Les deux Corées : de la division à la pacification

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N’ayant jamais signé de traité de paix, les deux Corées sont toujours en guerre, du moins en théorie. Si les coopérations économiques et touristiques qui ont lié les deux pays dans les décennies 2000 et 2010 sont aujourd’hui à l’arrêt, un gazoduc et le prolongement du transsibérien pourraient raccorder à nouveau le nord et le sud de la péninsule. Quant aux deux sommets intercoréens qui se sont tenus en 2018, ils sont sans conteste le signe fort d’une volonté de pacification durable.

Kim Jong-un et Moon Jae-in au sommet intercoréen du 27 avril 2018 © Cheongwadae / Blue House / Maison bleue
Kim Jong-un et Moon Jae-in au sommet intercoréen du 27 avril 2018 © Cheongwadae / Blue House / Maison bleue

La colonisation de la Corée par le Japon s’est soldée par une partition de la péninsule qui n’a jamais débouché sur l’indépendance escomptée. Ennemies jurées depuis près de soixante-dix ans, la Corée du Nord et la Corée du Sud ont payé le prix fort pour une libération qui a fait d’une division géographique transitoire une opposition idéologique durable.

De 1392 à 1905, la Corée fut un pays uni, gouverné par une monarchie autoritaire, les rois Joseon, montés sur le trône après avoir soustrait la péninsule à la domination mongole. Ces cinq siècles d’indépendance furent suivis de quatre décennies de colonisation japonaise qui s’achevèrent à la fin de la Seconde Guerre mondiale avec la capitulation du Japon. Engagé aux côtés de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, le Japon se rendit sans condition le 2 septembre 1945 après que Les États-Unis eurent riposté à l’attaque japonaise Pearl Harbor par le largage de deux bombes atomiques sur les villes de Hiroshima et de Nagasaki.

Afin de désarmer l’armée impériale japonaise, l’État major américain créa deux zones d’occupation, l’une, américaine, au Sud, l’autre, soviétique, au nord, dans la perspective de l’indépendance à venir de la Corée dans son ensemble. La ligne de division entre le Nord et le Sud se transforma en 1948 en frontière de facto lors de la création des deux États coréens : la République de Corée, alliée des Etats-Unis, et la République populaire démocratique de Corée, alliée de l’Union soviétique.

S’inscrivant dans le contexte de la guerre froide, les deux États s’affrontèrent à partir de 1950 dans une guerre civile d’une grande violence que les interventions de la Chine aux côtés de la Corée du Nord et des États-Unis (à la tête d’une force de l’ONU) aux côtés de la Corée du Sud transformèrent en conflit sino-américain. Un armistice fut signé en 1953 entre la Corée du Nord et la Chine, d’une part, et les États-Unis, représentant l’ONU, de l’autre, mais pas par la Corée du Sud.

La frontière entre les deux Corées est en réalité une « non-frontière », celle d’une « guerre inachevée » qui a débouché sur une « zone démilitarisée » (DMZ : Demilitarized Zone) de quatre kilomètres de profondeur, installée autour de la ligne de cessez-le-feu de 1953, aux alentours du 38e parallèle. Cette « frontière front », de celles que Michel Foucher appelle des frontières « chaudes », relève d’un système de division qui n’est ni la guerre ni la paix puisqu’aucun traité de paix ne fut jamais signé entre les deux Corées (Valérie Gelézeau dans la revue Critique). Le front trouve de nos jours une forme de concrétisation dans les provocations militaires de la Corée du Nord à l’endroit de ses voisins, et en premier lieu la Corée du Sud.

Durant la décennie 1998-2008, la Corée du Sud a développé au Nord des zones économiques spéciales, à Gaeseong et au mont Geumgang, deux territoires dotés d’un fort potentiel touristique en raison de leur patrimoine historique. Une zone de coopération industrielle a également existé à Gaeseong , un « parc industriel intercoréen » qui a fonctionné de 2004 à 2016. 123 entreprises sud-coréennes y ont employé 50 000 Nord-Coréens pour un chiffre d’affaires annuel de 400 millions de dollars. Si le patronat sud-coréen pousse à la reprise du dialogue économique intercoréen, les autorités politiques et militaires n’ont cessé d’y opposer le « danger » nord-coréen.

Deux nouveaux projets, de fait « intercoréens », pourraient prochainement voir le jour, pilotés par la Russie qui a annulé 90 % de la dette nord-coréenne à son égard (11 milliards de dollars) en échange du financement de projets bilatéraux, à savoir le prolongement du transsibérien dans la péninsule coréenne et un gazoduc transitant lui aussi à travers les deux Corées. Le premier nécessiterait l’ouverture,  au nord comme au sud, des frontières nord-coréennes jusqu’alors totalement fermées. Les Chinois et les Sud-Coréens ont accepté le projet, sans grand enthousiasme néanmoins ; il resterait à convaincre les États-Unis et éventuellement le Japon. Concernant le gazoduc, il connecterait la Sibérie et la Corée du Sud via la RPDC, transportant 10 milliards de mètres cubes de gaz sur environ mille kilomètres. Les Russes sont déterminés à faire aboutir le projet, rejoints par les patrons sud-coréens et soutenus par les conglomérats du pays, Posco (acier), Hyundai (transport) et Korail (la compagnie nationale de chemin de fer). Le gazoduc pourrait passer par la zone économique spéciale de Rason (Rajin-Sonbong), zone située au nord-est de la RPDC et qui fut établie pour attirer les entreprises chinoises et russes. Les bénéfices qu’en tirerait la Corée du Nord sous forme de péage seraient énormes. Même si Donald Trump continue de préférer l’argument de type guerre froide : faire passer le train, puis le gazoduc, par le territoire de la RPDC, ce serait donner à cette dernière un pouvoir de chantage sur le Sud.

Une pacification entre les deux Corées s’est amorcée en 2018 lors de deux sommets intercoréens. Le premier s’est tenu le 27 avril dans le village frontalier sud-coréen de Panmunjeom et il s’est conclu par la « Déclaration de Panmunjeom pour la paix, la prospérité et l’unification de la péninsule coréenne ». Kim Jong-un et Moon Jae-in se sont engagés à travailler à la dénucléarisation complète de la péninsule et à instaurer un régime de paix entre leurs deux pays, annonçant la fin de la guerre et la signature d’un traité de paix destiné à remplacer le traité d’armistice de 1953. Une paix maritime et la relance d’un programme de réunion des familles séparées sont également à l’ordre du jour. Ce programme a trouvé une première concrétisation lors du second sommet qui a eu lieu en septembre à Pyongyang : un bureau a été ouvert aux monts Kumgang qui doit permettre aux familles séparées par la guerre de Corée d’y organiser des retrouvailles.

Patrick Maurus, spécialiste de la Corée et professeur émérite de l’Inalco, prononcera une conférence le 27 mars 2019 sur ce qu’il a appelé « Les trois Corées » dans son dernier ouvrage.

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