Juicy Salif, la parure et la pointe

« ce que les choses en leur intimité jamais ne pensèrent être » Rainer Maria Rilke

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - Modifié le 03/05/2020 par Dalli

Depuis le 17 mars 2020 têtes à têtes, mains à mains avec LES OBJETS DOMESTIQUES sont plus fréquents. Nous les côtoyons, regardons, utilisons, fatiguons intensément, plus ou moins voire pas du tout. Certains intègrent ou quittent nos placards et vitrines, s’affichent telles, sinon des œuvres d’art, des curiosités vertueuses. Une intimité toute particulière peut se tisser (si nous les avions oubliés, négligés) ou se rejoue tout simplement, du BALLET DE L’USAGE à celui de la CONTEMPLATION. Ainsi, le temps pris, pour poser nos regards sur les choses tout près de nous, participe au développement d’une imagination confinée mais LIBRE.

©Philippe Starck, Juicy Salif
©Philippe Starck, Juicy Salif

 

Selon Stéphane Vial « sa valeur d’estime est si forte qu’on préfère le mettre en exposition sur une étagère plutôt que de s’en servir pour (mal) presser une orange ». En effet, à bien regarder ce presse agrumes, trouble et dérangement cognitifs en dissimulent la fonction. Distorsion ménagère, oxymore (un objet utilitaire inutilisable) sont clarifiées par Umberto Eco et Alberto Alessi :

« Le donneur d’ordre ne voulait pas du tout avoir un vrai presse-citron mais un chef-d’œuvre, et un objet de conversation, que l’acheteur pourrait désirer comme une sculpture abstraite, ou tout au moins comme un objet de prestige, mais pas du tout comme un ustensile de cuisine que l’on pourrait utiliser en pratique » affirme l’écrivain.

« Il est très important de travailler sur les frontières de l’impossible sans aller jusqu’à faire des produits que les gens ne comprendront pas ou n’achèteront pasNous devons avoir un ou deux fiascos par an pour garder notre leadership dans le design. » poursuit le perspicace, avisé et bienheureux éditeur.

Pour Philippe Starck le prénommé Juicy Salif offre en toute autonomie, une histoire, un motif de discussion « il y a très peu de volonté de presser des citrons, il y a plutôt une volonté d’aider d’une autre façon ». L’objet serait expérentiel.

  • De l’art

l’incontestable IMPRATICABILITE de Salif le rattache donc à une famille artistique. Certains verront des échos iconographiques avec une espèce animale : arthropodes chélicérés terrestres ou aquatiques, poulpe en mode  « Minority report » (fonte d’aluminium ou chrome oblige), d’autres une fusé « tintinophilique », Philippe Starck s’amusant d’un héritage et virus familial : « Moi je suis l’Obélix de l’aéronautique «  (-) mon père étant un fou furieux d’aviation, en dehors de construire des avions Starck, qui étaient des sortes de Ferrari de l’entre-deux guerres, très fins, très élégants, très réputés ».

Ovni miniaturisé, accessoire échappé d’une production post apocalyptique, « cohorte d’Aliens » si pluriel, objet d’art sculptural aux accents 70…. ? Son intelligence et polyvalence  affolent notre connectique, font oublier la fonction, la cachent, la rendent accessoire voire interdite. De l’inédit dans le champ du design ?

2000 c’est le jubilé de la marque Alessi. Philippe Starck pour l’occasion, recouvre 9999 exemplaires d’une fine couche d’or créant une série limitée et justifiée tel un multiple.  Sur la pièce il est possible de lire »Juicy Salif Gold est un objet de collection » , un rappel à l’intrusion du ready made sur le territoire de l’Art. Une alerte ou injonction l’accompagnent: ne l’utilisez pas, en tous cas pas comme presse-citron au risque, avec l’acidité, d’endommager la dorure. Pour ses 25 ans une édition  blanche était  apparue, elle aussi à valeur ajoutée.

Pourtant, est-ce encore la fonction qui importe? Le design devient SEMANTIQUE livrant un ustensile, plutôt un CONCEPT COMMUNICANT  servant presque accessoirement ou incidemment à un usage QUOTIDIEN improbable…

  • …QUOTIDIEN

— commun et tiède, tel que demain aussi bien qu’hier.
Michel Leiris, Langage tangage ou ce que les mots me disent.

Le quotidien ? Pierre Macherey  le pense comme un monde où « l’attendu domine, et comme un système à la marge, où il y a toujours place pour de l’inattendu : c’est-à-dire que tradition et innovation y sont en confrontation permanente. De ce point de vue, le quotidien, ce n’est pas exactement la même chose que l’ordinaire, c’est-à-dire un ensemble systématique de pratiques soumises à des régularités figées : le quotidien est en effet exposé en permanence au risque de l’irrégularité, qui, sans transition, le fait basculer dans l’extraordinaire. De là une permanente co-présence de l’accoutumé et de l’insolite, source de surprise et de tension, qui fait la trame du quotidien, où certitude et incertitude sont inextricablement mêlées. »

  • La nappe

Conçu  en 1986 sur une table de restaurant lors d’un déjeuner, l’échographie est déjà hors normes, sur la nappe. La demande initiale d’Alessi qui multiplie les commandes auprès de designer de renom est un plateau qui ne sera jamais réalisé. Alberto Alessi dira « J’ai reçu une serviette de la part de Philippe Starck, parmi les quelques taches de sauce tomate, il y avait quelques croquis, une forme unique de ce qui allait devenir le Juicy Salif. »

 Salif nait donc en 1990, cône sur tripode en métal de 29 cm, il est accueilli à grand bruit. Salif, toujours magistral, a 30 ANS cette année. Celui qui engendre, précède, devance (sens de son prénom) semble immarcescible. Salif Juteux sonne comme le surnom d’un mafieux provocateur, prodigue et vertueux, CULTE (plus d’ 1 millions d’exemplaires vendus dans le monde entier…)

Le presse agrumes d’Art intègre les collections des plus grands Musées internationaux dont le Centre Pompidou aux côtés de sa famille d’objets clanique, Les Starck :  Les Abat jours corona Fume, corona Rattan, corona AMB, corona Bon jour … à l’ombre de Berta Youssef et Miss Sissi…

  • Vertueux objets

L’objet dans le contexte du rétrécissement de notre champ spatial, à portée de vue et de mains, avoue ses vertus inspiratrices comme cathartiques…

A l’instar de Michal Luria, designeuse et doctorante à l’Institut d’interaction homme-machine de l’Université Carnegie Mellon qui invite à utiliser tout objet comme déversoir, à leur infliger une cohorte de désagréments libérateurs Dominique Cupillard in « ce plein de vides, de rêves et de mémoires liés » le présente comme SALVATEUR, « Qui sait de quels désordres les objets nous délivrent, déviant pour ainsi dire sur eux le cours d’une violence déréglée qui sans eux trouverait moins d’exutoires, et de quelles souffrances aussi ils nous protègent ou nous consolent, nous permettant d’être moins vulnérables aux assauts ravageurs de la beauté, car eux aussi l’hébergent, mais plus pacifiquement pour nous qu’un corps ou un visage. Tranquille repos des objets ! »

Et puis n’oublions pas, Le design s’est Réinventer le monde sensible disait Gaetano Pesce et …créer de l’EMOTION IMMEDIATE selon Mendini « L’objet décoré répond à sa fonction mais il transmet autre chose, qui échappe à la fonction aussi bien qu’à la théorie, et qui ne concerne plus que l’émotion immédiate »

 

Synapses :

« Laisser s’épanouir toute impression et tout germe d’un sentiment au plus profond de soi, dans l’obscurité, dans l’ineffable, dans l’inconscient, dans cette région où notre propre entendement n’accède pas, attendre en toute humilité et patience l’heure où l’on accouchera d’une clarté neuve : c’est cela seulement qui est vivre en artiste, dans l’intelligence des choses comme dans la création« .Rainer Maria Rilke , Lettres à un jeune poète

Un jour un objet : rubrique du Monde

Philippe Starck

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