« Roman national » et autres récits…

- temps de lecture approximatif de 19 minutes 19 min - Modifié le 22/04/2017 par Département Civilisation

De la proposition de François Fillon candidat aux présidentielles de demander à "trois académiciens" de "réécrire les programmes d’histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national" aux déclarations de Jean-Luc Mélenchon affirmant qu'"à partir du moment où l’on est français, on adopte le récit national", le thème du "roman national" et son corollaire, l’identité française, deviennent depuis quelques mois hautement politiques et médiatiques. Pourtant, ils ne sont pas si nouveaux. Nicolas Sarkozy avait déjà "instrumentalisé" l’histoire en voulant promulguer sa loi sur les effets positifs de la colonisation en 2005 et créer le Ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale en 2007 et la Maison de l’histoire de France en 2011.

Sommaire

Le « roman national », une longue histoire

Roman national et identité française, un enjeu politique

Revisiter le passé pour écrire un nouveau récit

Se tourner vers l’avenir

 

Un ouvrage fondateur, passé inaperçu à l’époque, avait dès 1987 livré une analyse de cette question. C’est celui de Suzanne Citron, Le Mythe national, l’histoire de France revisitée, que l’historienne Laurence de Cock a récemment et effrontément offert à François Fillon sur le plateau de France 2.
Réédité en 2017 avec une préface très éclairante, ce livre, en décortiquant les anciens manuels scolaires, tente de comprendre la constitution de ce « récit national » et de ses héros pendant la IIIe république, de pointer ses enjeux pour l’identité française et propose de revisiter le passé pour redonner un sens à la France d’aujourd’hui. Dans cet article, nous tenterons de suivre ce même chemin.

Quelques autres ouvrages essentiels dans la lignée de celui-ci :

Raconter la France : histoire d’une histoire de Laurent Avezou
Dire la France : culture(s) et identités nationales (1981-1995) de Vincent Martigny
Quelle histoire pour la France ?  de Dominique Borne
Une histoire des historiens français de Pim den Boer
Quand les nations refont l’histoire : l’invention des origines médiévales de l’Europe de Patrick J. Geary

Le « roman national », une longue histoire

De l’enseignement de l’histoire à l’école…

Illustration tirée de Histoire de France, cours élémentaire, Ernest Lavisse, Armand Colin, 1913

En effet, l’origine de ce « récit national » se trouve dans les manuels scolaires du XIXe siècle, du célèbre Ernest Lavisse notamment et dans l’œuvre des historiens de l’époque tels Jules Michelet. Le rôle de l’école de la IIIe république a donc été décisif pour forger cette passion que les français ont pour leur histoire et pour leurs héros. Si comme nous l’avons vu, des historiens se sont penchés par une démarche minutieuse sur ces textes, la question de l’enseignement de l’histoire est encore au cœur du débat aujourd’hui. Les tenants des nouveaux programmes sont ainsi fustigés par ceux qui comme Dimitri Casali ou Jean Sévillia, estiment que l’histoire des héros de la France est oubliée au profit de celle de lointains royaumes (présumés « sans histoire »), et que les dates, généalogies et chronologies ne sont plus apprises…

Voici quelques documents illustrant cette controverse :

La fabrique scolaire de l’histoire : illusions et désillusions du roman national  sous la direction de Laurence De Cock & Emmanuelle Picard
L’histoire fabriquée ?: ce qu’on ne vous a pas dit à l’école… de Vincent Badré
L’histoire de France interdite : pourquoi ne sommes-nous plus fiers de notre histoire ? de Dimitri Casali
Qui écrit les programmes d’histoire ?  de Patricia Legris
Apprendre l’histoire à l’école : donner goût et interroger le passé pour faire sens aujourd’hui de Benoît Falaize
Ernest Lavisse : l’histoire au cœur de Jean Leduc
L’histoire politisée ? : réformes et conséquences de Vincent Badré
Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France: dictionnaire critique  sous la direction de Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt & Sophie Wahnich

… à nos héros nationaux

Ainsi au cœur du débat sur le « roman national » se trouvent de grandes figures, symbolisant l’histoire de la France et incarnant ses valeurs. Ces héros témoignent d’un besoin pour les français comme pour tous les peuples de croire en des hommes providentiels.

Quelques ouvrages sur cette notion de héros de l’histoire :

Les héros de l’histoire de France / Alain Corbin, 2013
Les héros des Français : controverses autour de la mémoire nationale de Christian Amalvi, avec le concours amical de Pierre Barral
Les hommes providentiels de Jean Garrigues
L’homme providentiel de Thiers à de Gaulle : un mythe politique en République de Didier Fischer

De nombreux historiens se sont attelés à « déconstruire » certaines de ces figures comme Vercingétorix, Jeanne d’Arc, Napoléon, de Gaulle… :

Un grand héros national : Vercingétorix de Jules Toutain
Vercingétorix [D.V.D.] : un film en 3 épisodes  réal. de Jérôme Prieur
Jeanne d’Arc en vérité de Gerd Krumeich
Le mythe napoléonien : de Las Cases à Victor Hugo de Sylvain Pagé
Le mythe gaullien  de Sudhir Hazareesingh

…et autres mythes

Outre les héros, certains évènements ou certaines époques sont considérés par les tenants du « roman national » comme « originels » ou « fondateurs » de la nation France. L’exemple de nos « ancêtres les Gaulois » est le plus connu, mais il en existe bien d’autres : le 14 juillet, la bataille de Poitiers… dont les historiens tentent de renouveler l’approche.
Les origines de la France : quand les historiens racontaient la nation de Sylvain Venayre
Nos ancêtres les Gaulois : et autres fadaises : l’histoire de France sans les clichés de François Reynaert
Nos ancêtres les Gaulois : idées reçues sur la Gaule de Jean-Louis Brunaux
« Nos ancêtres les Gaulois » : l’Ina fait répondre François Mitterrand à Nicolas Sarkozy
«Nos ancêtres les Gaulois»…histoire d’une expression controversée, Le Figaro
La Gaule et ses mythes historiques : de Pythéas à Vercingétorix de Danièle et Yves Roman

Le mythe du 14 juillet ou La méprise de la Bastille de Claude Quétel
Abd er-Rahman contre Charles Martel : la véritable histoire de la bataille de Poitiers de Salah Guemriche
Charles Martel et la bataille de Poitiers : de l’histoire au mythe identitaire de William Blanc & Christophe Naudin
Alésia : 27 septembre 52 av. J.-C. de Jean-Louis Brunaux
Violence et Révolution : essai sur la naissance d’un mythe national de Jean-Clément Martin

« Roman national » et identité française, un enjeu politique

L’expression « roman national » inventée par Paul Yonnet avec la parution de son ouvrage Voyage au centre du malaise français : l’antiracisme et le roman national, a été banalisé récemment par l’idée selon laquelle l’identité nationale serait menacée par l’immigration et aujourd’hui par l’islam, et l’histoire de France oubliée par les français eux-mêmes. Éminemment politique, le « roman national » est un des thèmes privilégiés du Front national, comme nous le montre l’ouvrage de Cécile Alduy et Stéphane Wahnich Marine Le Pen prise aux mots : décryptage du nouveau discours frontiste. En effet dans le chapitre « Mythologies », les auteurs décryptent le discours du Front national, de Jean-Marie comme de Marine Le Pen sur l’histoire de France. Voici leur constat :

« Exploiter grands événements ou figures historiques pour en tirer des leçons pour le présent, et au passage s’offrir une ascendance héroïque fameuse, n’est pas l’apanage du Front national : hommes et femmes politiques de tous bords se créent des filiations illustres et accaparent l’histoire collective… L’Histoire n’apparait comme objet du discours (thème) que pour disparaitre aussitôt sous le mythe qui l’absorbe et le transfigure. Là est le paradoxe du discours frontiste : il s’inscrit sous le double signe de la passion pour l’histoire comme récit et de la négation de l’histoire comme processus. »

Ils expliquent que:

« cette conception d’une France d’héritiers qui se transmettraient de génération en génération un capital culturel et identitaire se fonde cependant sur un non-dit : une telle métaphore repose sur l’ascendance directe de génération en génération et exclut implicitement les nouveaux arrivants. Derrière le cliché (la « France millénaire », la « chaine des générations »), le non-dit fonctionne à plein pour conforter les valeurs implicites : ici l’identité française s’hérite en ligne directe. »

Aujourd’hui, le discours sur l’identité nationale et le repli identitaire qui en découle semblent se «décomplexer». Il est largement défendu par différentes personnalités médiatiques telles Dimitri Casali, Éric Zemmour ou Alain Finkielkraut.

Régis Meyran dans son ouvrage Le mythe de l’identité nationale  refait l’histoire de la construction de cette notion d’identité nationale entre 1870 et 1945 qui tendrait à opposer les « français de souche » et les autres et qui connut son apogée sous le régime de Vichy. On le voit, l’identité nationale définie par ses défenseurs n’est pas tant nourrie par une volonté d’unir un peuple et un territoire sous une histoire commune, que de diviser et d’exclure de l’appartenance à la nation au nom d’une différenciation «essentialisée» issue d’un récit vieux de plus de cent ans.

Selon Dominique Borne, « la source de toutes ces rages, amoureuses, nostalgiques ou haineuses, autour de l’identité nationale » vient de « l’épuisement des grands récits historiques qui, à la manière de Jules Michelet, racontaient l’histoire de France comme l’histoire d’une personne ». Il explique la crise contemporaine des grands récits par trois facteurs : le présentisme ou le souci de l’immédiateté plus que de la profondeur généalogique ou de la transmission ; la mondialisation, l’histoire des nations n’éclairant plus les temps connectés que nous vivons ; une société française transformée qui n’entend plus ce récit magnifié, où les français seraient « étrangers à leur histoire ».
Que faire alors ? Dominique Borne pose la question et y répond : « L’histoire de France aurait-elle perdue sa légitimité, voire son intérêt parce qu’elle ne pèse plus qu’à la marge sur le devenir de l’Europe et du monde ? L’intrigue purement nationale, en ces temps de mondialisation, aurait-elle perdu tout sens ? La construction d’un nouveau récit, armé de toutes les avancées des recherches, apparait pourtant d’autant plus nécessaire que la France n’occupe plus en Europe et dans le monde la place qui fut la sienne. »

 

Pour aller plus loin sur « l’identité nationale » :

Le récit national, une querelle française, Jean-Noël Jeanneney
A quoi sert l’identité nationale ? de Gérard Noiriel
L’histoire bling-bling : le retour du national de Nicolas Offenstadt
Mémoire année zéro de Emmanuel Hoog
Hégémonie ou déclin de la France ? : la fabrication d’un mythe national de Lucian Boia
Nations et nationalisme depuis 1780 : programme, mythe, réalité de Eric Hobsbawm
L’identité, c’est la guerre de Roger Martelli
Enquêtes sur l’identité de la nation France : de la Renaissance aux Lumières de Myriam Yardeni

Revisiter le passé pour écrire un nouveau récit ?

Ces derniers temps, le champ de l’histoire s’est fait le reflet du champ politique et ressemble à un paysage de guerre dans laquelle deux « fronts » s’opposent : d’une part les tenants d’une histoire « grand public » empreinte de « roman national », d’autre part des chercheurs universitaires souvent peu médiatisés promoteurs d’une rigueur historique au service d’un récit vivant. Quels sont les protagonistes de ce conflit et comment le dépasser ? Comment écrire un nouveau récit ?

Histoire « populaire » contre histoire « savante »

En effet, plusieurs auteurs, bien que différents, ont inscrit et inscrivent encore leurs œuvres dans cet héritage du « roman national », glorifiant les grandes personnalités et les grands évènements de notre histoire, célébrant la grandeur ou l’exception de la France dans le monde. Cette histoire est souvent appelée « populaire » parce qu’elle s’adresse au plus grand nombre, dans cette volonté de lui donner des raisons d’aimer et d’admirer ce pays, d’exalter la fibre patriotique du peuple.

Alain Decaux, André Castelot et Max Gallo sont les trois grandes figures de cette histoire « vulgarisée ». D’autres s’y sont attelés par la suite, tels que François Huguenin ou Jean Sévillia. Aujourd’hui les médias ont pris le relais avec la chaine « Histoire » de Patrick Buisson, et les émissions ou autres shows de Lorànt Deutsch, Stéphane Bern ou Franck Ferrand, mais cette nouvelle version de l’histoire populaire semble promouvoir une vision réactionnaire de la France.

De plus, jonglant entre les grands noms du passé et les anecdotes individuelles et insolites, elles sont souvent approximatives voir erronées. C’est ce que tente de démontrer l’ouvrage Les historiens de garde : Lorànt Deutsch, Patrick Buisson et le roman national de William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin.

Des histoires nationales d’un nouveau genre

Face à cela, comme le dit la journaliste Julie Clarini, dans son article du Monde Idées, Les historiens montent au front, de nombreux historiens sont partis à la reconquête de l’histoire de France « longtemps laissée à des conteurs peu scrupuleux » pour en livrer «une version plus ouverte » et « faire concurrence aux visions monolithiques et identitaires de l’histoire de France ». Le récent ouvrage collectif Histoire mondiale de la France, dirigé par Patrick Boucheron, en est l’exemple le plus explicite et son succès est à l’échelle de la médiatisation toujours plus grande de ce débat. En voici la démarche :

« Une histoire qui ne s’embarrasse pas plus de la question des origines que de celle de l’identité… Une histoire qui n’abandonne pas pour autant la chronologie ni le plaisir du récit… Réconciliant démarche critique et narration entraînante… Son enjeu est clair : il s’agit de prendre la mesure d’une histoire mondiale de la France, c’est-à-dire de raconter la même histoire – nul contre-récit ici – qui revisite tous les lieux de mémoire du récit national, mais pour la déplacer, la dépayser et l’élargir… ».

Quelques critiques dans la presse :

Patrick Boucheron invite à une histoire élargie de la France, Les Inrocks
Une autre histoire de France est possible, Libération
Patrick Boucheron : « Il faut réinventer une manière de mener la bataille d’idées », L’Humanité
Histoire : deux livres viennent alimenter le débat sur le « récit national », Le Point

Ce livre soulève d’ailleurs la colère de Zemmour ou Finkielkraut mais aussi de l’historien Pierre Nora accusant Patrick Boucheron de « se servir de l’histoire pour servir une idéologie » de « prendre en otage la discipline historique », de mettre « fin à toute vérité commune, qui est la raison d’être de l’histoire et de son enseignement ».

Mais d’autres ouvrages, souvent collectifs, s’inscrivent dans cette démarche, parfois à travers les courants actuels de la recherche comme l’histoire globale ou connectée, les subaltern studies ou les études postcoloniales, ou en se rapprochant d’autres formes d’écriture comme la bande dessinée ou la littérature.

Voici un aperçu de toutes ces histoires nationales d’un genre nouveau inspirées notamment par de multiples changements de points de vue :

  • L’histoire vue « du bas »

Les luttes et les rêves : une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours de Michelle Zancarini-Fournel
voir une critique :  L’« histoire-monde » de France face au prétendu « roman national »

 

 

Se tourner vers l’avenir

Shlomo Sand dans son ouvrage Crépuscule de l’histoire, interroge le rapport de l’histoire avec le politique, avec la vérité, et avec la fiction. Il donne quelques pistes : « défaire le mythe des origines, sonder la vérité du passé, s’éloigner du temps national », et propose d’étudier l’histoire aujourd’hui pour mieux s’en libérer et se tourner résolument vers l’avenir.

Toutes ces approches nouvelles de l’histoire de France pourraient se résumer dans cette proposition de Dominique Borne tirée de Quelle histoire pour la France ?  :

« Une nouvelle histoire de France analyse donc ce mouvement, d’un monde global à un autre monde global, de l’ensemble celte, romain, chrétien d’où nait la France à cet autre ensemble européen, mondial dans lequel elle existe aujourd’hui. Cette histoire éclaire l’intelligibilité de la force irrésistible de différenciation de ce territoire. Mais, ce faisant, elle croise son devenir avec celui de l’Europe et du monde, et elle éclaire aussi le devenir national quand il dépend étroitement d’ensembles plus vastes. Selon les périodes, ce territoire que l’on appelle France révèle toutes sortes de manières de faire France, de faire Europe, de faire monde. Le récit qui en découle entremêle les différentes intrigues à différentes échelles. Loin de refuser les histoires plus globales, notre nouvelle histoire de France devrait permettre de les construire dialectiquement.


Un récit original est nécessaire pour une seconde grande raison. Nombreux sont les français d’aujourd’hui qui ne se reconnaissent plus dans le dialogue entre le récit providentiel et le récit républicain. Les citoyens -cela s’entend dans les cours de récréation- ne sont pas tous des Gaulois. Le nouveau récit doit embarquer en histoire tous ceux qui, jusqu’à maintenant, s’en sentent exclus. Pour essayer encore de « faire France tous ensemble », pour permettre l’entrée dans le récit intégrateur de tous ceux qui n’y ont pas trouvé leur place, pour construire une histoire qui croise l’histoire de France avec les appartenances européenne et mondiale, pour tenter, donc, de penser l’histoire de France non comme un objet isolé, mais comme un tissu dont les fils entrelacés symboliseraient toutes ses interdépendances, pour oser envisager l’avenir à partir du passé, c’est-à-dire pour réinventer la politique, nous avons besoin d’histoire de France, nous avons besoin d’une autre histoire de France. »

Campagne de publicité du Musée de l’Histoire de l’immigration

Pour continuer la réflexion :

Live de Médiapart : L’Histoire, un enjeu très politique et sur Devenir historien-ne
Histoire : faut-il enseigner un roman national ?
, France Info
Pour ou contre le « roman national » : un débat d’historiens… et de politiques
« Roman national », « récit national » : de quoi parle-t-on ?

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