Métro, boulot, bobos

- temps de lecture approximatif de 20 minutes 20 min - Modifié le 30/09/2022 par Admin linflux

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Les récents suicides sur le lieu de travail des entreprises de Renault et de Sodexho ont relancé le débat sur la souffrance au travail. Le 3 avril dernier, près de 200 personnes, pour la plupart salariés des sociétés Sodexho et Renault Trucks, ont manifesté en banlieue lyonnaise en mémoire de l’une de leurs collègues qui s’était suicidée début mars. Le lien entre le suicide et le lieu de travail n’a pas fait l’ombre d’un doute aux yeux des employés et des syndicats. La jeune femme travaillant chez Sodexho avait laissé derrière elle un message indiquant : “Je ne suis pas assez forte, trop de pression travail”. L’entreprise Renault a dû présenter, le 15 mars 2007, des mesures concrètes pour tirer les conséquences des trois suicides qui ont touché les salariés du Technocentre au cours des quatre derniers mois. Le travail serait directement à l’origine d’un suicide par jour en France, selon une étude du Conseil économique et social. Harcèlement moral, stress, surcharge ou peur de perdre son emploi, le chiffre des suicidés dans le monde professionnel serait en nette augmentation. Très étudié depuis plus d’un siècle, le mécanisme du passage à l’acte suicidaire est éminemment complexe. Ainsi le plus grand flou règne-t-il, aujourd’hui encore, sur les conditions requises pour établir un lien entre l’activité professionnelle et le suicide, autrement dit, pour décider si ce dernier peut être considéré comme une maladie professionnelle ou un accident du travail. Cependant, du simple stress au suicide sur son lieu de travail, il y a une panoplie de maux et de perceptions qui mettent en jeu l’ambivalence sur la façon dont les individus considèrent leur travail ainsi que les changements de management opérés dans les organisations.


  • Représentations du travail
  • Des organisations et des managements en question
  • Une question de société mise en images et en livres
  • La souffrance au travail : des mots et des maux
  • Une réalité prise en charge par le politique ?
  • Digests

    Représentations du travail

    La notion de souffrance au travail cache une ambivalence sur le rapport de l’individu au travail. Cette ambivalence ne date pas d’hier. Etymologiquement, le travail évoque le tripalium instrument de torture chez les Romains de même que le négoce, negotium est la négation de l’otium, le temps de l’homme libre, du citoyen. Cependant, avec le développement de la civilisation occidentale, le travail a été de plus en plus considéré comme une condition de l’épanouissement de l’individu. C’est Helvetius, puis la philosophie utilitariste qui consacrera le travail comme valeur avant que Marx ne souligne de façon dialectique la part d’aliénation de ce dernier et l’exploitation qui en résulte dans la société capitaliste. Néanmoins, dans la philosophie marxiste, le travail est aussi une valeur centrale.

    Aujourd’hui, d’après une étude européenne, la valeur « travail » occupe le second rang juste après la famille mais l’ambivalence des représentations sur le travail n’a jamais été aussi forte.

    Sa valeur est renforcée par la difficulté que l’on a, à l’obtenir et à le garder. Paradoxalement le sentiment d’injustice au travail n’a jamais été aussi prégnant. L’enquête de Christian Baudelot et Michel Gollac rend compte de cette ambivalence.

    Travailler pour être heureux ? : le bonheur et le travail en France, Christian Baudelot, Michel Gollac , Fayard : enquête sur le bonheur et le travail en France

    Des organisations et des managements en question

    Les nouvelles formes de management ont dans ce phénomène une large part de responsabilité. Le management est axé sur la performance et la productivité maximale. De l’organisation pyramidale qui permettait un fonctionnement hiérarchique, l’entreprise est passée à un fonctionnement plus souple comme celui de la gestion par projet. Ce dernier exige des salariés une plus forte implication qui valorise la créativité, l’autonomie et l’initiative et oblige l’individu à s’adapter sans cesse à de nouvelles situations. Si ce fonctionnement peut séduire les cadres et leur permettre de se construire une carrière intéressante et diversifiée, elle est aussi source de stress et de concurrence au sein de pratiques très individualistes. En revanche, pour les professions intermédiaires, les ouvriers qualifiés les ouvriers non qualifiés, elle se caractérise surtout par un renforcement des contrôles et une absence de reconnaissance tandis que la perte des solidarités professionnelles (syndicales et sociales) ne permet plus de jouer le rôle de soupape et de soutien psychologique au sein de l’entreprise. Enfin, le risque de perdre son travail par une délocalisation de l’entreprise, épée de Damocles de la société dans laquelle nous vivons, est source d’angoisse et de stress qui conduisent les individus à accepter des conditions de travail de plus en plus difficiles.

    Les désordres du travail, Philippe Askenazy, Seuil
    - Pour l’auteur le nouveau modèle productif qui a remplacé le taylorisme à partir des années 80, produit une pression plus forte pour les salariés. Pour Philippe Askenazy, l’objectif du productivisme engendre des formes de néostakhanovisme.


    L’autre management. Conflits, Violences, Identités, Martin De Waele et Bernhard Kitous, L’Harmattan
    - L’arrière cour du management cache des souffrances dans l’organisation qui compromettent la pérennité du corps social. Les auteurs, chercheurs québécois en gestion des organisations et management, abordent de façon clinique les organisations et dressent un diagnostic sévère au regard de la notion d’identité au cœur de l’entreprise. Des pistes thérapeutiques dans le dernier chapitre


    Travail flexible, salariés jetables. Fausses questions et vrais enjeux de la lutte contre le chômage, La Découverte
    - Des points de vue de spécialistes de divers horizons disciplinaires sont réunis dans cet ouvrage pour faire le point sur le chômage, la flexibilité et la précarité dont ils analysent la progression, évaluent les causes et soulignent les effets du point de vue l’efficacité économique, du tissu social et du vécu individuel. Par des comparaisons avec d’autres pays d’Europe, ils se font aussi l’avocat de cette France du travail tant décriée.

    Comment résister tout étant un bon élément dans une entreprise performante ?


    La société malade de la gestion : idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Vincent de Gaulejac, Seuil
    - Selon l’auteur, la gestion a quitté la sphère de l’entreprise pour coloniser la vie individuelle, la société et la politique, contaminée à son tour par le réalisme gestionnaire. Il recense les méfaits d’une mutation qui a transformé une technique en idéologie de la compétition généralisée au service du pouvoir managérial et ouvre des pistes pour repenser la gestion comme simple instrument.

    Le travail intenable. Résister collectivement à l’intensification du travail, sous la direction de Laurence Théry, La Découverte.
    - Aboutissement d’un chantier de longue haleine initié par la CFDT, ce livre apporte un nouveau regard sur l’évolution des conditions de travail.. Grâce au croisement inédit des points de vue entre travailleurs, militants et chercheurs, « la représentation fataliste de la souffrance au travail » a pu être dépassée, et les causes profondes de ce mal-être mises en évidence. Parmi les remparts à l’isolement et la souffrance, cet ouvrage accorde une place de choix au collectif représenté par le syndicat. Il faut « redonner de l’espace à l’initiative collective des salariés, leur permettre de se parler, d’échanger sur le travail. Le salarié doit être considéré individuellement mais ses problèmes doivent être portés collectivement. » (L Théry)

    Une question de société mise en images et en livres

    L’intérêt de l’opinion publique pour cette question est visible par le succès récent des films et des livres qui traitent de la question au point que l’on peut considérer qu’il s’agit là d’un phénomène de société. Les films sur le travail reprennent en France une veine militante du cinéma de la fin des années 60 qu’il s’agisse de fictions ou de documentaires, en mettant en scène des phénomènes actuels : la lutte acharnée que peuvent se livrer des cadres entre eux, le travail précaire, ou les plans sociaux qui touchent les usines.

    Dans la catégorie des documentaires, rappelons :

    Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés, Sophie Bruneau, Marc-Antoine Roudil
    Attention travail danger, Pierre Carles


    Dans la catégorie des fictions,

    Le couperet, Costa Gavras, 2005
    La Méthode, Marcelo Pineyro, 2007
    Ressources humaines, Laurent Cantet, 2000
    Violence des échanges en milieu tempéré, Jean-Marc Moutout, 1996
    Sauf le respect que je vous dois, Fabienne Godet, 2006


    Roman, BD

    Daewoo, François Bon, LGF
    - “Si les ouvrières n’ont plus leur place nulle part, que le roman soit mémoire”
    Lorraine connection, Dominique Manotti, Rivages-Noir
    - Un polar au coeur de l’usine Daewoo
    Les Nettoyeurs, Vincent Petitet, JC Lattes
    - L’auteur, grâce à son expérience de consultant, a su observer le milieu très particulier des affaires. Son premier roman décrit avec insolence la domestication des élites financières.
    Le travail m’a tuer, Wuillemin, Vent des Savanes
    Putain d’usine, Jean-Pierre Levaray, Efix, Petit à Petit
    - Adaptation du roman de J-P Levaray, ouvrier de fabrication à Grande-Paroisse, usine de produits chimiques, près de Rouen, dans lequel il relate le quotidien du travail à l’usine. Voir aussi le film

    La souffrance au travail : des mots et des maux




    Du simple au stress au suicide sur le lieu de travail, il existe une panoplie de concepts qui participent de la souffrance au travail et qu’il s’agit de distinguer.

    Le harcèlement moral s’applique à des actes exercés par la hiérarchie et font l’objet aujourd’hui de dispositions juridiques suite à une jurisprudence importante sur la question. Les cas de harcèlement ont permis de prendre en considération l’expression de la souffrance au travail et en particulier la souffrance mentale au travail qui n’a pas de définition juridique propre mais est le résultat d’une organisation du travail et renvoie plus à la perception d’une souffrance en lien avec l’organisation.

    La notion japonaise de « karoshis » littéralement « mort par surcharge de travail » est désormais reconnue par la législation japonaise. Il s’agit d’un suicide sur le lieu de travail, désignant pas là, l’origine de la souffrance accompagnés de messages équivoques laissés, et de témoignages de proches.




    Travail, usure mentale : essai de psychopathologie du travail, Christophe Dejours, Bayard
    - Un classique désormais sur ce sujet. L’auteur montre comment la souffrance au travail peut modifier le sujet de l’intérieur.


    Injustices : l’expérience des inégalités au travail, François Dubet , Seuil
    - François Dubet démonte le mécanisme du sentiment d’injustice au travail. Plus l’attention est forte à l’égard de ce dernier, plus la déception sera grande dans le cadre d’un travail où la reconnaissance ne sera pas au rendez-vous. Le sentiment d’injustice qui en découle est de plus vécu sur le mode individuel et au lieu de se traduire par une action collective, il demeure souvent sur le plan de la frustration personnelle.




    Le mal-être au travail, sous la direction de Nicolas Combalbert et Catherine Riquelme-Sénégou, Presse de la Renaissance
    - Le point sur les risques professionnels entraînés par le mal-être au travail. Les auteurs rendent compte de la diversité de ces risques : identifications des modes d’expression la souffrance individuelle mais aussi collective des travailleurs….. De nombreuses illustrations présentent les mesures de prévention mises en place dans de nombreuses institutions.


    Journal d’un médecin du travail, Dorothée Ramaut, Le Cherche Midi
    - Le journal tenu par le docteur Dorothée Ramaut, de juin 2000 à mars 2006, est un témoignage unique. Il relate, au jour le jour, de l’intérieur, la vie d’une grande surface et décrit les souffrances subies par ses salariés au nom d’un mode de gestion impitoyable…


    Le drame humain du travail : essais de psychopathologie du travail, Louis Le Guillant ; présentés par Yves CLOT, Erès
    - Textes classiques de la clinique du travail écrits par le psychiatre Louis Le Guillant (1900-1968) amènent à une réflexion sur les nombreux problèmes cliniques, théoriques et pratiques qui restent à résoudre aujourd’hui

    Lectures pour salariés,


    Burn out : quand le travail rend malade, Dr François Baumann , J. Lyon
    - Les symptômes liés au surmenage professionnel : baisse importante de la rentabilité, troubles du sommeil, fatigue qui ne cesse de croître et changements d’humeur. Présente également des cas concrets de burn out…

    Stress et burnout au travail : identifier, prévenir, guérir, Elisabeth Grebot, Ed. d’Organisation
    - Stressé, harcelé, ” burnouté ” ? 26 questionnaires pour faire le point. Trois salariés français sur quatre se disent stressés !


    Siffler en travaillant. Les droits de l’homme au travail : un état des lieux, Michel Miné, Sylvain Allemand, Le Cavalier Bleu
    - Quels droits, quelles libertés pour les salariés à l’heure de la mondialisation et de la déréglementation ? Une autre manière d’aborder le droit du travail ou plutôt les conditions de travail, vu par un juriste du travail et un journaliste spécialiste des questions de mondialisation.

    Et pour managers…

    Prévenir le stress et les risques psychosociaux au travail, Benjamin Sahler ; collab. Michel Berthet, Philippe Douillet, Isabelle Mary-Cheray, ANACT

    Les risques psychosociaux , de quoi s’agit – il ?
    - Un site, spécialement consacré au risque psychosocial dans sa définition la plus large.

    Dossier réalisé par L’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail : Prévenir le stress au travail
    Souffrance mentale au travail, Cahiers de l’INTEFP, janvier 2007
    - Ce document accessible en ligne, est un excellent état des lieux pluridisciplinaire sur le sujet. En annexe, des documents pratiques très utiles sur le rôle de l’inspecteur du travail, les modes d’action des représentants du personnel, les dispositions applicables dans les différents codes concernant la souffrance au travail et enfin, les dispositions spécifiques au harcèlement moral.

    Prévenir la souffrance au travail, La Gazette des Communes, n°1929, avril 2007.
    - La fonction publique n’est pas épargnée par ces pathologies liées aux conditions de travail. Or les collectivités ayant l’obligation de garantir, outre la sécurité de leurs agents, leur santé physique et mentale, elles mettent en place des dispositifs d’écoute ou des plans de prévention du mal-être au travail.

    Une réalité prise en charge par le politique ?

    Depuis plusieurs décennies, les pays anglo-saxons et de l’Europe du Nord se sont préoccupés du stress au travail. La France est, par contre, restée longtemps silencieuse sur cette question. Mais, depuis les années 90, plusieurs enquêtes étudient l’influence des conditions de travail sur la santé mentale, illustrant la prise en compte de cette thématique.

    Un progrès dans la reconnaissance de la souffrance au travail semble devenir enfin devenir une priorité nationale : Xavier Bertrand a lancé une grande enquête sur le stress, en octobre 2007. Deux experts Philippe Nasse et Patrick Légeron ont été chargés de réaliser un rapport, qui sera édité par l’INSEE. Dès 2009, une « veille épidémiologie » sur les suicides au travail sera également mise en place.

    Autres rapports en ligne :

    Vie publique / Conditions de travail

    Dossier INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité pour la prévention des Accidents du travail et des maladies professionnelles)

    Les sites :

    L’ANACT, Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail

    L’INRS, Institut National de Recherche et de Sécurité

    Ministère du travail, des relations sociales de la famille et de la solidarité /Santé, sécurité au travail

    Digests…

    La littérature produite ces dernière années sur le sujet est très importante. Nous vous en livrons ici une petite sélection. Mais si vous souhaitez aller encore plus vite au cœur du sujet, voici de très bons dossiers parus dans la presse qui abordent les différents aspects de la question :

    Tous stressés, Le Nouvel Observateur, 13-19/03/2008

    Stress au travail : l’état d’urgence, L’Express, 28/02/08

    Travail : je t’aime, je te hais, Sciences Humaines, n°179 Février 2007

    Le travail, lieu de violence et de mort, Le Monde Diplomatique, juillet 2007

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