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Lumières, lumières, lumières

Evelyne de la Chenelière

Mises en ombre et en lumière, Mme Ramsay et Lily Briscoe, deux personnages issus du roman de Virginia Woolf, "Vers le phare", se confrontent. Les temps superposés de la pièce offrent des fenêtres ouvertes sur leur vie intérieure.

Leur choix de vie, leur conception du monde semblent les opposer. Mais les heurts apparents, révèlent en réalité la même volonté de fabriquer du sens  et une vision de l’existence à partir du réel.

Mme Ramsay, mère attentionnée envers ses huit enfants, compréhensive vis à vis de son mari, est une maîtresse de maison bienveillante envers ses hôtes. On comprend que rien ne peut altérer l’harmonie qu’elle fabrique et entretient. Lily Briscoe fait un choix anti-conformiste, elle est artiste peintre et très attachée à sa solitude.

L’auteure, recompose les temps du récit du roman et dénoue ses fils. Les frontières deviennent floues, provoquant une méditation inondée de poésie.

La pièce se déploie d’ailleurs en trois parties : “La fenêtre (le temps de l’indicatif)”, “Le repas (le futur antérieur), “Le Phare (le conditionnel)”. La première campe la situation actuelle, le temps de l’énonciation, la seconde ouvre une fenêtre sur la personne de Mme Ramsay, la troisième est un focus sur Lily Briscoe, protagoniste et témoin de l’existence de Mme Ramsay.

Les superpositions temporelles, interrogent la langue comme conditionnement de l’expression de la pensée et révèlent une sensible fragilité du monde.

Le thème de la promenade au phare apparaît comme un leitmotiv, voire une métaphore d’un désir inatteignable. Promise dix ans plus tôt, elle n’a pas eu lieu, faute de beau temps. Elle se produit à la fin de la pièce, un peu tard donc. Mais surtout, plus rien n’est comme avant : Mme Ramsay a disparu et le petit James a bien grandit, tandis que son frère Andrew est mort à la guerre.

 

Evelyne de La Chenelière

Née à Montréal en 1975, elle est diplômée en étude de lettres modernes de la Sorbonne.

Comédienne et dramaturge de la scène québécoise, elle est issue du Nouveau Théâtre Expérimental.

Plusieurs des pièces d’Evelyne de la Chenelière ont été présentées au Québec et à l’étranger. Certaines d’entre elles ont été traduites en plusieurs langues.

Elle reçoit le prix littéraire du gouverneur général pour son recueil intitulé, “Désordre public”, en 2006.

En 2010, sa pièce, “Les pieds des anges” se voit décerner le prestigieux prix SACD de la dramaturgie de langue française.

Elle est en résidence à l’Espace Go depuis 2014 et cela pour les trois prochaines saisons.

Extrait

1. La fenêtre (le présent de l’indicatif)

[…]

Noir

Lily.- Une nuit. Une petite nuit de dix ans. Et plus personne.

Hier il y avait la maison pleine de gens, de chaises, de vaisselle.

Maintenant les hirondelles, les petits rongeurs et les crapauds se faufilent

entre la porcelaine brisée et les livres moisis.

Dehors est dedans.

La nature se déploie-t-elle autant que meurent les gens ?

Ne trouvez-vous pas que l’indifférence de la nature est effrayante ?

Madame Ramsay ?

Lumière

Madame Ramsay.- Rien ne nous empêche de croire qu’il fera beau demain.

Noir

Lily.- Hier nous pouvions encore dire fera-t-il beau demain ?

Nous pouvions nous poser cette question et ne pas connaître la réponse.

Nous le pouvions.

Tout est devenu le passé.

Maintenant nous savons que, le lendemain, il n’a pas fait beau.

Madame Ramsay ?

Lumière

Madame Ramsay.- (Elle regarde toujours par la fenêtre et s’adresse à James, qu’on ne voit pas.) S’il fait beau, je te promets que nous irons au Phare, James.

Lily.- Il n’a pas fait beau, et vous n’êtes jamais allés faire cette promenade au Phare, dont James rêve depuis qu’il a aperçu le Phare.

[…]

Noir

Lily.- Quand James s’assoit dans un petit bassin, il peut très bien décider qu’il est au beau milieu de l’océan. Il le peut. Et personne ne le contredira. Jamais il ne nous viendrait à l’idée de lui dire Mais non, c’est faux, ton océan n’est pas un océan, c’est une flaque.

James adore les flaques, les bassins, les trous d’eau. Il métamorphose les poissons minuscules en requins et en baleines, il projette d’immenses nuages sur ce monde minuscule en cachant le soleil de sa petite main, il plonge le monde dans les ténèbres, puis il écarte brusquement la main pour l’inonder de lumière. Il est libre et puissant. Et personne ne vient lui dire que tout est faux.

 

 

 

 

 

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