De l’Iliade au MMA : pratiques et représentations de la castagne à travers les âges

- temps de lecture approximatif de 18 minutes 18 min - par gdamon

Après vingt ans de bataille juridique, le MMA (Mixed martial arts) vient d'être légalisé en France. Sport controversé proposant des combats (presque) dénués de règles, il met surtout en scène une confrontation entre disciplines. Une idée dont l'histoire est presque aussi longue que celle de l'écriture, et qui a fait les grandes heures d'un certain cinéma.

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La première scène de boxe de la littérature occidentale se trouve au chant XXIII de L’Iliade, à l’occasion des jeux funéraires de Patrocle. Les guerriers grecs Épéios et Euryalos s’y affrontent à poings nus :

Les deux hommes, s’étant ceints, marchèrent au centre du terrain des jeux. Se faisant face, ils levèrent leurs poings, tous les deux en même temps, avec leurs bras solides. Ils tombèrent l’un sur l’autre et leurs lourdes mains se mêlèrent. Il y eut un craquement terrible de mâchoires. La sueur ruisselait partout de leurs membres. Le divin Épéios s’élança et frappa à la joue Euryalos, qui jetait partout des regards d’inquiétude. Il ne tint plus longtemps et ses membres luisants sous lui s’abattirent. Sous le frisson de Borée, le poisson saute en l’air sur la grève couverte d’algues et le recouvre le flot noir… Ainsi le coup qu’il reçut fit sauter en l’air Euryalos.

(Traduction de Louis Bardollet)

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On sait l’importance que prendront par la suite le pugilat et pancrace (sorte de free fight avant la lettre) dans les jeux olympiques antiques. Évidemment, la Grèce n’a pas inventé le combat à mains nues : en Égypte, on trouve déjà des représentations de lutte sur les murs de tombeaux du Moyen Empire (-2033 à -1786).

Fresque ornant une des sépultures de Beni Hassan

L’avènement du christianisme et la fin du monde antique sonneront le glas de ces pratiques mi-sportives mi-religieuses. La littérature médiévale, chevalerie oblige, fera la part belle aux joutes et duels à l’épée. Les sources mentionnant le combat à main nue sont alors surtout des manuels à usage militaire.

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C’est à l’époque moderne, et en Asie, que les arts martiaux tels que nous les connaissons se codifient. Auparavant, selon le sociologue Seghir Lazri, « pratiquer un art martial, c’était avant tout développer une spiritualité« , en témoignent les suffixes « do » ou « dao » (« voie ») accolés aux noms des disciplines japonaises ou vietnamiennes. La disparition des castes guerrières traditionnelles et l’apparition des États-nations vont entraîner une redéfinition de ces pratiques :

Par la suite, les divers évènements historiques en Asie, et notamment les guerres relatives à l’apparition des États nation, vont participer à la redéfinition de ces arts spirituels en arts entièrement guerriers. L’époque Edo, au Japon, se caractérisant par l’unification de la nation et une refonte du système étatique, voit les arts de combat ne plus être associés à une dimension religieuse, mais beaucoup plus à une dimension politique et culturelle. Le ju-jitsu par exemple, apparaît suite à un détachement des techniques guerrières de la caste des samouraïs, pour devenir une pratique d’éducation corporelle faisant de tout Japonais, un guerrier potentiel.

(Source : Libération)

Qui es-tu, film de tournoi d’arts martiaux ?

Cette évolution aura rapidement son expression cinématographique : dès les années 1920, des films d’arts martiaux sont produits à Shanghai. Après de nombreux soubresauts – dont une guerre mondiale et une révolution -, c’est pourtant à Hong-Kong, à l’époque colonie britannique, que le film de kung-fu prend son essor. Cet engouement devient un phénomène mondial lorsqu’en 1970 un enfant du pays revient d’Amérique, où il s’est fait remarquer dans une série télé et a accessoirement créé son propre art martial : Bruce Lee.

Le petit dragon aura le temps de jouer dans quatre films et demi avant sa mort en 1973. Au-delà d’intrigues criminelles assez minces, c’est la confrontation entre combattants et styles martiaux qui fait la saveur de ces films : dans La Fureur de vaincre, l’élève préféré d’un maître de kung-fu assassiné défie toute une école de karaté sur fond de colonialisme japonais. La Fureur du dragon verra Lee affronter le karatéka Chuck Norris dans et un combat d’anthologie au Colisée de Rome. Enfin, Opération dragon propose un véritable tournoi et l’inachevé Jeu de la mort fait la part belle aux confrontations de styles.

Bruce Lee et Chuck Norris renouvelant l’approche du tourisme en Italie

Les films d’arts martiaux seront la grande manne du cinéma hongkongais des années 70, révélant des acteurs-athlètes tels que Jackie Chan ou Jet Li. Le genre s’exporte alors aux États-Unis, où les stars de la baston seront dans les années 80 Steven Seagal, Dolph Lundgren ou Chuck Norris, remis de la raclée reçue au Colisée.

Avec Jean-Claude Van Damme, le film-de-tournoi-où-s’affrontent-des-disciplines-différentes devient un sous-genre à part entière : nombre de ses plus grands succès (Bloodsport, Full contact, Le Grand tournoi…) sont structurés par des compétitions plus ou moins légales où le héros va conquérir la richesse/gloire/vengeance face à une série de brutes pittoresques et deux fois plus grosses que lui.

Van Damme conquérant la richesse/gloire/vengeance avec honneur

Nombre de producteurs s’engouffreront dans cette niche, avec toute la variété possible de disciplines : karaté (Karate Kid de John G. Avildsen, 1984), muay thaï (Kickboxer de Mark Disalle et David Worth, 1989, avec Jean-Claude Van Damme),  taekwondo (Best of the best, 1989, Robert Radler), capoeira (Only the strong de Sheldon Lettich, 1993, avec Mark Dacascos).

Impossible également d’omettre une série BD tôt adaptée en anime qui a marqué deux générations : Dragon Ball d’Akira Toriyama. C’est au cours d’une compétition internationale d’arts martiaux, le tenkaïchi budokaï, Son Goku et Krilin feront leurs premières armes, notamment face à Ten Shin Han, Piccolo ou encore leur propre maître, Kamé Sennin AKA Tortue Géniale, incognito sous le pseudonyme de Jackie Chun.

Cette floraison de films a rapidement donné lieu au développement d’une rhétorique filmique extrêmement codifiée, décrite par l’anthropologue Frédéric Maguet :

Plus la probabilité de la victoire est faible a priori, plus cette victoire rend le héros grandiose, plus Goliath est décrit comme invincible, plus le soulagement de voir David le vaincre s’accompagne de la certitude admirative d’une intervention divine. Dans les films, l’opposant n’est pas décrit comme invincible, il est montré comme tel en action. Sa force est légendaire, elle est annoncée, mais elle ne devient manifeste que lorsqu’elle est révélée, à la faveur d’un premier combat où le héros principal est en général mis à mal. La tension se dénoue, sur un mode euphorique, lorsque l’impossible devient possible, lorsque l’antihéros est vaincu. Sur le plan expressif (rhétorique), l’effet est redoublé lorsque le héros l’emporte, au cours du combat final, avec une aisance manifeste. Le retournement de situation n’est pas une surprise due à un coup heureux (comme cela arrive pour les combats secondaires où le méchant vient s’empaler brutalement sur un pieu qui traînait par là), il se produit progressivement au cours du combat, le héros recevant et acceptant sous la forme d’une grâce un surcroît de force et de compétence gestuelle impossible auparavant.

(Source : « Les films d’action : une rhétorique corporelle en régime d’utopie », Culture & Musées n°7, année 2006, lisible sur Persée)

Années 90 : perte de vitesse et jeu vidéo

Au cours des années 1990, le genre s’essouffle et s’enfonce dans les profondeurs du nanar… Désormais, même les chefs d’œuvre du plus américain des Belges sortent directement en vidéo.

Le public ne se lasse pas de la baston. Il la préfère sur console. Le jeu vidéo dit « de baston » applique alors la recette : Street fighter II, Mortal Kombat ou Tekken proposent des duels entre pratiquants de disciplines différentes, plus ou moins agrémentées de coups spéciaux aussi spectaculaires que compliqués à accomplir sur une manette.

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L’industrie du film d’action tentera de profiter de l’engouement. C’est avec des adaptations de jeux vidéo que le genre connaîtra ses heures les plus noires : Double dragon de James Yukich, Mortal kombat : destruction finale de John R. Leonetti, ou encore Street fighter : l’ultime combat de Steven E. De Souza, de si sinistre mémoire qu’un critique de Nanarland en vient à suspecter « qu’il y a un montage photo ou une illusion d’optique, que c’est fait exprès, qu’il est impossible que tout le film soit aussi nul que ça. »

On notera les choses « finales » ou « ultimes » promises par les sous-titres… c’est en réalité la fin de la popularité du genre qui ne fait plus de doute. Certes, le film d’arts martiaux connait encore de temps en temps un chef d’œuvre : on pense à Tigre et Dragon d’Ang Lee, The Raid de Gareth Evans, ou encore The Grandmaster de Wong Kar-wai… Mais là, c’est justement la qualité qui pêche : où est donc notre film d’exploitation au kitch assumé d’antan ?

Des salles obscures aux salles d’entraînement

Entretemps, la popularité du film de baston a boosté la pratique des arts martiaux dans nombre de pays. Entre 1945 et 2009, le nombre de licenciés en arts martiaux en France est passé de 1500 à 900 000. À partir des années 1970, ces pratiques, auparavant regroupées au sein de la Fédération française de judo et disciplines associées (FFJDA), développent leurs structures propres. L’évolution des conceptions attachées à ces pratiques sont en pleine évolution :

En fin de compte, la conjoncture des années 1970, relayée par l’action des agents, a conduit à un renouvellement des conceptions de la pratique. Celles-ci s’articulent désormais autour de trois pôles, « l’art martial » pouvant tour à tour être considéré comme une technique de combat, un sport, mais également comme un style de vie teinté d’orientalisme. De plus, avec le développement de l’iconographie martiale, que le grand public découvre en 1975 avec les films de Bruce Lee (1940-1973), les pratiques martiales venues d’Asie du Nord-Est quittent définitivement leur caractère confidentiel et s’intègrent pleinement au paysage français des activités physiques et sportives.

(Source : Samuel Julhe, « Les pratiques martiales japonaises en France, institutionnalisation des disciplines et professionnalisation de l’enseignement », dans Actes de la recherche en sciences sociales 2009/4 (n° 179), consultable sur cairn.info en bibliothèque)

Cette intégration a pour conséquence le développement de la compétition. Les arts martiaux, auparavant surtout pratiqués dans des milieux intellectuels, militaires ou liés à des services d’ordres de syndicats ou de partis (ah, mai 68…) sont désormais largement encouragés par le Ministère de le jeunesse et des sports.

Y ont-ils perdu une partie de leur âme ? C’est ce que soutient Roland Habersetzer, senseï et ardent diffuseur d’arts martiaux chinois et japonais :

Il serait temps, donc, de séparer un karaté à vocation sportive (et cela vaut pour l’art martial sous toutes ses formes aujourd’hui médiatisées), consacré aux seules techniques de compétition, et qui ne s’encombrerait enfin plus de l’étude factice du Kata, d’un Karatedo ou le Kata et son Bunkaï resteraient au centre de la pratique. D’un côté une gymnastique, de l’autre l’apprentissage d’un concept de vie. (…) J’élargirais même l’idée à l’ensemble des arts dits « martiaux » dans l’esprit du grand public, de plus en plus débordés par les exigences de ces compétitions-démonstrations-spectacles que le public plébiscite largement, orienté qu’il est par un milieu de « pros » dont on peut comprendre la motivation réelle.

(Source : Tengu : ma voie martiale, Amphora, 2007)

L’Ultimate fighting championship a été, à son origine, une possible réponse à cette réduction à la « gymnastique » des arts de combat. Objectif : confronter différents styles dans un esprit d’efficacité absolue, avec le moins de règles possibles. Les premiers champions d’UFC seront des membres de la famille brésilienne Gracie, qui a développé au cours du XXè siècle un style original de jiu-jitsu. Au cours de la première édition (1993), l’un des membres de cette famille, Royce, méduse complètement les experts de boxes pieds-poings en mettant l’accent sur le combat au sol.

UFC (technique au sol)

Le succès immédiat de l’UFC entraînera une évolution rapide des pratiques martiales :

Le MMA peut être considéré comme le fruit d’une codification et d’une réglementation progressive des rencontres de combats dits « libres » dont l’UFC (Ultimate Fighting Championship) est certainement l’exemple le plus connu. Si elles ont souvent été présentées comme novatrices, les confrontations de ce type ne font que reproduire et diffuser à très large échelle les rencontres qui avaient lieu dans les vale tudo brésiliens (« vale tudo » signifie littéralement « tout est permis »), et ce dès les années 20. Ces combats, dans lesquels la famille Gracie et son jiu-jitsu se sont illustrés, opposaient alors des représentants de diverses écoles d’arts martiaux. (…)

Contrairement à ces confrontations d’écoles, le « combat libre » d’aujourd’hui repose largement sur une logique de complémentarité des différents styles. L’augmentation progressive de l’expertise des combattants de haut niveau les a en effet obligés à devenir de plus en plus complets, et il est à présent difficile d’être compétitif en ne maîtrisant que des techniques de frappe, ou uniquement des techniques de combat au sol ou encore de lutte. D’où l’utilisation maintenant largement répandue et revendiquée par les pratiquants de la dénomination « MMA », pour signifier qu’il s’agit d’un sport de combat complet qui associe, dans une même pratique, des techniques de frappe, de lutte au corps à corps et de projection, et enfin de lutte au sol et de soumission.

(Source : Les fondamentaux du mixed martial arts [Livre] : de l’initiation au perfectionnement / David Baron, Matthieu Delalandre, Bruno Amiet ; avec la participation de Christophe Dafreville)

Le MMA a-t-il a son tour trahi le combat de rue ? Peut-être, mais ça lui a été profitable : d’après un rapport parlementaire, l’organisation UFC, a été vendue en 2015 4 milliards de dollars et ses contenus télévisuels toucheraient 1,2 milliard de foyers dans 158 pays. Le sport connaît ses grandes stars, du désormais retraité Royce Gracie au prodige irlandais Connor McGregor, en passant par les frères Diaz, Nate et Nick ou encore le prématurément disparu Norifumi Yamamoto, auteur d’un des KO les plus rapides de l’histoire (4 secondes) :

Le match très court de Norifumi Yamamoto contre Kazuyuki Miyata le 3 mai 2006

Chez les femmes, ont peut citer Amanda Nunes, Weili Zhang, Joanna Jedrzejczyk ou Gina Carano.

Gina Carano terminant sa journée de travail

En une vingtaine d’années, le MMA a conquis toute la planète. Toute ? Non ! Car notre pays résiste encore et toujours à l’envahisseur… ou du moins lui a résisté jusqu’à ce que l’actuelle Ministre des sports, Roxana Maracineanu, autorise sa pratique professionnelle, le 14 avril 2020.

Pourquoi si tard ? D’après Le Monde, cela résulterait en partie des pressions des fédérations d’arts martiaux installées craignant de perdre leurs licenciés, mais aussi un rejet culturel de certaines particularités du MMA, « notamment à cause des coups de coude, des frappes au sol et des étranglements » – ce à quoi les pratiquants s’empressent de répondre qu’un coup porté au sol a moins d’élan et donc moins de puissance qu’un coup porté debout. C’est jusqu’à la forme particulière du ring du MMA qui posait problème :

La ligue américaine a notamment instauré la cage en forme d’octogone qui entoure le tapis de combat. Très critiquée par les détracteurs de ce sport auxquels elle rappelle les combats d’animaux, elle est perçue tout autrement par les combattants : « Comme si on nous forçait à aller dans cette cage ! s’étouffe Bertrand Amoussou (président de la Commission française de MMA). Mais cet espace fermé que vous appelez la cage, c’est ma sécurité.

Malgré son immense succès populaire, l’histoire du MMA en France est encore à écrire.

 

(Nous remercions le poète Emanuel Campo pour son appui documentaire pour l’écriture de cet article)

 

Pour aller plus loin :

Dans nos collections :

Sur l’histoire des sports et techniques de combat en occident :

MMA et free fight :

À lire en ligne :

  • Histoire de la compagnie Shaw brothers (pionnières sur les films d’arts martiaux) sur dvdclassik.com
  • « Quelle histoire du cinéma chinois enseigner ? » Christophe Falin, Études chinoises, 2010, lisible sur Persée
  • Les 10 meilleurs films d’arts martiaux de tous les temps sur lesinrocks.com
  • Le cinéma des arts martiaux sur lemonde.fr
  • Page Consacrée à Jean-Claude Van Damme sur Nanarland
  • Déclaration de la Fédération française de boxe sur l’accueil du MMA en son sein
  • Catégorie « MMA » sur de podcast La Sueur
  • Top 10 des combattants de MMA français par les vétérans Greg MMA et Gilles Arsène sur karatebushido.com

 

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