objectif de s’en débarrasser. Voici par exemple la Carte des dictatures du monde vues par les USA, réalisée sous l’ère du président Obama :

 

Les dictatures du monde vues par les USA

Les dictatures du Monde vues par les USA © Les Arènes, 2014

 

En 1972, Jigme Singye Wangchuck, alors roi du Bhoutan, théorise la notion de Bonheur Nationale Brut (BNB) qui lui permet de mesurer le degré de bonheur de ses sujets. A la différence du PIB, cet indice se base sur l’épanouissement d’un pays plutôt que sur sa richesse. Dans sa Géographie du bonheur, le géographe et essayiste Brice Gruet s’en inspire pour proposer son propre indice, composé des critères suivants : l’indice de développement humain pondéré par les sept autres données significatives que sont la malnutrition, les morts violentes ou engendrées par les conditions environnementales, le chômage, le respect des libertés, la sécurité, la stabilité politique et l’obésité.

 

Une géographie du bonheur

Une géographie du bonheur/ Brice Gruet © Les Arènes, 2014

 

Si vous souhaitez découvrir d’autres cartes originales, rendez-vous sur le site d’actualité insolite Daily Geek Show et son article 40 cartes qui changeront notre vision du monde avec des informations étonnantes.

 

  • Cartographie et art contemporain

Si la cartographie se prête au jeu des découvertes ludiques ou satiriques, elle est aussi un formidable support à l’imaginaire et à la création. Depuis les années 1960, cette discipline s’est popularisée dans l’art contemporain et a par la suite été adoptée par des générations d’artistes avec ses atouts et ses contraintes. Cela se matérialise par des cartes composées d’images et de signes, la recherche de différentes techniques pour déstructurer ou détourner l’art cartographique. La cartographie devient le prétexte à une invitation au voyage dans l’espace et dans le temps qui fait appel à notre imaginaire et bouscule nos repères traditionnels. Voici quelques-unes des œuvres de ces “géoartistes”.

Alighiero Boetti, peintre, sculpteur et plasticien italien, s’inscrit dans le mouvement de l’Arte Povera. Voyageur, adepte des cultures étrangères et passionné de géopolitique, il a imaginé une série de planisphères brodés, regroupés sous le titre Mappa. Il a confié la réalisation des broderies à des femmes en Afghanistan et au Pakistan entre 1971 et 1973. Exécutées d’après les drapeaux de chaque pays, ces cartes subissent des modifications esthétiques liées à l’évolution des frontières ou des emblèmes nationaux.

 

Mappa del mondo

Mappa del mondo, Alighiero Boetti, Orietta.sberla, wikimedia

 

L’oeuvre du célèbre artiste d’origine chinoise Huang Yong Ping est un exemple de déstructuration de l’objet cartographique. Réalisée entre 2000 et 2007, sa Carte du Monde se présente comme un planisphère pelé à la manière d’une orange, dont les continents sont épinglés comme des poupées vaudou. Chacune des 400 aiguilles porte une étiquette désignant toutes les catastrophes naturelles présagées d’ici 2046 par LI Yu, auteure du livre Le Siècle à venir. Pour l’artiste, tous ces mythes sont révélateurs de la crise globale qui menace le monde.

 

La carte du monde

La carte du monde, Huang Yong Ping, Gettyimages, Gabriel Bouys, AFP

 

A l’heure actuelle, le planisphère reste une source intarissable d’inspiration pour de nombreux artistes dont les oeuvres font l’objet de reproductions accessibles à tous. Global pharmacy, du photographe anglais Johnny Christmas, est une illustration de cette tendance. Cette carte du monde réalisée à partir de différentes pilules colorées se veut une critique des dérives de l’industrie pharmaceutique mondiale.

 

 

Global pharmacy

Global pharmacy, Johnny Christmas, Le Cartographe

 

Pour aller plus loin :

Gilles A. Tiberghien et Jean-Marc Besse : «Les cartes représentent aussi ce qui n’existe pas, elles donnent accès à l’imaginaire de l’autre», Catherine Calvet, Libération

L’univers des cartes: la carte et le cartographe : la carte et le cartographe / Jean-Paul Bord, Belin, 2012

Pratiques de la cartographie / Anne Le Fur, A.Colin, 2015

La Terre comme vous ne l’avez jamais vue/ Nathan, Dokéo +, 2013

Cartes et cartographies : dossier / [publication réalisée par l’association 303; coordinatrice éditoriale Carine Sellin]; invitée de ce numéro Emmanuelle Chérel, 2014

La carte à l’oeuvre : cartographie, imaginaire, création/ Julien Béziat, Presses Universitaires de Bordeaux, 2014

 

Cet article fait parti du dossier Voyage en cartographie.

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2 thoughts on “Étonnante cartographie”

  1. Helun dit :

    La projection de Mercator n’est pas spécialement centrée sur l’Europe. Dans le planisphère publié par Mercator en 1569, le méridien central passe au milieu de l’Océan Atlantique (par le méridien origine de l’époque); les projections de Mercator publiées sur le continent américain ou en Asie sont centrées sur les méridiens les plus commodes pour la représentation des différents pays. Les cartes réalisées en Europe au Moyen-Age étaient souvent centrées sur la Terre Sainte.
    Les atlas du 19ème siècle que je possède n’utilisent pas la projection de Mercator. Mercator lui-même n’a pas utilisé cette projection pour son atlas. La projection la plus utilisée à son époque pour les planisphères était la projection elliptique d’Ortelius.
    La projection de Mercator est toujours utilisée pour la navigation maritime (« ad usum navigantium » précise Mercator) car elle conserve les angles et l’allure générale des formes pour des représentations de petites zones (d’où son utilisation pour Google maps). Il n’y a rien là d’européocentrique; un cargo africain ou asiatique utilise aussi des cartes en projection de Mercator car la projection de Gall-Peters irait les flanquer sur des récifs ! Par contre, les cartes de navigation aérienne (cartes Jeppesen) sont en projection conique Lambert de même que la carte d’état-major française ou les cartes michelin…
    Le fait de mettre le nord vers le haut (si la carte est affichée verticalement car si la carte est posée à l’horizontale, le nord se retrouve plus loin de l’observateur, sur le même plan horizontal que le sud!) se retrouve aussi sur de très anciennes cartes chinoises qui n’ont rien à voir avec une quelconque tradition européenne. C’est une pure question de convention. On peut même remarquer que si l’on pose le planisphère à l’horizontale sur une table, l’Afrique est favorisée par rapport à l’Europe !! Je ne vois donc pas en quoi c’est valorisant de mettre le sud en haut. En général, les fondations sur quoi reposent les édifices sont en bas; merci donc à Stuart McArthur de considérer l’Europe comme un fondement.
    La carte chinoise que vous présentez comme « la carte officielle de la République Populaire de Chine » est centrée sur l’Océan Indien et n’a rien du tout d’officiel en Chine (bel exemple de ‘fake news » comme on dit en globish !). De plus le mot « Zhongguo » (中国) ne signifie pas « Empire du milieu » mais « Pays du milieu ». Il n’y a aucune notion d’empire dans le mot « guo »(国).
    Bien à vous.

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