La langue française menacée ?

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - par Benoît S.

La langue française pourrait-elle un jour disparaître ? Vous trouvez cette interrogation pour le moins exagérée ? Pourtant, de nombreuses voix autorisées, d'Alain Rey à Bernard Pivot, nous alertent régulièrement sur ce péril linguistique à plus ou moins longue échéance.

La violence des polémiques à ce sujet témoigne du malaise. On se rappelle de la levée de boucliers suscitée par la loi sur l’introduction des cours en anglais à l’université, en 2013 [Lire l’article de Télérama]. Plus récemment, une centaine d’écrivains, d’essayistes, de journalistes et d’artistes ont signé une tribune collective pour s’indigner de l’omniprésence de l’anglais au dernier Salon du Livre de Paris. [Lire la tribune dans le Monde].

Le français serait, en effet, principalement menacé par l’anglicisme, qui prolifère dans notre vie quotidienne. Ou plutôt par son avatar moderne, précise, malicieusement, le linguiste Alain Rey : le « californisme » tant il est vrai que ces nouveaux mots nous arrivent tout droit de la Sillicon Valley. Pardon, de la vallée du silicium. [Lire l’article du Point]

Il faut bien admettre que nous contribuons tous, plus ou moins consciemment, à la diffusion de ces anglicismes, en particulier sur notre lieu de travail.

Que celui qui n’a jamais checké ses nombreuses deadlines (au point de flirter dangereusement avec le burn-out) avant de fixer un rendez-vous ASAP (as soon as possible) nous jette la première pierre !

Les langues meurent aussi

Tout d’abord, rappelons un fait, la disparition d’une langue est un acte terriblement banal. Car, oui, à l’image des espèces vivantes, les langues meurent aussi. Et une nouvelle extinction de masse se prépare. Dans son essai, Halte à la mort des langues, le linguiste Claude Hagège nous livre un constat préoccupant. Il en disparaît environ 25 par an sous les effets de l’uniformisation de la planète. A ce rythme et rien n’indique qu’il va s’infléchir, bien au contraire, la moitié des 5000 langues recensées actuellement dans le monde auront disparu dans un siècle.

Le préjudice serait inestimable tant une langue porte une manière de voir et de penser le monde. Mais pour survivre, une langue doit être capable de dire le monde qui l’entoure. Sinon, elle disparaît. C’est justement là que le bât blesse. La culture anglo-saxonne domine le monde sur les plans économique et technologique. Elle impose ses mots. Ce que le français ne parvient plus à faire.

« Quand l’invention sociale est française, le vocabulaire s’anglicise beaucoup moins : c’est le cas autour de 1900, du vélo, de l’automobile ou de l’aviation (avion et les autres dérivés de l’oiseau latin, avis, sont purement français) » note Alain Rey, dans Mille ans de langue française : histoire d’une passion.

Le précédent Gaulois

Claude Hagège nous rappelle, à dessein, le précédent historique des Gaulois. Suite à la conquête des Gaules par Jules César, les élites gauloises adoptèrent rapidement la langue des vainqueurs et délaissèrent leur langue celte. Résultat, le gaulois disparut des radars en l’espace de quelques générations et on compte aujourd’hui à peine une centaine de mots d’origine gauloise dans la langue française.

Plus troublant encore, ce changement culturel ne fut pas obtenu par la force. Il s’agit d’un mouvement spontané, d’acculturation volontaire.

« Imaginez que vous viviez dans un pays dominé par un autre qui vous semble plus fort et plus prestigieux. Vous penserez qu’il faut apprendre sa langue et la faire apprendre à vos enfants le plus tôt possible afin qu’ils puissent s’intégrer à la nouvelle société et y prospérer. Ce qu’il s’est passé en Gaule, se déroule aujourd’hui sous nos yeux au profit de l’anglais. Nous pensons maintenant que sans cet idiome, nos enfants ne pourront pas faire une bonne carrière. C’est un phénomène très fréquent à l’échelle de l’histoire, probablement d’ordre anthropologique. C’est une sorte de soumission, mais spontanée et inconsciente.  » [Lire l’entretien de Claude Hagège dans L’Express]

Quand la France était au centre du monde

Longtemps, la France occupa une place centrale sur l’échiquier international, fruit d’un rayonnement intellectuel et d’une domination politique. Aux XVIIIe et XIXe siècles, le français était alors la langue diplomatique de l’Europe. C’était la langue des traités internationaux et des élites cultivées. Voici deux exemples qui témoignent de ce rayonnement sans nul pareil.

La francophilie de la Russie

La Russie, notamment par l’entremise décisive des Tsars Pierre Ier (1672 – 1725) et Catherine II (1729 – 1796) a longtemps entretenu une profonde admiration pour la culture française. Soucieux de moderniser leur Empire, ces Tsars ont importé des notions politiques et des techniques nouvelles en provenance de la France. Ce qui eut pour effet d’introduire la langue française dans l’aristocratie russe.

L’écrivain Andreï Makine, justement à cheval sur les deux cultures, rappelle également la force du lien littéraire qui existe entre les deux pays :

« Tolstoï avait écrit les premières pages de Guerre et Paix directement en français, avant de se raviser, et le grand Dostoïevski était parvenu à traduire en ­russe Eugénie Grandet, de Balzac. C’est ce qui a déterminé sa vocation littéraire. Et Raskolnikov, c’est un peu Rastignac, non ? » [Lire l’entretien d’Andreï Makine dans Le Figaro]

A tel point qu’encore aujourd’hui, Sylvain Tesson affirme, dans un petit livre humoristique [Ciel mon Moujik], qu’un français pourrait tout à fait se débrouiller à Moscou sans prononcer un mot de russe. « Dès mon premier séjour, mon oreille avait reconnu des pans entiers de phrases russes » rapporte ainsi l’écrivain.

Quand les gallicismes envahissaient l’Angleterre

Ironie de l’Histoire, il fut une époque où le français dictait sa loi à l’anglais. Pendant trois siècles, le français devint même la langue officielle du pays. La raison de cette french invasion ? La conquête de l’Angleterre par un certain Guillaume, en 1066, bien sûr. Vous l’ignoriez ? Cette influence culturelle n’est pas forcément davantage connue de l’autre côté de la Manche, comme nous l’apprend l’écrivain Alain Borer, dans un ouvrage collectif, intitulé Le Français a-t-il perdu sa langue ?  

« Les Anglo-Saxons n’ignorent pas leur dette envers les « Normands », mais ils refusent massivement, au fond, de savoir que leur langue procède du français à hauteur de 63% et à travers 37000 mots.»

Pour ceux qui en douteraient, il suffit de jeter un œil à cette carte animée mise à disposition par l’Oxford Dictionary et qui fait défiler, de 1150 à 2010, les mots empruntés à d’autres langues par les Anglais pour enrichir leur langue.

Le français s’imposa notamment dans le domaine du droit.

« Des mots tels que Council (conseil), court, debt (dette), judge (juge), justice, merchant (marchand) et parliament sont des emprunts directs au roman du XIe siècle, souvent sans modification orthographique par rapport à la graphie de cette époque. » [Le français, quelle histoire !]

Le français devint avant tout la langue des gouvernants. Alain Rey nous renseigne sur cet usage séparé, dans Mille ans de langue française : histoire d’une passion : 

« Le vocabulaire de la nourriture offre, à ce sujet, un éclairage passionnant de cette séparation sociolinguistique. L’animal vivant, élevé et gardé par le serviteur anglo-saxon, reste désigné par son nom anglo-saxon, mais une fois préparé et servi à la table du seigneur normand, il emprunte son nom au français.C’est ainsi que sheep (mouton vivant) devient mutton (viande de mouton), que ox (bœuf vivant) devient beef (viande de boeuf), que pig (cochon) devient pork (porc) que calf (veau vivant) devient veal (viande de veau), que deer (cerf) devient venison (viande de chevreuil de l’ancien français venison) et que fowl (poule) devient poultry (volaille, de l’ancien français pouletrie)[…] La présence normande a conduit à la création de registres séparés où le terme d’origine française est associé à la vie de cour, à la richesse et au prestige, tandis que l’anglo-saxon renvoie à des réalités humbles et communes »

L’emprunt nécessaire

Les linguistes et les historiens savent bien qu’une langue ne peut exister sans recourir aux emprunts pour désigner le monde. Finalement, les seules langues qui n’empruntent pas aux autres langues sont déjà mortes. La représentation d’une langue pure se révèle être une fiction.

« Aucune langue ne vit sans l’apport des autres : toute langue, même les plus unifiées, affirmées dans leur spécificité – comme l’est le français , est d’une certaine manière un catalogue d’emprunts, un gigantesque dictionnaire multilingue. » [Mille ans de langue française : histoire d’une passion d’Alain Rey]

L’influence de l’italien sur le français

Avant cette influence inédite de l’anglais sur notre culture, l’italien restait certainement la langue qui a le plus infusé la langue française. Des milliers de mots italiens ont ainsi été absorbé au gré de deux périodes principalement. (Cette partie s’appuie largement sur la grammaire de référence, Le bon usage de Maurice Grevisse et André Goose).

Tout d’abord, au XIIIe siècle, lorsque les villes Italiennes comme Pise ou Gênes imposaient leur supériorité économique au reste de l’Europe. Ce sont elles qui innovaient alors. On ne s’étonnera donc pas que de nombreux termes relatifs au commerce soient issus de l’Italien. On peut ainsi citer : banque, million, trafic, douane, magasin, banqueroute

Ensuite, au XVIe siècle, lorsque la culture italienne s’affirma comme une référence en matière d’art de vivre. La langue italienne connut donc une influence décisive sur la culture française et cela se retrouve bien sûr dans les mots. Caleçon, appartement, parasol, sorbet, carnaval, moustache … Les domaines de l’architecture (balcon, arcade …) et de la musique (concert, cadence, opéra, piano, solfège, maestro …) sont largement représentés.

L’art de vivre à l’italienne suscita un véritable effet de mode en France et tout particulièrement à la Cour du Roi. Il faut bien reconnaître que cette culture apporta une touche de raffinement et d’élégance à des mœurs françaises encore bien rustiques et pas tout à fait sorties de la féodalité. L’usage de la fourchette nous vient ainsi de l’Italie.

Et déjà, en son temps, ces italianismes furent perçus comme une menace et qualifiés de « corruptions italiques » par leurs détracteurs.

Le français reste une langue d’expression mondiale

Certes, le français a perdu la première place qu’il occupait parmi les élites cultivées en Europe, aux XVIIIe et XIXe siècles. Ce qui peut nourrir une impression de nostalgie voire de déclassement. Mais il y a tout de même des signaux qui prêtent à l’optimisme.

Selon, l’étude de l’économiste et chercheur Kai Chan, de l’école de commerce INSEAD, le français serait la 3e langue la plus influente dans le monde après l’anglais et le mandarin. Et ce, même si son nombre de locuteurs dans le monde paraît faible.  Car, l’importance d’une langue ne se mesure pas seulement au nombre de ses locuteurs. Ainsi, à la différence du mandarin, pourtant parlé par 960 millions de personnes, le français peut se targuer d’être une langue transnationale. Il occupe le statut de langue officielle ou co-officielle de 36 Etats dans le monde, répartis sur les cinq continents. Cette influence lui permet d’être une langue diplomatique, à l’ONU et dans les institutions européennes.

Le français peut même espérer connaître un dynamisme démographique important en Afrique, dans les prochaines années. Selon l’Organisation Internationale de la Francophonie, on pourrait compter 700 millions de francophones en 2050 dont 85 % vivraient en Afrique.

La force de la création

Rappelons, enfin, le rôle fondamental des écrivains dans la vitalité d’une langue. Dans la foulée de l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, qui promulgue le français comme langue officielle, ce sont les poètes de la Pléiade, parmi lesquels Ronsard et Du Bellay, qui vont donner ses lettres de noblesse à ce qui n’est encore qu’une langue administrative. Le lexicologue Jean Pruvost souligne un acte politique et militant. [Lire son entretien dans L’Express]

Dans Mille ans de langue française : histoire d’une passion, Alain Rey nous livre ainsi un diagnostic passionné et optimiste de la langue française. Nous lui laissons ces mots de conclusion :

« Les usages les plus forts, les plus hauts du français sont ceux qui résultent d’un choix. Où ce choix est-il le plus enrichissant ? Certainement, lorsqu’un créateur en langage, né dans une autre langue, décide de risquer ce va-tout de l’expression qu’est l’écriture littéraire dans cette langue autre. Tout écrivain, tout poète fait de de son propre idiome une langue étrangère à elle-même par le style. Tant que ce phénomène aura pour support le français, surtout lorsque la langue d’origine est reconnue capable d ‘une grande littérature, la langue choisie pour créer ne sera pas en réel danger. Samuel Beckett, Julien Green, Eugène Ionesco, Georges Schéhadé, Leopold Senghor, Aimé Cesaire, François Cheng, tant de Maghrébins, d’Africains, de Russes, de Grecs, d’Iraniens, des poètes comme Salah Stetié, des romanciers, conteurs comme Amadou Hampaté Ba, des essayistes … non seulement créent en français mais créent et modèlent le français de demain. La littérature en français […] Constatons qu’aux époques d’universalité fictives de la langue française, il y avait moins de grands créateurs en français parmi ceux qui sont nés dans une autre langue qu’aujourd’hui. Oublions les classements infantiles où n’être plus le premier signifie être rien. »

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