« Devenir soi n’est-ce pas devenir fou? » Fred Deux

Fred Deux, le visionnaire

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - par Tori

Créateur compulsif qui indistinctement dessine, raconte et écrit dans un flot ininterrompu qui court sans fin sur le papier. Fred Deux n’arrête jamais de ressasser et recracher sa vie, ses rêves et cauchemars. « Je suis un accident. Pour un autre, je suis un malade. Tout le prouve. Mes dessins se pressent contre moi. Je vis comme un étranglé. » (Continuum, Marseille : A. Dimanche, 2001, p.48)

Fred DEUX, Non titrée, burin sur papier Japon, 67 x 51 cm ©succession Fred Deux ©Galerie Metropolis Coll. BmL, artothèque (A MF DEU 04822)

Une enfance traumatisante

Fred Deux est né à Boulogne-Billancourt le 1er juillet 1924. Désœuvré à l’école, à l’âge de 13 ans, malgré lui et sans diplôme, il suit son père et part travailler à l’usine. En 1941-1943, il devient électricien dans une usine d’aviation.

Il a cependant très peur de devenir comme son père : un raté, un rebut de la société. Sa vie est étriquée, confinée dans une cave aménagée où il vit avec ses parents et sa grand-mère. Cette cave restera son refuge, son nid. D’un nid à l’autre, il aménage un atelier dans l’entresol de la librairie où il travaille de 1948 à 1951. Plus tard ce sera le grenier de la vieille maison où il vivra plusieurs années avec sa femme Cécile Reims, dans le hameau de Lacoux (Ain).

C’est dans ses rêves qu’il s’échappe et résiste à un quotidien trop âpre pour un enfant : grand-mère aveugle, père alcoolique, mère malade des poumons. Ses parents se querellent quotidiennement et violemment. Son oncle paternel, Edouard, avec qui Fred Deux a une relation forte, met fin à ses jours à l’âge de 27 ans alors que Fred Deux n’a que 12 ans. Marquée par les déboires de son enfance, son adolescence fut une lente destruction.

 

« J’ai eu de la fierté à savoir que le quartier était au courant de notre situation. Celle de la mère (pauv’femme), du père (un moins que rien), de la grand-mère (une malheureuse), de l’oncle (il a fini par là où il aurait dû commencer), et le petit (il ne fera rien de bien, c’est dans le sang). »

(Continuum, Marseille : A. Dimanche, 2001, p.43)

 

C’est dans ce contexte angoissant que va grandir et se construire Fred Deux.

 

Fred Deux, créateur singulier

Fred Deux est autodidacte. Ses œuvres impulsives, dérangeantes, inspirées et obsessionnelles l’apparentent à l’Art Brut. La création est pour lui une nécessité vitale, son souffle, son instinct de vie. Cependant il refuse toute appartenance à cette famille d’auteurs. Il expose néanmoins en 2009 à la Halle Saint Pierre à Paris, lieu consacré à l’Art Brut.

Un temps proche des surréalistes, il s’en éloigne rapidement mais reste en contact avec quelques artistes comme Victor Brauner ou Roberto Matta. Son œuvre conserve toujours une affinité plastique avec ce mouvement. Ses écrits, paroles et dessins mêlent réalité, rêve et cauchemar. Chez Fred Deux, la réalité n’est pas séparée entre jour et nuit, objet et chimère, dedans et dehors, dessus et dessous. Le lecteur se perd dans un récit linéaire qui tisse plusieurs strates de vie.

Sous le nom de Jean Douassot, il publie son premier grand récit, une oeuvre monumentale, « La Gana ». Ce roman autobiographique, impudique et viscéral décrit avec cruauté et violence l’enfance de Fred Deux.

En 1963, il commence à se raconter sur un magnétophone qu’on lui a secrètement offert. 132 cassettes audio de vie parlée , environ 200 heures d’enregistrements, sur 31 ans.

« Ce sont des mots écrits avec ma langue, avec mon souffle. Je me découvre, comme je me suis découvert avec du papier mais il y a une différence. Au commencement de cette corde tirée hors de moi, c’est le son, la couleur de la voix, la musique. Ça change tout.»

(Terre mère, Journal 1997-1998, Marseille : A. Dimanche, 1999)

 

L’art comme une contrainte vitale 

En quête de liberté

Pour Fred Deux, la création n’est pas un acte souverain et délibéré. Elle n’est pas une mise en œuvre d’un protocole établi ou l’expression d’une idée préalable mais une quête douloureuse et nécessaire, un travail conjuratoire, souterrain, limbique.

L’art c’est autant une quête de liberté que l’exercice même de la liberté, une façon de s’équilibrer, de se purger, de s’expulser, de se raconter à l’infini jusqu’ à l’oubli de soi. L’art c’est tout autant l’expression que l’excrétion. C’est le système digestif de l’inconscient.

 

« Un jour j’ouvrirai mes valises, mes malles, mes paquets comme j’ouvrirai ma tête, mes yeux, mes mains, et je vivrai. »

(Entrée de secours, 1999-2003, Cognac : le Temps qu’il fait, 2007, p.10)

 

 

Partir à l’aventure de soi

Forge existentielle, l’art est pour Fred Deux un moyen de d’empoigner, de marteler la réalité, de transformer ses fragilités en récit, de les exorciser dans un univers graphique. C’est un moyen de figurer sa présence au monde, partir à l’aventure de soi et peut-être finir par se rencontrer à travers la création. Ses dessins, enregistrements ou écrits, où il ne cesse de se dire, de s’inscrire au monde, sont une exploration de l’énigme de sa propre existence singulière et inquiète. Il entre dans la création comme dans un grand vertige, comme dans un monde à la fois familier et inconnu pour s’y jeter sans fin et se révéler, comme dans un miroir.

 

« Quelque part quelqu’un est chien est aboie à la lune  […]

Quelqu’un est comme une goutte d’eau est une maquette de l’océan […]

Quelqu’un le soleil ne luit plus sur son arbre

Quelqu’un il ne se passe plus rien dans sa vie, plus rien, plus rien que le vide, plus rien, plus rien

Il aspire au silence, quelqu’un

Quelqu’un une nouvelle fenêtre »

Extrait de : Henri Michaux, Quelque part quelqu’un. Edition Gallimard, 1929

 

Immédiate, organique, l’œuvre de Fred Deux donne corps à la litanie des fantômes, des plaies, des chimères qui grouillent sous sa peau.

Avec lui on est loin d’un art académique, maîtrisé, protocolaire ou conceptuel. On est dans la chair, dans le vif, au cœur des entrailles.

Il fait, défait, jette, refait et insiste.

 

« J’ai souvent envie de refaire. (De tout refaire) Refaire quoi ? Racler. Raviner. Gratter (…) Je veux remettre la main sur moi. Je dois frotter, faire tomber la terre collée à mes pieds. C’est sous eux que se trouvent les mots. Je peux marcher derrière moi. »

(Entrée de secours, 1999-2003, Cognac : le Temps qu’il fait, 2007, p.204)

Le doute

Dessiner est pour lui une activité solitaire et presque honteuse. Le doute ne cessera de l’habiter et pourtant il ne cessera de créer, d’exprimer, de faire sortir le trop-plein d’un « dedans » en souffrance, en suspens, en attente. Cette quantité de matière qui le submerge, qui déborde et se déverse au-dehors, sur le papier.

 

« Moi, ai-je les moyens (je n’ai aucun courage) de faire autrement que de m’aventurer en doutant ? »

(Entrée de secours, 1999-2003, Cognac : le Temps qu’il fait, 2007,  p.207)

 

 

Une vie dessinée

 Comme il pense, il parle, il écrit et il dessine, par morceau, en détail, par touches, par taches. Il se livre à cœur ouvert. Il dissèque. Dans les œuvres de Fred Deux des créatures, gueule ouverte, ventre déchiqueté, sexe béant avalent et rejettent tout un monde qui se déploie, grouille, s’enroule…

Autant dans son œuvre dessinée que dans ses livres ou ses enregistrements, Fred Deux a le souci du détail, du minuscule, du minutieux. Il plante le décor et décrit avec précision un monde protéiforme, végétal, animal, une oeuvre organique.

 

« Il y avait une boule dans ma vie. Elle devait contenir une totalité. La faire venir, s’en approcher sans brusquer. Tout s’en trouvera déplacé. Les mots écrits auront la teinte des paroles prononcées ; les traits dans le dessin seront marqués par ce qui cavale dans ma tête. Je ne suis pas devenu une charrette emballée mais un type qui a compris qu’il joue sa seule carte… »

 (Terre mère, Journal 1997-1998, Marseille : A. Dimanche, 1999)

 Les taches

Il se met à peindre des taches après avoir découvert le travail de Paul Klee, qui est pour lui une révélation.

Couverture du catalogue d’exposition Paul Klee (New York : 1941)

 

« Je fais des taches. On peut faire des taches et ça veut dire quelques chose.»

Les influences majeures de Paul Klee sur Fred Deux sont la couleur diluée, les coulures et les taches. Dans les taches il interprète et donne naissance à des figures tentaculaires.

Découvrant son travail, Cécile Reims, sa future femme lui révèle : « la première fois que je suis venue ici, vous m’aviez montré des feuilles tachées que j’avais beaucoup aimées. C’était si direct, si dur, si fort, je me souviens d’une feuille d’un rouge violent, et des éclats partant en tous sens.» (Entrée de secours, 1999-2003, Cognac : le Temps qu’il fait, 2007,  p.66)

 

Les fonds colorés

Plus tard, Fred Deux fait des fonds. Il les invente, les prépare jusqu’au un moment où il sent que le fond est prêt pour accueillir un dessin. La couleur devient plus fréquente.

 

Le dessin

Dans plusieurs de ses dessins ciselés de petits carrés, serrés les uns contre les autres, puis des « huit » écrasés comme des divisions cellulaires, forment comme les mailles d’un filet qui enferme et contient. La représentation du nid, du creux, du cocon, du ventre, de la matrice est récurrente. Têtes, ventres et sexes s’imbriquent et donnent naissance à des monstres. Les dessins anxiogènes, passionnants et vertigineux de Fred Deux reflètent l’étrangeté de ses pensées enfouies.

Des profils au nez et menton pointus, un vide blanc remplaçant le cerveau, des jambes se transformant en pattes, des mains en griffes ou couteaux, mi-homme, mi-oiseau, mi-araignée (Bienheureux mortels, 1996. mine de plomb, crayon de couleur et aquarelle)

 

« Bienheureux mortels », 1996. Mine de plomb, crayon de couleur et aquarelle,
76 x 56 cm, © Galerie Michel Descours, Lyon / Galerie Alain Margaron, Paris

 

Impossible ou inutile de décoder, disséquer, tordre le dessin pour le comprendre. Il reste toujours un mystère vibrant et inquiétant.

 

« Je veux m’allonger dans une feuille et tirer la longue planche – Multipliant, serrant, entassant ce qui est saisissable pour former autour de mon corps, un double corps, sans espace, articulations bloqués, vissées, clouées, ne faisant qu’un avec les angles. Tu vois ? Est-ce que tu vois? J’ai bien peur de te répondre -Non – je sens. »

(Gris, Paris : Ed. de la Différence, 1978)

 

Fred Deux « Gris »

 

Les séries

Fred Deux procède aussi par séries. En 1963, il trace ses premiers dessins au crayon sur fonds aquarellés : Les Otages en référence aux  Otages de Jean Fautrier et son engagement dans la Résistance (Maquis du Doubs en 1943).

 

« Otage », 1965. Mine de plomb, crayon de couleur et aquarelle sur papier Sirius
25 x 15 cm ©Galerie Michel Descours, Lyon

 

Dans les Spermes colorés, dessins à la mine de plomb et peinture cellulosique, la couleur intense est resserrée sur une partie centrale du dessin, laissant le blanc de la feuille tout autour.

 

« Sperme coloré », 1974. Mine de plomb et peinture cellulosique
69 x 55 cm © Galerie Michel Descours, Lyon / Galerie Alain Margaron, Paris

L’écriture

Le texte qui accompagne presque toujours ses dessins n’est jamais qu’un simple commentaire, mais le prolongement de son œuvre graphique.

 

A partir de 1970 sa femme, Cécile Reims, traduit ses dessins en gravures. Tout deux solitaires, écorchés, atteints de tuberculose sont entraînés dans la même spirale de création. Cécile Reims grave les œuvres des plus grands (Hans Bellemer…) et écrit « L’Epure », l’histoire d’une vie. Dès 1951, date de leur rencontre, l’art devient le fondement de leur couple, le ciment de leur vie.

 

 

Beauté et souffrance

Chez Fred Deux, la puissance du trait est une force de vie née de la souffrance. Son travail se réalise autant dans la douleur que dans le plaisir. Il espère avec angoisse que le dessin vienne à lui, que sa main lui dicte le chemin.

« La beauté a quelque chose de monstrueux. Elle est vorace. La beauté est cachée dans la souffrance. La beauté est cachée dans l’écriture souffrante de la Gana. (…) Quand j’ai souffert, je ne décide pas mieux mais je décide plus. » « Ça nous modèle autrement ».

 

(interview de Fred Deux pour exposition à la Halle Saint Pierre, 2008)

 

« Il y a des souffrances qui ne peuvent pas nous faire reculer »

Fred Deux

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