Musée des Tissus de Lyon

La fabrique du Musée, le musée de la Fabrique

- temps de lecture approximatif de 23 minutes 23 min - Modifié le 27/06/2016 par LM Documentation régionale

Le Musée des Tissus de Lyon est le seul musée de France intégralement consacré à l'histoire générale du textile. Le 22 mai 2015, une scénographie renouvelée a été inaugurée, « Le Génie de la Fabrique ». Ce parcours permet une redécouverte complète et didactique de l'histoire de la Grande Fabrique lyonnaise de soie dont le catalogue a été mis en ligne. L'histoire de la soie à Lyon commence au 16e siècle et est largement liée aux échanges commerciaux avec l'Italie, productrice de soieries. L'histoire du musée quant à elle, s'inscrit dans le 19e siècle. Quand art et industrie se toisent et se mêlent, dans quel contexte les collections internationales ont-elles été acquises par la Chambre de Commerce et d'Industrie de Lyon ? Quels étaient les enjeux des concepteurs du musée ?

© Musée des Tissus de Lyon
© Musée des Tissus de Lyon

Sommaire

1. La trame d’une économie

  • « Le Génie de la Fabrique »
  • Fascinante, insaisissable Fabrique

2. Des arts industrieux

  • Les expositions universelles et la soie
  • Exposer les arts appliqués
  • La fabrique du musée, le musée de la Fabrique

3. La mode comme patron

  • Goûts et société
  • La place du dessinateur
  • Éduquer les ouvriers et dessinateurs

Pour en savoir plus

 

1. La trame d’une économie

Le Génie de la Fabrique

Le nouveau parcours du Musée des Tissus permet de replacer toute l’histoire de la Grande Fabrique dans son contexte

© Musée des Tissus de Lyon

Musée des Tissus de Lyon

© Musée des Tissus de Lyon

général, mais aussi dans ses détails. Toute l’originalité de la soierie lyonnaise réside dans son organisation. Les corps de métiers sont différenciés, entre le donneur d’ordre (marchand-fabricant) et le tisseur. L’ensemble des corps de métiers travaillant à la soie forment la Grande Fabrique. L’un des premiers ateliers de tissage de soie à Lyon est celui d’Etienne Turquet et de Barthélémy Naris, au 16e siècle. A cette époque, les ouvriers viennent de Gênes et d’Avignon. Lyon se spécialise rapidement dans le façonné, tissu dont le motif est réalisé dans la trame. L’heure est alors à l’inspiration orientale et italienne. Au cours du 17e siècle, les soyeux lyonnais commencent à créer leur propre registre stylistique (Le Génie de la Fabrique « Grand siècle pour une Fabrique en devenir »)

 

Laize de brocatelle du 17e siècle

Laize de brocatelle du 17e siècle                                             © Musée des Tissus de Lyon

Aux 17e et 18e siècles, de grands noms lyonnais de l’art s’illustrent dans la soie lyonnaise (Le Génie de la Fabrique « Les grandes figures de la Fabrique lyonnaise »). La puissance de la Grande Fabrique réside dans la complémentarité des savoir-faire perfectionnés : mécanique, art du dessin. La tradition insiste sur le nom de Joseph-Marie Jacquard (Le Génie de la Fabrique « Fabriquer un génie ») pour son invention de la mécanique destinée à la fabrication des tissus façonnés. Pourtant, nombre d’inventeurs l’ont précédé dans l’incroyable amélioration des techniques : Jacques Vaucanson, Philippe de Lasalle… Sur le plan artistique, Philippe de Lasalle encore, Jean Revel, Jean-François Bony et Michel-Marie Carquillat, se distinguent par l’excellence de leur technicité.
Intéressons-nous au 19e siècle, lorsque le Musée des Tissus se constitue. La colline de la Croix-Rousse fraîchement bâtie voit s’installer une pléthore d’ateliers de fabrication. La Révolution française et les révolutions industrielles bouleversent la société et les outils de travail. Plusieurs fois ébranlée, la Fabrique survit pourtant à ces mutations majeures…

Point d’Actu « C’est novembre, les canuts reviennent à Lyon ! »
– Maria-Anne Privat-Savigny, Quand Lyon dominait le monde : les soyeux lyonnais aux Expositions des produits de l’industrie nationale et aux Expositions universelles, 1798-1900, 2010
– Ronald Zins dir., Lyon et Napoléon , 2005
– Pierre Cayez, L’industrialisation lyonnaise au XIXème : du grand commerce à l’industrie, 1979

Fascinante, insaisissable Fabrique

Au sein de la Fabrique, le marchand-fabricant achète la soie grège et fait exécuter le tissage par des travailleurs indépendants : les chefs d’atelier, propriétaires des métiers à tisser. La distinction de ces rôles et de leurs intérêts instaure des unités de production réduite, donc une organisation artisanale.Jusqu’à la fin du 19e siècle à Lyon, il n’existe pas de manufacture : ce sont des quartiers entiers qui résonnent du bruit des métiers à tisser.A partir du milieu du 19e siècle, de véritables usines avec des métiers mécaniques voient le jour dans la région lyonnaise (parfois près de Lyon, comme à La Sauvagère). Le nombre général de métiers à tisser commence alors à chuter dans Lyon. Un site important de la production industrielle de tissage se développe à Voiron (Isère). Enfin, des métiers à tisser électriques sont installés à la Croix-Rousse à la fin du 19e siècle.

L’industrialisation modifie d’abord l’outil de travail, mais également les productions et les marchés. Pendant des siècles, les soieries artisanales issues de la Fabrique étaient destinées aux élites. L’industrialisation poussera au contraire à la démocratisation des soieries. Au début du 19e siècle, les exportations vers les cours de Russie et d’Autriche s’intensifient, liées aux vues d’expansion économique impériales. Lorsque les Etats-Unis abaissent leurs taxes douanières, un immense marché s’ouvre aux Lyonnais. Au milieu du 19e siècle, des tarifs protectionnistes verrouillent le marché américain tandis que l’Angleterre autorise l’importation des soieries lyonnaises.

Au 19e siècle, l’organisation artisanale de la Fabrique est régulièrement critiquée par des observateurs extérieurs pour son immobilisme. Le nombre important de marchands-fabricants est parfois mis en cause. Les soyeux inclinent davantage au développement commercial qu’industriel. Pourtant, la Fabrique est un terreau d’innovations et, par son éparpillement, s’adaptera en définitive aux changements jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Arlès-Dufour par Nadar @ Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine

Arlès-Dufour par Nadar
@ Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine

Jean Arlès-Dufour, marchand-fabricant, puis Edouard Aynard, sont des observateurs exceptionnels et passionnés de ces changements. Le premier pressent et constate les débuts de la concentration du travail dès les années 1830. Le second mesure la progression du métier mécanique. Dans Lyon en 1889 : introduction au rapport de la section d’économie sociale, Edouard Aynard écrit : « La lutte a été vive, la transformation a été pénible, car l’esprit industriel lyonnais est tout de patience et d’amour de la perfection. Ç’a été une grande révolte pour lui que de soumettre sa délicatesse à la brutalité du métier mécanique » (p. 48). Selon lui, les soyeux lyonnais se reposent sur le renom et la qualité de leurs produits. Il leur manque une stratégie commerciale, contrairement à leurs concurrents allemands et suisses.
Jean Arlès-Dufour comme Edouard Aynard soutiennent le libre-échange et participent à faire de Lyon une place-forte de l’économie libérale.

Une Fabrique de l’innovation « Arlès-Dufour, François-Barthélémy , le promoteur de la formation profesionnelle lyonnaise »
– Jacques Canton-Debat, Maurice Ferdinand, Arlès-Dufour (1797-1872) : du Canal de Suez à l’Ecole Centrale de Lyon : le parcours exceptionnel d’un soyeux lyonnais, 2007

2. Des arts industrieux

Les expositions universelles et la soie

La soie, tissu luxueux par excellence, est un produit appelé à l’export sur les marchés internationaux. Les soieries entrent dans les expositions universelles en tant que véhicule prestigieux de l’image nationale (Le Génie de la Fabrique « Les Expositions universelles »).
Pourtant les soyeux lyonnais tardent à répondre aux sollicitations internationales lors de la première exposition universelle (Londres, 1851). La Chambre de Commerce et d’Industrie de Lyon exercera tout son poids pour faire représenter la Fabrique lyonnaise. L’exposition elle-même révèle l’excellence lyonnaise en termes artistique et qualitatif, mais également le retard de l’outil de production. Les soyeux lyonnais sont frappés de constater la mutation de l’outil de travail à l’œuvre en Angleterre. La production de masse déjà acquise est ressentie comme un danger concurrentiel très fort. Edouard Aynard perçoit cette menace : « La fabrique lyonnaise est donc plus que jamais soumise à cette double loi ; bien faire et beaucoup faire » (Lyon en 1889, p. 48).

Chaque exposition universelle se déroule dans un climat différent, selon la situation de la Fabrique. Les maisons lyonnaises y rivalisent d’audace par leurs créations de plus en plus complexes. Lors de l’exposition de Paris en 1889, les soyeux lyonnais raflent de nombreuses médailles et se posent en détenteurs du bon goût artistique, héritiers d’une tradition séculaire. La complexité des motifs du façonné est toujours leur marque de distinction. Alors que beaucoup de vieux métiers à bras lyonnais fabriquent des soies unies, des manufactures mécanisées sont apparues dans la région. Les soyeux lyonnais veillent malgré tout à garder leur spécialité du façonné.

– Maria-Anne Privat-Savigny, Quand Lyon dominait le monde : les soyeux lyonnais aux Expositions des produits de l’industrie nationale et aux Expositions universelles, 1798-1900, 2010
– Musée historique des tissus, Lyon en 1889 : les soyeux à l’Exposition universelle de Paris, 1990
– Natalis Rondot, Rapport de M. Natalis Rondot,… : Exposition Universelle 1862, 1862

Exposer les arts appliqués

Le contexte préindustriel du 18e siècle voit la naissance des arts dits appliqués. Au siècle suivant, industrie et art interagissent et se confrontent. Quand l’Angleterre voit s’épanouir le mouvement Arts & Crafts, la France valorise encore peu les arts décoratifs : elle ne défend pas de formation ni de style particulier. Le musée d’art et d’industrie de Londres est créé suite à la première exposition universelle au monde, en 1851. L’enjeu du South Kensington Museum est de réunir les éléments propres à faire progresser l’art, l’industrie, la technique, tant pour la pédagogie que le prestige. Il est rebaptisé Victoria and Albert Museum en 1899.

A Lyon, le contexte des arts appliqués prend un sens particulier. A juste titre, le motif est vu comme un élément de création fondamental dans le tissu façonné. Les grandes maisons évitent cependant de marquer leurs soieries par un style très visible ; elles ne s’attachent donc pas le travail d’un dessinateur en particulier. La Fabrique tient alors à conserver ses savoir-faire anciens et inégalés du façonné. Les marchands-fabricants ressentent pourtant la nécessité de faire valoir le rayonnement de leur spécialité et l’utilité de l’émulation technique.

Cette compétition permet des avancées technologiques majeures dans le domaine du tissage à Lyon. La mécanique Jacquard, synthèse des savoir-faire lyonnais, permet de produire mécaniquement, donc rapidement, les tissus façonnés. Elle n’est pourtant pas opérationnelle lorsque Jacquard le brevète en 1800 (brevet 1BA134 dans la base brevets du 19e, ). Elle le deviendra grâce aux améliorations de Breton et Dutillieu. Les canuts accueillent positivement cette avancée qui facilite leur travail : un système de cartons perforés automatise la réalisation des motifs.
Pour montrer que la mécanique Jacquard ne nuit pas à la qualité des tissus façonnés, les fabricants font réaliser des tissus nécessitant des milliers de cartons Jacquard pour les expositions universelles. L’art est vu comme l’instrument de lutte contre la décadence que l’industrie contient en elle-même. Citons Edouard Aynard : « […] il faut que nos fabricants se persuadent que l’art est l’une des grandes puissances d’une riche industrie […] » (Lyon en 1889, p. 28). Les progrès technologiques industriels soulèvent pourtant la méfiance des marchands-fabricants. Le fonctionnement artisanal de la Fabrique se voit agité par la mécanisation.

Dans ce contexte, l’ouvrier canut et sa formation sont un enjeu de la lutte contre la corruption de la mécanisation. Un industriel du textile, Natalis Rondot (fiche Institut National d’Histoire de l’Art – INHA), est écouté pour sa connaissance du tissage au niveau international mais également de la soierie lyonnaise. Ami de Jean Arlès-Dufour, il est délégué auprès du gouvernement et des administrations parisiennes pour soutenir les dossiers de la soierie lyonnaise.
Il est envoyé en Angleterre pour étudier le tout nouveau South Kensington Museum en 1857. C’est en observateur très fin des relations entre art et industrie qu’il rédige un rapport pour la création d’un Musée d’Art et d’Industrie, futur Musée des Tissus de Lyon. Dès ses débuts, le Musée des Tissus est pensé pour être un lieu d’inspiration et de formation à l’intention des dessinateurs.

« A cette époque, la Chambre avait déjà entendu parler des efforts tentés en Angleterre depuis 1851 pour répandre l’enseignement des Beaux-arts et améliorer le goût des classes industrielles ». Natalis Rondot

Zoom métier à tisser Jacquard Musées Gadagne
– « Evolution des métiers à tisser » dans Point d’actu « C’est novembre, les canuts reviennent à Lyon ! »
– Exposition en ligne Musée des Tissus et des Arts décoratifs, Jacquard Point à la ligne
– Léon Galle, Natalis Rondot : sa vie et ses travaux, 1902
– Natalis Rondot, L’industrie de la soie en France : Exposition universelle de Lyon : section lyonnaise des soies et des soieries, 1894 (Fonds Ecole de tissage)
– Chambre de Commerce et d’Industrie, Musée d’art et d’industrie : Rapport de Natalis Rondot ; délibération, 1859 ; disponible sur Gallica

La fabrique du Musée, le musée de la Fabrique

Autour des années 1830 et 1840, la Chambre de Commerce et d’Industrie de Lyon expose déjà des soieries étrangères. Pendant plusieurs dizaines d’années, elle achète et rassemble des exemplaires de tissus de soie, mais aussi de laine et coton. Elle décide finalement la création du Musée d’Art et d’Industrie le 24 janvier 1856. Les revenus de la Conditions des soies créée par Napoléon (lois du 13 avril 1805 et 17 avril 1806) doivent apporter les finances nécessaires. Les premiers travaux ont lieu en 1858, au deuxième étage du tout nouveau Palais du Commerce et le musée ouvre au public en 1864. L’objectif est alors de rassembler dans une galerie publique tout objet dont le modèle peut s’appliquer aux industries lyonnaises. Les collections du Musée s’accroissent rapidement Musée d’Art et d’Industrie.

A la fin du 19e siècle, les soyeux vivent une transition économique majeure. De grandes maisons cessent de travailler et c’est ainsi l’époque où se défont de grandes collections privées. Dans le marché de l’art naissant, certaines seront acquises par le Musée des Tissus.

Edouard Aynard donne une évolution majeure au musée. Représentant du catholicisme social, il s’investit dans la formation des ouvriers (Société d’instruction primaire et Société d’Education Professionnelle du Rhône ). Il devient président de la Chambre de Commerce et d’Industrie à partir de 1890 et contribue à l’organisation de l’exposition universelle de Lyon en 1894. Collectionneur, il fait fructifier les collections du Musée Historique des Tissus.
Jugeant que les vastes objectifs du Musée d’Art et d’Industrie deviennent délicats, il sépare le Musée Historique des Tissus du Musée des Arts Décoratifs (6 août 1891). Le Musée Historique des Tissus est dorénavant appelé à conserver les plus beaux specimens de tissus au monde.
Edouard Aynard nomme le premier conservateur du Musée, Antonin Terme. Son objectif est bien de faire du Musée des Tissus un lieu ressource du dessin appliqué à l’industrie de la soie. Il manque encore pourtant à Lyon une véritable école de la technique du tissage. Les conservateurs suivants, Raymond Cox et Henri d’Hennezel réaliseront des publications scientifiques des collections et poursuivront les objectifs pédagogiques du musée.
Aujourd’hui, les collections du Musée des Tissus sont accessibles en ligne et le centre de documentation du Musée permet des recherches spécialisées.

Doc : Edouard Aynard, vers, 148.2 ko, 97x150

– Pierre Arizzoli-Clémentel, Le Musée des tissus de Lyon, 1990
– Natalis Rondot, L’Enseignement nécessaire à l’Industrie de la soie : écoles et musées, 1877
– M. F. Duban, in Le musée d’art et d’industrie de Lyon : rapport fait à l’Académie des Beaux-Arts, in La gazette des beaux-arts , 1860
Notice des ouvrages de peinture, dessin, sculpture, architecture et écriture des artistes lyonnais, exposés au Palais du commerce et des arts salle du musée : le 23 octobre 1831
– Etienne Mayeuvre, Rapport fait au Conseil municipal sur les établissements qui peuvent raviver les arts et les manufactures de Lyon, 1800

3. La mode comme patron

Goûts et société

Tout au long de son histoire, la Fabrique lyonnaise conserve sa prédilection et spécialité des tissus façonnés. Au cours du 19è siècle, les nouveaux outils de travail induisent des savoir-faire de plus en plus techniques. Cette technicité aboutit à la spécialisation des soyeux lyonnais entre fabrications destinées à l’ameublement et à la robe. Pour l’habillement, les soieries lyonnaises traditionnelles, épaisses et lourdes, devront s’adapter en se faisant plus légères.

Par la modification des outils de travail, l’industrialisation transforme l’organisation mais également les productions de la Fabrique. Aux 17e et 18e siècles, âge d’or de la soierie lyonnaise, les commandes royales et religieuses sont fondamentales. La société industrialisée voit apparaître la grande bourgeoisie et les classes moyennes. Ces nouvelles classes sociales se conforment d’abord aux goûts de l’aristocratie, mais élaborent par la suite leurs propres références artistiques et de mode. Les journaux de mode se multiplient, où l’habillement de soie est décrit comme indispensable pour les élégantes.

Les soieries anglaises mélangées à d’autres fibres (cotons…) sont justement destinées à démocratiser les soieries. Durant l’Empire, les soies unies et noires deviennent très prisées ; le chimiste lyonnais François Gillet produira d’ailleurs un noir célèbre (Point d’Actu « Une Fabrique de l’innovation : la saga des colorants à Lyon au 19e siècle »).
Sur leurs métiers à bras, les tisseurs lyonnais ont toujours fabriqué des soies unies, mais la force de production se trouve dans les nouvelles manufactures hors la ville (usine pensionnat de Jujurieux dans l’Ain…). Le façonné et la soierie lyonnaise entrent dans une crise sans précédent à partir du milieu du 19e siècle.

Les tisseurs lyonnais, dispersés dans de nombreux ateliers, ont su s’adapter avec souplesse aux évolutions. Au 19e siècle cependant, les soyeux assistent à l’affirmation de la mode comme un puissant moteur de consommation et d’instabilité. L’école lyonnaise traditionnelle a abondamment travaillé le registre des fleurs. La mode introduit dans les soieries lyonnaises de nouveaux registres (historicisme : néo-gothique, Renaissance…). Edouard Aynard constate l’influence de la mode : « On met vraiment beaucoup d’ingéniosité et, depuis quelque temps un goût assez sûr, à satisfaire les caprices de la mode. » (Lyon en 1889, p. 54).

A la fin du 19e siècle, les fabricants utilisent la teinture en pièces pour créer des stocks d’avance et suivre la mode encore plus rapidement. Pour démocratiser encore les soieries, l’impression sur étoffe se généralise, d’abord à la planche (jusqu’en 1950), puis au rouleau et enfin au cadre. La chimie viendra même donner l’aspect de la soie à des étoffes mélangées, en rajoutant du poids au tissu. D’une création aristocratique, la soierie lyonnaise a su s’adapter à une demande bourgeoise, parfois qualifiée de demi-luxe.

« La formation des dessinateurs en soieries et l’Ecole lyonnaise des Beaux-Arts de Lyon », in La Soierie de Lyon, 1er août 1919, pp. 238-243

Le rôle du dessinateur

Napoléon 1er crée les Prud’hommes le 18 mars 1806 et les modifie par la loi du 11 juillet 1809. Parmi d’autres attributions, cette instance est chargée de recueillir les dessins et des modèles des fabricants. La propriété industrielle est née, et plus encore, elle contient les prémices de la propriété artistique.

Le dessin est central dans les soieries façonnées lyonnaises et pourtant la plupart des dessinateurs restent inconnus. Entre marchand-fabricant et ouvrier canut, quelle est donc le statut du dessinateur ? Quand l’industrialisation bouleverse l’économie de la Grande Fabrique, institue la mode et ses changements, elle transforme aussi le statut du dessinateur.

Artiste, artisan, il convertit lui-même jusqu’à la fin du 19e siècle son dessin en quadrillage (la « carte »). Le « metteur en carte » apparaît au cours du 19e siècle, avec l’accroissement de la technicité. Le dessinateur fait des esquisses que le fabricant propose au client, puis il choisit le nombre de fils à utiliser. Le marchand-fabricant possède souvent un fonds de dessins et de modèles. Pour éviter la copie, l’esquisse est très souvent brûlée après la mise en carte.

Aux 18e et 19e siècles, les fabricants évitent de marquer leurs soieries par un style : les dessinateurs sont donc indépendants. Dans les ateliers où sont employés les métiers à bras, les modèles de dessins sont tissés à vingt-cinq pièces environ puis les motifs sont renouvelés. Certains fabricants font appel à des artistes réputés pour les représentations florales. Philippe de Lasalle, Jean-François Bonny (Le Génie de la Fabrique « Jean-François Bony, l’artiste au service de Leurs Majestés ») sont non seulement dessinateurs, mais également peintres. Ils assurent leur publicité par leur peinture, ce qui leur donne un statut d’artiste indépendant.

Au début du 19e siècle, la plupart des dessinateurs de la Grande Fabrique travaillent dans un quasi total anonymat. Ils sont rarement peintres et ne signent pas leur travail, tandis que les noms des grands artistes lyonnais du 18e siècle sont encore célébrés. Le ralentissement économique de la Fabrique, les changements de la mode au profit de l’uni ont bousculé la créativité artistique lyonnaise. Edouard Aynard regarde le début du 19e siècle avec un œil critique : l’art du dessin ne fait selon lui que plaquer des « bouquets touffus » sur les tissus. Il voit même un « mauvais goût évident » dans les façonnés lyonnais de l’exposition universelle de 1860 qui ont perdu « toute intelligence décorative » (Lyon en 1889, p. 22).

La crise du tissu façonné et de la créativité artistique se voit au travers du nombre dessins déposés auprès des Prud’hommes. Entre 1813 et 1888, 110 000 dessins sont déposés, dont seulement 17 % à partir de 1870. En 1837, 1 000 dessins sont déposés ; le triple en 1840. Par la suite, ce sont environ 200 dessins par an. La période de l’Empire constitue une parenthèse avec 4 317 dessins déposés en 1863. Enfin une chute brutale se déroule entre 1870 et 1880 où seulement 990 dessins sont déposés en dix années.

A la fin du 19e siècle, quand la production en série cohabite avec la fabrication artisanale, la maison Cl.-J. Bonnet appose sa « marque » (un cavalier) sur ses soieries. Après avoir connu une crise de plusieurs dizaines d’années, le façonné revient à la mode. Au début du 20e siècle, alors que les anciennes grandes maisons ont subi de graves crises, de nouvelles firmes soyeuses marquent un renouveau (Permezel et Cie, Bianchini-Férier…). Les cercles artistiques parisiens donnent alors le ton et la mode pousse ces fabricants à s’attacher un style. Ils créent leur « cabinet de dessins », tout en faisant parfois appel à des dessinateurs indépendants. Le soyeux François Ducharne s’attache le dessinateur Michel Dubost, qui encadre une trentaine de dessinateurs. Raoul Dufy est embauché par Paul Poiret au début du 20e, c’est le renouveau sous influence de Paris, avec la mode du fauvisme. Dans cette logique de la mode, la maison Bianchini-Férier reçoit une collection d’échantillons chaque jour et embauche à son tour Raoul Dufy. Le statut du dessinateur évolue ainsi vers celui de décorateur.

Mais pour les dessinateurs, le plus grand bouleversement sera le début de l’impression sur étoffe. Alors que le façonné demandait une conception longue et coûteuse, l’impression continuera l’industrialisation des procédés et la démocratisation de la soie.

– Union des sociétés historiques du Rhône, Jean François Bony, in Givors et sa région : Actes des journées d’études N°25, 2012
– Pierre-Alain Four, Fiche Lyon et la soie : le dessin textile entre art et industrie, in Millénaire 3, 2007
– Florence-Patricia Charpigny, « Les dessinateurs en soieries et la Fabrique lyonnaise au XIXe siècle ; Histoire, représentations ; Premières approches », Bulletin du CIETA N°7, 1993
– Marie-Jo de Chaignon, « Philippe de Lassalle, dessinateur et fabricant d’étoffes de soie à Lyon », in Le Monde alpin et rhodanien N° 2-3, 1991
Le Dessinateur pour les fabriques d’étoffes d’or, d’argent et de soie ; par Joubert de l’Hiberderie, disponible sur Gallica

Eduquer les ouvriers et les dessinateurs

L’aspect d’un tissu dépend de la qualité des fils de soie moulinés, des couleurs et teintures employées, mais aussi des dessins. Dans la soierie lyonnaise, le dessin est donc perçu comme l’endroit de la créativité et du prestige. La formation des dessinateurs et ouvriers en soie préoccupe les soyeux et le Musée des Tissus est dédié à l’éducation et à l’inspiration des dessinateurs. Pourtant les apprentissages techniques et artistiques ne seront rassemblés qu’au début du 20e siècle.

Jusqu’au milieu du 18e siècle, il n’y a pas de formation à la pratique artistique à Lyon. A la demande des soyeux, l’« École gratuite de dessin pour le progrès des arts et celui des manufactures de la Ville de Lyon » est créé dès 1756, Place du Change. On y donne un cours particulier sur la « fleur dans un jardin ». En 1796, elle devient École centrale ou Conservatoire des arts et s’installe dans l’ancienne abbaye des bénédictines de Saint-Pierre (futur Musée des Beaux-Arts). Elle devient Ecole nationale des Beaux-Arts sous l’Empire. Cette école enseigne même la technique du tissage entre 1805 et 1812, mais l’inquiétude de la fuite des savoir-faire fait fermer cet enseignement. Au final, l’école des Beaux-Arts dispensera presque toujours un enseignement éloigné des arts appliqués. Le « salon des fleurs », salle d’exposition dédiée à ce motif est ouverte en 1815.

Le « jardin des plantes » est créé en 1796, dans le clos de la Déserte tout proche, devenu bien national. Les élèves sont naturellement conduits dans ce jardin pour s’exercer à la peinture d’après nature et à l’anatomie florale. Le transfert du jardin des plantes au Parc de la Tête d’Or a lieu en 1857.
A partir de 1876, des cours de dessin de l’École nationale des beaux-arts sont dispensés dans les écoles municipales de dessin de Lyon. A la fin du 19e siècle, sept écoles municipales forment des ouvriers et apprentis en soie. Edouard Aynard se félicite de leur existence mais réclame de tout son poids la création d’une véritable école de tissage.

L’Ecole supérieure de commerce et de tissage de Lyon fondée en 1872 sous l’égide de la Chambre de commerce, 1876 comprend une section industrielle, où la théorie et la pratique du tissage de la soie. Mais cette formation est destinée aux futurs marchand-fabricants. La formation des ouvriers en soie est encore inexistante à Lyon et Edouard Aynard l’appelle avec constance. Les besoins de formation technique se font de plus en plus ressentir car d’autres pays fabricant de la soie disposent d’écoles : Krefeld dès 1850 et Zurich en 1880.

En 1883, Antoine Gailleton demande la création d’une école de tissage. Quand le goût pour les soies façonnées revient, Lyon est alors un centre majeur de production de soie, mais de soie unie. Les connaissances techniques du façonné ne sont plus pratiquées et il devient urgent de former des ouvriers capables de fabriquer des tissus complexes. Pendant plusieurs dizaines d’années, un petit atelier (2 place de Belfort) équipé de plusieurs métiers mécaniques formera les étudiants en tissage. La création d’une véritable école de tissage est décidée par Edouard Herriot en 1927. Le bâtiment, pensé par Tony Garnier est inauguré en 1934. Le maire avait compris la nécessité d’allier des connaissances techniques et artistiques dans un même enseignement. L’Ecole des Beaux-Arts est donc transférée dans le même bâtiment que l’Ecole de Tissage deux ans plus tard. Le fonds d’archives de l’Ecole de Tissage est conservé à la Bibliothèque municipale de Lyon.

– Pierre-Alain Four / Anne Laval, Fiche Arts appliqués : la mise en place des écoles d’art et des musées à Lyon et Saint-Étienne, in Millénaire 3, 2006

Pour en savoir plus

– Collectif, Art & industrie, XVIIIe-XXIe siècle , 2013
– Bernard Tassinari, La soie à Lyon : de la Grande fabrique aux textiles du XXIe siècle, 2012
– Collectif, Les grandes heures de la soierie lyonnaise, Dossier de l’art N° 92, 2002
– Les dossiers du Musée des tissus
– Edouard Aynard, Lyon en 1889, 1889

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