Cryptozoologie : à la recherche des animaux cachés

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - par MD

Le terme est forgé à partir de trois mots grecs : kryptos (« caché »), zoon (« animal ») et logos (« discours ») ; la cryptozoologie est donc la science des « animaux cachés », ceux qui n’ont pas encore été découverts. La cryptozoologie privilégie une approche interdisciplinaire entre biologie, paléontologie ou encore zoologie. Cette discipline est décriée dans le monde scientifique : pour certains, elle est considérée comme une branche de la zoologie, pour d’autres comme une parascience ou pseudoscience. Pour les cryptozoologues, tant qu’il n’y a pas de preuve qu’une espèce n’existe pas, c’est qu’elle peut être réelle et donc il faut continuer de chercher. C’est Bernard Heuvelmans, zoologue de formation qui forgea les bases de la cryptozoologie dans les années 1950.

La Nature et diversité des poissons - Pierre Belon
La Nature et diversité des poissons - Pierre Belon Source : Gallica
  • Bernard Heuvelmans et la cryptozoologie

Bernard Heuvelmans (1916-2001) est un zoologue belge, diplômé de la faculté des sciences naturelles de l’Université libre de Bruxelles. Il consacre sa thèse de doctorat à l’oryctérope et devient docteur ès sciences en zoologie en 1939. Il se passionne dès son plus jeune âge pour les animaux, les récits de voyage et les livres fantastiques (20 000 lieux sous les mers de Jules Verne, Le monde perdu de Conan Doyle, Les Dieux rouges de Jean d’Esme…)

Il est le fondateur de la cryptozoologie. Il en a donné sa définition en 1988 : « L’étude scientifique des animaux cachés, c’est-à-dire des formes animales encore inconnues, au sujet desquelles on possède seulement des preuves testimoniales et circonstancielles, ou des preuves matérielles jugées insuffisantes par certains. » Il a déterminé une « procédure cryptozoologique canonique » : collecte de témoignages de première main recoupés et d’indices matériels, définition progressive des zones de répartition les plus importantes, puis obtention d’un spécimen (vif, de préférence).

Selon Heuvelmans, les récits folkloriques, les légendes et les témoignages des populations locales pouvaient être une base de travail pour découvrir de nouvelles espèces. Il décida de rechercher ces animaux appelés également cryptides selon des techniques scientifiques pour prouver ou non leur existence. Il souhaitait valoriser les connaissances des populations locales, car pour lui, ils étaient plus à même de connaître la faune locale que des scientifiques de passage, souvent occidentaux.

Il publie son premier ouvrage en 1955, Sur la piste des bêtes ignorées . Ce livre sera le livre de biologie le plus vendu au monde depuis L’origine des espèces de Charles Darwin.

Heuvelmans est surnommé le Sherlock Holmes de la zoologie. Ses travaux s’intéressent plus particulièrement aux hommes-singe et surtout au plus connu d’entre eux, le Yéti. Ses recherches inspireront Hergé, un de ses amis, pour créer le personnage du yéti dans Tintin au Tibet.

Son travail est controversé dans le monde scientifique car certaines de ses affirmations sur l’existence de nouvelles espèces ont été contredites par d’autres recherches scientifiques. Il n’a d’ailleurs pas découvert de nouvelles espèces animales durant ses recherches. L’intégralité de ses travaux a été déposée au musée de zoologie de Lausanne.

Certains animaux ont néanmoins été découverts selon des méthodes se rapprochant de la cryptozoologie et sont souvent présentés comme des exemples de réussite de la cryptozoologie.

 

  • Les animaux découverts par des méthodes proches de la cryptozoologie

La biodiversité terrestre est encore mal connue : en 40 ans, les scientifiques ont découvert plus de 40 nouvelles espèces de primates (lémuriens, singes…) et l’on découvre chaque jour de nouvelles espèces d’insectes, d’amphibiens… Il reste encore de nombreuses espèces à repérer, certaines sont découvertes par le fruit du hasard, d’autres sont les résultats d’une démarche se rapprochant de la cryptozoologie. Voici quelques exemples de ces découvertes :

 

  • Un cœlacanthe – Wikimedia Commons

    Le cœlacanthe est un poisson des profondeurs que l’on croyait éteint depuis 70 millions d’années, mais un premier spécimen est rencontré par un scientifique occidental en 1938 en Afrique du Sud. Ce poisson mesurait 1,50 m pour 57 kg. Après étude d’un spécialiste des poissons de la région, cette espèce n’était pas reconnue comme toujours vivante pour le monde scientifique mais les populations locales la connaissait sous le nom de «gombessa». Il faudra attendre 1952 pour qu’un deuxième spécimen soit péché par des scientifiques et étudié. Le cœlacanthe est mythique car il fait la jonction entre les poissons et les vertébrés terrestres.

  • Le calmar géant .

    Architeuthis dux ou Calmar géant – Wikimedia commons

    Depuis l’Antiquité, les récits sont peuplés de gigantesques poulpes, pieuvres ou calmars géants qui s’attaqueraient aux bateaux. Le Kraken des légendes scandinaves en fait partie. Il faudra attendre l’échouage d’un calmar géant en 1853 au Danemark pour que cette espèce soit reconnue par le monde scientifique. D’autres échouages permettront d’affiner les connaissances sur cet animal. C’est le plus grand céphalopode connu. En 2004 que le premier spécimen vivant sera filmé.

  • Okapi – Tina Robson – Pixabay

    L’okapi a été découvert en 1901 grâce à une enquête de terrain suite aux témoignages des populations locales. Des Pygmées avaient décrit un animal ressemblant à un âne vivant dans la forêt équatoriale dénommé « o’api ». Des fragments de peau de l’animal seront fournis pour étude, les rayures présentes font pencher les scientifiques pour un zèbre. Mais deux crânes et une peau complète viennent contredire cette hypothèse car le crâne correspondrait à un cousin de la girafe. Les premiers okapis seront présentés dans un zoo dans les années 1920. L’okapi est un animal craintif vivant dans les profondeurs de la forêt équatoriale, ce lieu de vie lui a permis de rester caché durant de nombreuses années. Malheureusement, il est désormais considéré comme menacé à l’état sauvage.

  • Le saola fait partie des exemples les plus récents de la cryptozoologie. Il a été découvert dans les années 1990. C’est un bovin qui ressemble un peu à un

    Saola – Wikimedia commons

    e chèvre ou à une antilope. Il vit dans les forêts profondes des montagnes à la frontière entre le Vietnam et le Laos en haute altitude (1000 à 1600 mètres). Il a été recherché lorsque des chercheurs du WWF virent dans des habitations des cornes à la forme inhabituelle. Grâce à la collecte d’éléments biologiques (crânes, dents, peaux) l’animal a pu être décrit sans qu’un spécimen vivant n’ait été capturé. Ce sera le cas durant les années 1990, mais les spécimens survivront peu de temps. L’animal se fait rare, en 15 ans, il n’a pas été observé. Il fait partie des espèces menacées d’extinction.

Ces animaux n’appartiennent plus à la cryptozoologie car dès qu’un animal est découvert, il devient un objet d’étude de la zoologie. D’autres animaux ont encore une existence mystérieuse, irréelle mais font partie de l’imaginaire, de la fantasmagorie et ce sont les plus médiatisés.

 

  • Les animaux mythiques encore recherchés

Les monstres lacustres comme le monstre de Loch Ness ou le Mokelé Mbembé mais aussi le yéti ou le Big Foot sont autant d’animaux dont l’existence n’a pas pu être prouvée. Ces «monstres»  posent des difficultés à la cryptozoologie et sont pour ses opposants la preuve de l’extravagance de la discipline. Ces exemples sont les plus médiatisés et sont ceux sur lesquels il y a énormément de témoignages, de légendes, de traces supposées mais sans qu’aucune piste n’ait donnée de résultats viables.

  • Trace de pas géante attribuée au Yéti – Eric Shipton – Wikimedia commons

    Le Yéti en Asie, le Big Foot ou Sasquatch en Amérique du Nord font partie du folklore car leur image a été utilisée dans le cinéma, la littérature et la bande dessinée. Cet « homme primitif » vivant caché dans les forêts ou les montagnes est à l’origine de nombreuses légendes et fantasmes. La légende du Yéti débute dans les années 1950 dans le monde occidental avec les premières expéditions d’alpinistes dans les montagnes de l’Himalaya. Des empreintes mystérieuses sont découvertes par les explorateurs. L’existence de fossiles de singes géants étayera l’hypothèse d’un descendant vivant encore dans les montagnes reculées mais d’autres chercheurs avanceront l’hypothèse d’ours, animaux très présents dans cette région. Aucune trace concrète n’ayant été découverte, les légendes et les témoignages continuent de circuler comme pour son cousin américain de Big Foot (ou Sasquatch en amérindien). Là aussi, un primate velu et bipède serait vivant et habiterait dans les forêts du nord-ouest des États-Unis. Lui aussi débute sa notoriété dans les années 1950 avec la découverte d’empreintes géantes dans des lieux reculés. Depuis, sa légende a pris de l’ampleur mais la plupart des traces supposées se sont révélées être des canulars. Cela n’entache pas les croyances de certains qui continuent de chercher le Big Foot même si aucune trace tangible n’a été trouvée depuis les années 1950.

 

  • Photomontage du “monstre” du Loch Ness publiée en 1934 – Wikimedia commons

    Le Monstre du Loch Ness , l’un des cryptides les plus connus avec le Yéti. Il fait partie des monstres dont les témoignages sont nombreux mais pour lesquels aucune trace valable n’a été découverte. Son histoire débute en 1933 lorsqu’un couple en balade autour du Loch Ness, croît apercevoir un monstre aquatique émergeant des eaux du lac. Suite à ce premier témoignage, d’autres suivent faisant accroître la notoriété du monstre du Loch Ness qui devint « Nessie ». Les témoignages permettent d’établir un  portrait-robot de l’animal : gris, avec un long cou et quatre nageoires. Serait-ce un descendant des dinosaures, un phoque géant, un amphibien à longue queue, une anguille géante ? Des clichés seront même présentés comme preuve de l’existence de l’animal mais des années plus tard, les auteurs admettront qu’il s’agissait de canulars. La profondeur et les eaux sombres du lac sont favorables à l’imagination. Dans les années 1960 puis dans les années 1980, des recherches scientifiques sont menées pour dénicher le monstre avec l’aide de sonars mais sans résultats. Les expéditions menées depuis n’ont rien révélé mais les touristes continuent d’affluer autour du Loch Ness dans l’espoir d’apercevoir Nessie. Certains ont même décidé de dédier leur vie à sa découverte comme Steve Feltham.

 

  • Mokélé Mbembé – Charles Knight – Wikicommons

    Le Mokelé Mbembé est lui aussi un cryptide aquatique, il vivrait dans les lacs africains du Cameroun, du Gabon ou encore de la République du Congo. Dès 1913, un officier allemand en poste au Cameroun relate la présence possible d’un grand animal à long cou vivant dans les fleuves de la région. Il aurait la taille d’un éléphant, serait muni d’une dent ou d’une corne et se cacherait dans les berges des rivières. Cet animal serait un dinosaure, un sauropode, mais aucune trace de l’animal n’est retrouvée. Cependant, l’histoire intéresse et des expéditions sont lancées dans les années 1980 au Congo car les témoignages sont plus nombreux dans cette région. Les avancées scientifiques ont mis à mal l’idée du sauropode car son mode de vie n’est pas aquatique contrairement à ce que les paléontologues ont longtemps pensé. Certains cryptozoologues, comme Michel Ballot, continuent les recherches dans cette région mais en ne cherchant plus un dinosaure mais un mammifère aquatique. Pour le moment, les campagnes menées sont restées vaines mais la légende subsiste. Un documentaire a même été tourné par Marie Voignier : L’hypothèse du mokélé-mbembé 

Alors science pour les uns ou pseudoscience pour les autres, la cryptozoologie demeure une discipline où la place à l’imagination reste essentielle. L’être humain n’a pas encore exploré tous les espaces terrestres et maritimes alors de nouvelles découvertes peuvent peut-être encore nous surprendre…

Pour aller plus loin :

A la recherche des animaux mystérieux : idées reçues sur la cryptozoologie d’Eric Buffetaut

Guide des animaux cachés de Philippe Coudray

Du yéti au calmar géant : le bestiaire énigmatique de la cryptozoologie de Benoît Grison

A la découverte des (vrais) animaux qui se cachent derrière Nessie, le Yéti ou le Kraken par Pierre Robert sur France Culture

Cryptozoologie : qu’est-ce que le monstre du Loch Ness peut apprendre à la science ? podcast avec Eric Buffetaut et Benoît Grison

Licorne, Nessie et Yéti : l’étude des animaux fantastiques sur Sciences et avenir

Pourquoi cherche-t-on le Yéti ? un documentaire Arte

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