Raymond Carver : sculpteur d’histoires

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 14/09/2019 par Léa G

Pour son édition 2019, la Biennale d’art contemporain de Lyon a choisi pour titre « Là où les eaux se mêlent », en écho avec la géographie de l’ « entre deux fleuves » propre à la ville métropole. Ce titre, emprunté à un poème de Raymond Carver, donne également à l’évènement une portée poétique et littéraire, l’occasion pour nous de revenir sur l’œuvre et la vie de cet auteur incontournable de la littérature made in US.

extrait du poème "là où les eaux se mêlent" ©LG

On le connait en tant que «maître incontesté du genre de la nouvelle », grand poète, voire le « Tchekov américain » ;
Mais derrière Carver « le mythe », qui était vraiment l’homme, qui était Ray ?

 

LES VIES DE RAY

 

On peut dire que c’est dans son enfance déjà, que se forgent une bonne partie des éléments qui feront sa force d’écriture : Raymond Carver naît en 1938 de parents issus d’un milieu pauvre ainsi contraints de faire leurs valises là où le travail les appelle, de l’Oregon natal à l’état de Washington en passant par plusieurs villes de la côte Nord-Ouest.

Une succession de bourgs où le petit Ray développe une passion pour la chasse et la pêche et où il perd rapidement ses illusions d’enfance, témoin de l’alcoolisme de son père et des scènes de ménage qui en découlent au sein du couple parental.

 

couverture des magazines que lisait raymond carver petit

Les pulp magazines que lisait R.C. lorsqu’il était enfant.

C’est naturellement que le petit Ray se tourne vers la lecture pour s’échapper, développant un goût particulier pour les pulp magazines dont les histoires fantastiques, d’aventures ou policières l’inspirent au point de développer lui-même le goût de les raconter.

 

À l’adolescence, Raymond et ses amis ne rêvent que d’une chose, quitter la petite ville de Yakima pour un avenir meilleur, lui se voyant déjà écrivain à plein temps.

Mais à dix-sept ans, Ray rencontre Maryann Burk, jolie fille de trois ans sa cadette, et tout va alors très vite : à vingt ans à peine, Raymond est déjà marié et père de deux enfants. Et si ses rêves de jeunesse semblent alors impossibles à réaliser (il enchaine petit boulot sur petit boulot pour subvenir aux besoins de sa famille), Ray ne les abandonne pas pour autant.

 

J’ai toujours voulu écrire. Quand je me suis marié, le quotidien a complètement pris le dessus. […] Je voulais toujours écrire, mais il fallait payer le loyer, les courses, les vêtements pour l’école.

Raymond Carver, Grandir et durer, conversations with Raymond Carver, éditions DIABASE, 2014.

 

 

photo d'une machine à écrire

C’est Maryann, qui travaille tout un été afin d’acheter à R.C. sa 1ère machine à écrire.

En 1958, le jeune couple déménage pour la Californie, dans une petite ville nommée Paradise. C’est là-bas que Ray décide de s’inscrire à l’université confirmant ainsi sa vocation d’écrivain par sa rencontre inspirante avec son premier professeur, John Gardner.

Ce dernier reconnait en Raymond une grande force d’écriture et l’encourage, lui corrige ses écrits sans relâche, lui apprend à préférer aux mots prétendument poétiques des mots simples du quotidien : un style clair dont ne se défera jamais Raymond Carver.

 

Les années qui suivent sont difficiles pour Ray et Maryann : ils s’installent dans différentes villes californiennes, où ils cumulent obligations parentales, boulots ingrats (elle, tour à tour serveuse, vendeuse, télé-communicatrice, lui, gardien d’hôpital, ouvrier agricole, homme d’entretien, ou encore pompiste), accumulent les dettes et tentent tant bien que mal de poursuivre leur études, s’inscrivant dans les universités à proximité, au gré de leurs déménagements.

Ainsi, si Raymond Carver privilégie les formes courtes telles que la nouvelle et le poème, c’est avant tout parce qu’il n’a d’autre choix que de les adopter, la vraie vie ne lui laissant pas le temps pour l’écriture.

 

Les années soixante dont Raymond se souvient comme d’une période difficile, sont aussi celles qui le consacrent en tant qu’écrivain, puisque ses nouvelles et poèmes sont rapidement publiés dans diverses revues locales, universitaires puis de plus grande renommée, et ce-dernier figure dès 1963 parmi la sélection des Best American Short Stories, la célèbre anthologie annuelle des meilleures nouvelles américaines. C’est aussi dans ces années, en 1967, qu’il fait la rencontre de Gordon Lish, son futur éditeur.

Et si la vie de Raymond Carver peut être caractérisée de « tumultueuse » sous de nombreux aspects, il ne manque pas dès ses premières publications, alors qu’il n’a pas même trente ans, de connaître un succès grandissant, obtenant des bourses d’écriture, des mentions spéciales, des prix littéraires ou encore titres d’honneur universitaires pour nombre de ses écrits, voire l’ensemble de son œuvre. Une carrière d’écrivain qui, tout compte fait, a de quoi faire des envieux.

 

Photo de Raymond Carver

Raymond Carver par Bob Adelman ©Anthony Easton, Flickr.

Mais ça n’est que tardivement, au début des années quatre-vingt, que Carver peut enfin se consacrer entièrement à l’écriture ; Avant cela se succèdent vingt années de galère, plongeant le couple Carver dans une précarité et un désarroi sans issue, sinon celle de la longue période d’alcoolisme dont souffrira Raymond, laissant sa femme Maryann encore plus démunie : une dernière épreuve dont le couple ne se remettra pas : ils se séparent définitivement en 1978, au bout de vingt de vie commune, Ray ayant pourtant vaincu son alcoolisme un an plus tôt.

 

Peut-être fallait-il que s’achève cette première étape de son existence. Lui-même considère son sevrage comme la plus grande chose qu’il ait accompli de sa vie toute entière, avant l’écriture ou la paternité, lui permettant ainsi d’accéder à un nouveau départ ; une nouvelle chance, aussi courte soit-elle.

 

Pendant des années, presque toute ma trentaine, j’ai été un grand alcoolique. J’ai gâché beaucoup de choses durant toutes ces années. […] Il y a un mythe tenace autour du lien entre l’alcool et l’écriture. Soyons clairs : boire ne permet pas de créer.

Raymond Carver, Grandir et durer.

 

Et ses dernières années sont heureuses, apaisées. Enfin il se consacre à l’écriture et un deuxième grand amour s’offre à lui, sous les traits de la poétesse Tess Gallagher.

Port de Port Angeles ©Julia takes pictures, Flickr.

Ensemble, ils construisent une relation durable, se suivant l’un l’autre à travers le pays selon où ils enseignent, jusqu’à ce que lui soit attribué en 1983 la Mildred et Harold Strauss living, une bourse annuelle de 35 000 $ lui permettant de démissionner de son poste de professeur, et pour le couple de s’installer définitivement à Port Angeles, petite bourgade de l’état de Washington dont est originaire la poétesse.

En 1987, le premier diagnostic de cancer du poumon tombe pour Raymond. Lui et Tess se marient en juin 1988. En Août, Carver succombe à la maladie, à l’âge de cinquante ans.

 

L’ŒUVRE DE CARVER

 

C’est une œuvre singulière que celle de Raymond Carver, déjà dans cette particularité d’avoir toujours préféré la forme brève à celle (plus en vogue) du roman.

C’est également son style qui saisit à la lecture de ses textes : la langue est d’une extrême simplicité, et pourtant aucun mot ne semble avoir été choisi au hasard. D’où le fait qu’on l’ait apparenté au mouvement minimaliste américain.

 

Rien de ce que j’écris n’est définitif, je change quasiment tous les mots de mes nouvelles ou de mes poèmes, mais je ne touche jamais à la phrase qui en a déclenché l’écriture.

Raymond Carver, Grandir et durer.

 

On lui attribue par ailleurs la paternité du mouvement dit du « réalisme sale », du fait des thèmes abordés dans ses textes, qui dressent des portraits d’hommes et de femmes issus de milieux pauvres évoluant malgré eux dans une réalité qui leur échappe.

Des personnages qui semblent nager entre deux eaux, à la fois contraints par leur modeste condition mais  qui pourtant espèrent que « quelque chose change » : un gamin faisant l’école buissonnière pour aller pêcher la truite en rivière, le mari et la femme qui dans un instant suspendu révèlent leurs infidélités passées et nombre d’autres instantanés de vie, d’apparence ordinaires, mais dont Carver s’empare pour en souligner la singularité.

 

plusieurs images représentant les états unis : un dinner, une rue de New-York et une ferme

Le monde de Carver : une vision multiple des Etats-Unis.

Auteur d’une oeuvre immensément riche, si l’on parle de Raymond Carver comme d’un sculpteur d’histoires, c’est non seulement par mot d’esprit (puisque son patronyme signifie effectivement « sculpteur » en anglais) mais aussi parce que l’on peut dire que toute sa vie durant au détour de quelques vers d’un poème ou quelques pages d’une nouvelle, il s’est fait le témoin des vies dîtes à tort « minuscules », s’attachant à faire naître la beauté dans chaque recoin d’existence, surgissant de toutes parts, du caniveau à la confluence d’un fleuve avec un autre : là où les eaux se mêlent.

 

 

Pour aller plus loin :

 

 

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