Histoire

Petite histoire des Justes

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 06/01/2020 par CR

« Les Justes de France pensaient avoir simplement traversé l’Histoire. En réalité, ils l’ont écrite. De toutes les voix de la guerre, leurs voix étaient celles que l’on entendait le moins, à peine un murmure, qu’il fallait souvent solliciter. Il était temps que nous les entendions. Il était temps que nous leur exprimions notre reconnaissance. » Simone Veil le 18 janvier 2007, lors de la Cérémonie d'hommage aux Justes de France.

Les Justes de France au Panthéon
Les Justes de France au Panthéon

Mais qu’est ce qu’un Juste ?

 

En septembre dernier, 5 nouveaux Justes parmi les Nations ont été reconnus en Aveyron.

Pour mémoire, et c’est le cas de le dire, le titre de Juste parmi les Nations est la plus haute distinction civile de l’État d’Israël. Juste parmi les Nations, littéralement « généreux des nations du monde » est une expression biblique (tirée du Talmud). Ce titre est décerné à ceux qui, par leurs actions et malgré le danger, ont permis de sauver la vie de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

Comme les autres ils avaient le choix, celui de regarder ailleurs, de continuer leur chemin. Pourtant, ces Justes se sont arrêtés, sont passés dans la clandestinité au péril de leur vie souvent, afin de sauver leurs semblables promis pour la plupart à une mort certaine.

A l’heure où les derniers acteurs de cette période disparaissent, où les témoignages se font plus rares, il nous paraît d’autant plus important de revenir sur ces actes de sauvetages et de s’arrêter sur cette Histoire mémorielle.

A ce jour, le Mémorial de Yad Vashem a décerné le titre de Juste parmi les Nations à plus de 20 000 personnes en Europe, dont 4 065 personnes en France formellement identifiées (chiffre de mai 2018), soit plus de 14% du total mondial des Justes.

Comme le rappelle Simone Veil dans son discours en hommage aux Justes en 2007 :

« J’ai toujours dit, et je le répète ce soir solennellement: il y a eu la France de Vichy, responsable de la déportation de 76 000 juifs dont 11 000 enfants, mais il y a eu aussi tous les hommes, toutes les femmes, grâce auxquels les trois quarts des Juifs de notre pays ont échappé à la traque. Ailleurs, aux Pays Bas, en Grèce, 80% des Juifs ont été arrêtés et exterminés dans les camps. Dans aucun pays occupé par les nazis, à l’exception du Danemark, il n’y a eu un élan de solidarité comparable à ce qui s’est passé chez nous. »

 

 

Genèse et statut des Justes

 

C’est en 1953 que la Knesset (parlement d’Israël) crée le mémorial de Yad Vashem à Jérusalem consacré aux victimes de la Shoah, et décide d’honorer «les Justes parmi les Nations qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs». Mais ce n’est qu’à partir de 1963, que le mémorial enclenche une véritable politique active d’identification des « Justes ». C’est donc une «commission d’hommage» présidée par un Juge de la Cour suprême d’Israël qui décerne cette distinction. Cette commission a des critères précis de sélection et s’appuie principalement sur des témoignages, ainsi que sur des faits confirmant:

« – Le fait d’avoir apporté une aide dans des situations où les Juifs étaient impuissants et menacés de mort ou de déportation vers les camps de concentration

– le fait d’avoir été conscient qu’en apportant cette aide, le sauveteur risquait sa vie, sa sécurité ou sa liberté personnelle, les nazis considérant l’assistance aux Juifs comme un crime

– le fait de n’avoir recherché aucune récompense ou compensation matérielle en contrepartie de l’aide apportée

Une personne reconnue comme « Juste » reçoit une médaille à son nom, un diplôme officiel et son nom est gravé sur le Mur d’Honneur dans le « Jardin des Justes » à Yad Vashem. En outre, le Juste reçoit également une pension mensuelle indexée sur le salaire moyen d’Israël. Des aides sanitaires et sociales lui sont accordées ainsi qu’à son conjoint. Le « Juste » qui est en difficulté, sera aidé par La « Fondation juive pour les Justes », établie à New York, créée à cet effet. De plus, le Fonds Anne Frank prend en charge tous frais médicaux. Les lois de Yad Vashem autorisent « à conférer la citoyenneté honoraire aux Justes parmi les nations et s’ils ont disparu, la citoyenneté commémorative de l’État d’Israël en reconnaissance de leurs actions ».

 

 

Notons que le travail de recension des Justes est particulièrement délicat, tout d’abord à cause des témoignages des acteurs vieillissants et disparaissant petit à petit. Ensuite par le fait que la plupart de ces personnes ont agi avec modestie et de façon anonyme, et qu’il leur apparaissait normal d’héberger, nourrir et cacher familles ou enfants juifs. L’historien Patrick Cabanel nous dit «si nul n’a été pris, leur action ne laisse pas de traces, et n’a donné droit après-guerre à aucune reconnaissance officielle, n’a éveillé quasiment aucune curiosité, contrairement aux gestes de la Résistance « classique ».

Précisons qu’un pays et deux communautés ont reçu cette distinction en tant que personnes morales : Le Danemark grâce à sa résistance intérieure, a sauvé quasiment toute la communauté juive du pays: 7 200 personnes sur environ 8 000, au cours d’une seule opération d’évacuation vers la Suède en octobre 1943. Aux Pays-Bas, le village de Nieuwlande décide entre 1942 et 1943, que chaque foyer cachera des Juifs. Vu la nature collective du sauvetage, les habitants n’ont pas de crainte d’être dénoncés. Les 117 habitants seront donc tous reconnus comme «Justes parmi les Nations». Enfin en Haute-Loire, la communauté protestante du Chambon-sur-Lignon sur laquelle nous reviendrons plus en détails à titre d’exemple, sera elle aussi distinguée.

 

Justes et mémoire

 

Arrêtons-nous un instant sur l’histoire de la reconnaissance de ces Justes, et de leur statut. Pour ce faire, penchons-nous sur l’article de Sarah Gensburger: Les figures du « Juste » et du résistant et l’évolution de la mémoire historique française de l’occupation.

Elle y explique : « Depuis dix ans, la mémoire française de l’Occupation a connu de nombreuses évolutions. La plus récente est marquée par la loi du 23 mars 2000 adoptée par le Parlement français. Une journée d’hommage est instaurée et fixée au 16 juillet, date anniversaire de la rafle du Vélodrome d’Hiver à Paris. Il s’agit là de la première apparition, dans les textes officiels de la République française, du terme de « Juste ».

 

L’État français fait ici référence au titre créé par l’Institut Yad Vashem de Jérusalem. La loi donne ainsi une place visible et officielle à une figure mémorielle façonnée par un autre État. Le Juste, par sa reconnaissance et son identification officielle, vient alors cohabiter aux côtés d’une autre figure de la mémoire historique française de l’Occupation : le résistant. Ceci n’est pas une mince affaire étant donné qu’à cette époque, la figure du résistant est globalement omniprésente dans l’histoire de cette période. Néanmoins, la symbolique et le prestige du résistant se trouve de plus en plus remise en cause et redéfinie ces dernières années. Lucien Lazare dans son Livre des Justes, déplore également la « maquisardisation » de la mémoire qui ne retient que les faits d’armes de la Résistance alors que les actes clandestins de sauvetage sont jugés peu dignes de recensement. Jusqu’alors, on associait la résistance au maquis, aux actes militaires, et la critique se fit alors entendre quant au peu de considération et d’action pour le sort des Juifs. Un nouvel enjeu de la mémoire apparaît alors, et les historiens retrouvent un intérêt pour la résistance civile anonyme. »

 

Nous avons souligné l’importance de l’action individuelle dans la reconnaissance de l’action du Juste. Mais attardons-nous un moment sur l’attribution collective du titre au village du Chambon-sur-Lignon.

 

Un village des Justes : Le cas du Chambon-sur-Lignon

 

Après la rafle du Vel d’Hiv à l’été 1942, de nombreux juifs français ou étrangers se tournent vers les associations comme la Cimade, l’OSE (Œuvre de Secours aux Enfants)… qui commencent à ployer sous la demande croissante. Plusieurs de ces réfugiés sont alors orientés vers le Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire. L’idée était d’accueillir des adultes ou enfants que les diverses associations étaient parvenues à faire sortir des camps d’internement et qui ne pouvaient être hébergés facilement car trop « compromettants ».

P. Cabanel plante le décor dans son ouvrage Histoire des Justes en France : « Le Chambon-sur-Lignon et les communes voisines composent dans le prolongement du protestantisme ardéchois, une enclave au cœur de l’univers catholique de la Haute-Loire. On trouve là 9000 protestants (sur un total de 24000 habitants), répartis sur 500 km2. Ils auraient contribué à sauver quelques 3500 juifs, notamment les enfants et adolescents des maisons de vacances, ou de simples passagers en route vers la Suisse et trouvant ici une étape, de faux papiers, des passeurs. 3500 Juifs, cela donne un rapport exceptionnel d’un Juif sauvé pour trois habitants ; on peut relever encore qu’un peu moins de 2% des Juifs de France sauvés l’ont été, en partie au moins, ici. »

Ce phénomène s’expliquerait par différents points :

Tout d’abord le paysage : un plateau montagneux, à 1000m d’altitude, entouré de sommets et de hameaux isolés. A cela s’ajoute les structures existantes de villégiature. Enfin, le dernier point est la tradition protestante du lieu. Cabanel précise que 11% des Justes de France sont protestants.

Voici comment il explique ce fait « Le protestantisme est nourri, pour ne pas dire saturé, de la Bible : l’Ancien testament aussi bien que le nouveau, les valeurs, les héros, la géographie, la morale hébraïque lui sont familiers. Israël retentit dans chaque temple, chaque dimanche. Lors du culte quotidien, le pasteur choisissait de lire des textes de l’Ancien Testament et de faire chanter des psaumes par respect pour les pensionnaires juifs. Ainsi, l’hébraïsme se retrouve logé au cœur de la culture huguenote. Et lorsque des juifs de Strasbourg, se présentent à un couple qui vivent dans une maison isolée de la commune du Mazet-Saint-Voy, ils s’entendent dire que c’est un honneur pour eux, et un devoir que de protéger le peuple de la Bible.»

 

Par ailleurs, le pasteur du Chambon André Trocmé et sa femme Magda occupent une place centrale dans l’histoire du sauvetage des Juifs par les habitants de la commune. Ce couple pastoral engagé a mis en place une organisation bien rodée afin d’accueillir et aider au mieux les juifs traqués. André Trocmé résumera sa pensée en une phrase : « Nous ignorons ce qu’est un juif, nous ne connaissons que des hommes».

Pierre Boismorand dans sa biographie des Trocmé nous dit « Le jour suivant la capitulation française, André Trocmé et son collègue pasteur Edouard Theis s’adressent déjà aux paroissiens du Chambon et leur proposent dans une prédication, d’opposer à la violence exercée sur leur conscience, les armes de l’Esprit. Il s’agit en fait d’un mot d’ordre programmatique qui lance une vaste entreprise de désobéissance civile. Trois mois avant le premier décret sur le statut des juifs d’octobre 1940, une partie de la population du Chambon et du plateau est déjà sensibilisée au problème des réfugiés. Et pendant quatre ans, pasteurs et fidèles résistent aux ordres de l’occupant et à ceux de Vichy pour sauvegarder des vies humaines. »

Ainsi, face à la menace grandissante des rafles, la Cimade, les habitants du plateau, les pasteurs, la Résistance locale, leurs coreligionnaires catholiques et les œuvres humanitaires présentes dans la région, établissent un plan d’évacuation au cas où la Gestapo viendrait chercher les pensionnaires. Ainsi, presque tous les enfants cachés et accueillis sur le Plateau ont été sauvés.

 

En 1950, puis en 1955 le pasteur Trocmé est proposé pour le prix Nobel de la paix. Il réagira ainsi à sa proposition au titre de Juste par Yad Vashem, et nous conclurons avec ses mots : «Pourquoi moi, et pas la foule des humbles paysans de Haute-Loire, qui ont fait autant et plus que moi ? Pourquoi pas ma femme, dont la conduite a été beaucoup plus héroïque que la mienne ? Pourquoi pas mon collègue Edouard Theis, avec lequel j’ai tout partagé en fait de responsabilités ? Je ne puis accepter la « médaille des Justes » qu’au nom de tous ceux qui se sont «mouillés» pour nos frères et nos sœurs persécutés injustement, jusqu’à la mort. Malgré tout je me sens encore coupable de ce qui n’a pas été fait.»

 

 

Pour aller plus loin:

Dictionnaire des Justes de France / Lucien Lazare

Ni héros ni salauds / Alexandre Doulut et Lucien Lazare

Le village des Justes, le Chambon-sur-Lignon : de 1939 à nos jours / Emmanuel Deun

La Montagne refuge : accueil et sauvetage des Juifs autour du Chambon-sur-Lignon / sous la direction de Patrick Cabanel, Philippe Joutard, Jacques Sémelin, Annette Wieviorka

Persécutions et entraides dans la France occupée: comment 75 % des Juifs en France ont échappé à la mort / Jacques Sémelin

Les Justes de France: politiques publiques de la mémoire / Sarah Gensburger

Tzedek : Les Justes / réal. de Marek Halter

Paroles de réfugiés, paroles de Justes / Annik Flaud & Gérard Bollon

Chrétiens et Juifs sous Vichy (1940-1944): sauvetage et désobéissance civile / Limore Yagil

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