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Littérature sous couverture

- temps de lecture approximatif de 6 minutes 6 min - par FLO L

Quelques réflexions et commentaires sur la stratégie de couverture, inspirés par la vision de tant de bibliothèques personnelles à la télévision.

Où l’on réalise que le livre est vraiment une belle invention

En ce moment à la télévision, lorsqu’un expert ou un intellectuel quelconque est interviewé, il répond depuis son domicile, il se filme face à son ordinateur et 9 fois sur 10 il est installé devant SA BIBLIOTHEQUE. En général elle est grande, remplie de beaucoup, mais vraiment beaucoup de livres, avec quelques objets disséminés au hasard ou pas (on pourrait sans doute pas mal disserter sur ces objets). On peut parfois identifier un titre ou une collection. Si on connaît un peu l’aspect extérieur des collections on les repère.

D’ailleurs, si cette activité est trop accaparante on en oublie totalement les paroles dudit expert. Par exemple toute cette série de la collection Quarto de l’éditeur Gallimard derrière le  journaliste Xavier Mauduit dans l’émission 28 minutes d’Arte attire l’œil. La collection se repère facilement, même de dos : sur fonds blanc nom de l’auteur en rouge, titre en noir et photo ou portrait de l’auteur en noir et blanc. Les volumes dépassent en général les 1000 pages et affichent donc plusieurs centimètres d’épaisseur. Sans présenter l’appareil critique de sa grande sœur la collection Pléiade chez le même éditeur, Quarto c’est assez chic tout de même, assez pour donner envie de les regrouper dans sa bibliothèque.

Un bel exemple : A la recherche du temps perdu de Marcel Proust en un seul volume de 2408 pages.

Des livres sonnants et trébuchants on n’a pas encore inventé mieux pour garnir les étagères des bibliothèques. Il y a bien une fierté à offrir au regard de tous des livres alignés dans leur incarnation de papier, d’encre et de carton. Si une liseuse ou un ordinateur peuvent contenir des centaines de livres (lus ou non, la question mérite d’être posée mais pas ici ni maintenant …) il ne vient à l’idée de personne d’exposer ces appareils sur des rayonnages.

 

Où l’on découvre qu’il suffit d’un rien pour être élégant

N’en déplaise à certains le livre est bien un objet. Un objet qui aurait une âme protéiforme (le texte, l’histoire, le style) et une boîte pour la contenir ; d’où l’importance du couvercle, c’est à dire la couverture. D’autant plus que la tendance de ces dernières semaines est de présenter derrière soi, toujours sur les rayons de sa bibliothèque, quelques livres de face, couvertures bien visibles via la caméra. Si vous avez vu Bernard Pivot dans C à vous sur France 5, vous avez dû remarquer derrière lui, bien en évidence, la couverture de 1984  de George Orwell des éditions Gallimard. Une couverture très illustrée et colorée. Mais ce n’est qu’un emballage.

En effet, il s’agit d’une jaquette qui une fois ôtée laisse apparaître l’édition dans sa pureté première : couverture crème, titre en rouge, nom de l’auteur en noir et photographisme figurant le monde. Voici la collection Du monde entier de chez Gallimard qui publie des auteurs étrangers. Elle est une ramification de La Blanche, revendiquée par l’éditeur comme une collection qui n’en est pas une pour la littérature française. En effet son nom ne figure pas sur les livres et elle n’a pas de directeur attitré.

Ce dépouillement graphique, clairement revendiqué comme un choix, n’est pas une exception dans le monde de l’édition française. On le retrouve chez Minuit, chez P.O.L. ou encore chez Corti. L’apparence visuelle des couvertures est proche : une seule couleur unie (du blanc ou approchant), le titre, le nom de l’auteur, celui de l’éditeur en partie basse agrémenté d’un logo.

pour Gallimard : La Nouvelle revue française, revue de littérature étroitement liée à la maison Gallimard

pour Minuit : pour la première fois utilisé sur un ouvrage de Paul Eluard en 1945

pour P.O.L. (Paul Otchakovsky-Laurens, le fondateur), les points évoquent une configuration du jeu de go

pour Corti : le fondateur José Corti rend hommage avec cette rose des vents aux navigateurs de sa famille

 

Ces éditeurs font le pari de la sobriété élégante au service d’une identité forte. Avec peu ils parviennent à se faire reconnaître. C’est le chic à la française. Le lien de la France avec la littérature est particulier, en témoigne le phénomène de la rentrée littéraire typique de notre pays. Si le livre est bien un objet, il s’agit encore de lui donner un style, une signature. Cela va même plus loin puisque que cela pose un postulat implicite de la qualité littéraire du contenu.

Lecteurs, critiques, bibliothécaires de France avons en effet bien du mal à nous départir d’une forme de jugement à priori établi à la simple vue de la couverture d’un livre. Nous sommes attachés à une forme de bon goût qui nous fait lier le flacon et le breuvage. On peut y voir une forme de respect envers les textes et leurs auteurs.

Même lorsqu’ils choisissent l’option de couvertures illustrées, certains éditeurs français savent faire dans l’élégance, pourtant le matériau d’origine frôle parfois le mauvais goût.

Comparons l’édition américaine et celle de la version française du livre de Jonathan Franzen : Freedom

 

sans commentaire, n’est-ce pas ?

 

 

 

 

Où l’on admet qu’une image bien choisie peut beaucoup

L’élégance, même dans les couvertures illustrées, est sans doute insufflée par le lancement en 1972 de la collection de poche Folio chez Gallimard. C’est le typographe et illustrateur Robert Massin qui est aux commandes. Il fixe les règles : un fond blanc plus ou moins conséquent, une typographie unique et pour l’image :

« ce sera tantôt une illustration de peintre, tantôt une photo de film, tantôt encore un collage ; ou une affiche en réduction, un dessin en noir et blanc, une aquarelle, le détail d’un tableau, une image ancienne, un graphisme nouveau, un portrait, une silhouette, un objet rare, etc. »

Il s’agit bien de donner un ton, une ligne directrice mais aussi de laisser une liberté de création.

Chez Actes Sud un même soin est apporté au choix de l’illustration qui occupe entièrement la couverture. Là encore, l’emballage est très réussi, il flatte le regard et attire la main. Les belles couvertures de cette maison participent assurément à sa réputation d’éditeur de textes littéraires d’une certaine qualité comme d’une qualité certaine.

La collection de romans policiers Actes noirs, lancée avec le succès que l’on sait en 2006 grâce à la série Millénium, confirme cette stratégie de marquer les esprits par des repères visuels immuables d’un livre à l’autre. Détaillons la maquette : le fonds noir encadré de rouge, le nom de l’auteur imprimé en blanc, le titre en rouge et surtout une illustration graphique à l’intérieur d’un cadre ovale. C’est très réussi bien que copié sur … la Série noire (Gallimard) des années 80 comme le souligne Alain Korkos.

 

 

 

 

Terminons avec une friandise : les éditions Zulma dédiées à la littérature contemporaine. Les couvertures sont très graphiques, non figuratives en grande majorité, jouant souvent sur la répétition de motifs aux couleurs franches. Un triangle blanc posé sur une pointe permet d’afficher le titre et l’auteur. Notons au passage que l’on retrouve à nouveau une figure géométrique simple, répétée de livre en livre, facile à repérer et à mémoriser.

 

A la fois séduisants à regarder, à lire ; ils sont même appétissants avec leur petit air de tablettes de chocolat.Pour aller plus loin:

une passionnante Petite histoire des couvertures de livres sur le site de l’agence Graphéine

 

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