Histoire et religion

Les Rouleaux de la Mer Morte

- temps de lecture approximatif de 6 minutes 6 min - Modifié le 20/04/2021 par Département Civilisation

Le 16 mars 2021 les Autorités Israéliennes des Antiquités ont annoncé la découverte de fragments de manuscrits bibliques datant du IIe siècle de notre ère dans une des grottes de la Mer Morte. Cette annonce permet de redonner de la visibilité aux enjeux religieux, culturels voire politiques de ce type de trouvailles.

Grottes de Qumrân
Grottes de Qumrân

Depuis 70 ans, les Manuscrits de la Mer Morte

En 1947, la découverte fortuite de rouleaux de parchemin dans les grottes du désert de Judée commence comme un conte : « Un jeune berger bédouin, dont l’une des chèvres s’est égarée dans une des grottes qui truffent la falaise, lance une pierre pour la déloger, perçoit un bruit de bris de poterie, s’aventure dans la grotte et découvre un rouleau de vieux cuir qu’il porte au cordonnier de Bethléem pour le lui vendre. Mais ledit cordonnier, antiquaire à ses heures, comprend tout le profit qu’il peut tirer de cette pièce auprès des différents scientifiques…». Commence alors une véritable aventure pour ces rouleaux vendus, envoyés aux Etats-Unis, rachetés à prix d’or sur fond de fin du mandat britannique, création de l’Etat d’Israël (1948), plus tard Guerre des Six jours et annexion de la Cisjordanie (1967).

En effet les fouilles et l’étude de ces antiquités, découvertes en territoire arabe, possessions jordaniennes, puis israéliennes furent soumises aux aléas politiques de la région et souvent instrumentalisées par l’Etat israélien pour faire valoir l’antériorité du peuple juif sur cette terre.

Une découverte de même nature avait déjà été signalée par Origène au IIIe siècle, mentionnant une version inconnue des Psaumes trouvée dans une jarre près de Jéricho. De même aux alentours de l’an 800, le patriarche de Bagdad note qu’un chasseur aurait trouvé, là encore près de Jéricho, des manuscrits bibliques dans une grotte.

En  mars 2021, le fragment de manuscrit retrouvé dans une caverne à flanc de falaise dans la réserve naturelle de Nahal Hever au sud de Qumrân, remonte à la révolte juive de Bar Kokhba contre les Romains (132-136 après J.-C.), et contient des passages des livres de Zacharie et de Nahum, issus du livre des douze petits prophètes de la Bible.

 

 

 Le contenu des premières grottes

La datation au carbone 14 des manuscrits découverts entre 1947 et 1956 dans les 11 grottes proches de Qumrân les situe dans une période allant du IIIe siècle avant notre ère au Ier siècle, plus précisément jusqu’à la première révolte des Juifs contre l’occupant romain et la chute du second Temple (70 après Jésus-Christ).

Sur plus de 900 rouleaux, 200 correspondent à nos Bibles, la quasi-totalité de la bible hébraïque est présente, le Livre d’Esther manque  mais certains livres sont en plusieurs exemplaires : 30 Deutéronomes et Psaumes, 20 de Genèse et Isaïe. Le Pentateuque représente 45 % des manuscrits. Cependant, les trois-quarts concernent les règles de la communauté, l’astrologie, l’angélologie, le calendrier des fêtes… Certains de ces textes juifs anciens de l’époque du second Temple ont été conservés dans des bibles chrétiennes, comme la bible éthiopienne. Rédigées en hébreu, araméen et grec, les différentes versions du même texte, avec leurs coquilles, ratures et erreurs de copie, nous font toucher du doigt l’extrême labilité de ceux-ci et l’absence d’un canon des Ecritures.

La plus ancienne Bible hébraïque connue jusque-là étant le Codex du Caire daté de 896 après JC., ces textes nous font faire un bond de presque 1000 ans en arrière.

La présence d’objets rituels comme des phylactères  et des mezouzot  a aussi été rapportée. Un rouleau de cuivre, faisant état de 60 trésors d’or et d’argent, jamais retrouvés bien que dûment situés dans la contrée, continuera longtemps d’alimenter les fantasmes.

 

Fragment du rouleau d’Isaïe

Une communauté de juifs religieux et l’hypothèse essénienne

Eléazar Sukenik, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem et le Père de Vaux, dominicain de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem qui dirige les recherches à partir de 1949, et désigné par le Département des Antiquités Jordaniennes pour fouiller le site de Qumrân de 1951 à 1956,  font d’emblée un rapprochement entre les rouleaux et les ruines de Qumran. Des fouilles sont donc entreprises, sur lesquels de Vaux, en découvrant différentes installations communautaires comme une grande salle équipée d’une longue table, des citernes, des encriers, va projeter le modèle monastique qu’il connaît : réfectoire, scriptorium, bains rituels…

En effet parmi les manuscrits, l’Ecrit de Damas, le Livre de la Guerre, le Rouleau du Temple, la Règle de la Communauté, plusieurs textes définissent les règles de vie d’une communauté d’hommes pieux séparés du monde et entièrement dévoués à l’étude des textes sacrés. Partage des biens, des repas, des célébrations religieuses, le non-respect de la règle entraînant l’exclusion, temporaire ou définitive.

La preuve semble alors faite que ce site est bien le lieu de retraite de la communauté des Esséniens évoquée dans les écrits de Pline l’Ancien, Flavius Josèphe, Philon d’Alexandrie, contemporains de la rédaction des manuscrits, secte faisant partie selon eux des trois courants majeurs du judaïsme de l’époque avec les Saducéens et les Pharisiens.

 

D’ailleurs Jean le Baptiste qui pratique ses ondoiements juste de l’autre côté du Jourdain, ne serait-il pas lui aussi membre de cette communauté, et Jésus, dont certains propos énigmatiques semblent correspondre au style des écrits retrouvés dans les grottes ? Renan au XIXe siècle n’a-t-il pas déclaré « le christianisme est un essénisme qui a réussi » ?

Les esprits s’emballent mais quelques voix s’élèvent pour faire remarquer que le nom de cette communauté n’apparaît à aucun moment dans les manuscrits, ni même le mot « essénien ». Ce yahad (communauté) qui voit l’affrontement des Fils de la lumière contre les Fils des Ténèbres est-elle-même une communauté réelle ? Ne s’agirait-il pas d’une communauté idéale sur fond d’attente d’un messie ?

 

 

Archéologues contre biblistes ?

Si l’origine des manuscrits reste encore obscure de nouvelles découvertes archéologiques permettent aujourd’hui de mieux les situer dans leur contexte géographique et culturel.

Les rives de la  Mer Morte n’ont pas toujours eu cet aspect désolé et Qumrân n’a pas été ce promontoire loin de toute activité humaine, favorable à l’installation d’une secte décidée à se couper du monde. Le niveau de la mer en effet a sans doute perdu plus de 2 mètres depuis les temps bibliques, et les archéologues du XXIe siècle, affranchis de la thèse essénienne et moins enclins à chercher une vérification des évènements des Ecritures, trouvent bien des traces d’une activité agricole et économique intense et réinterprètent les découvertes de leurs prédécesseurs. Qumrân n’aurait pas été un centre de copies, ni le lieu de vie d’ascètes, mais un centre agricole, les bains rituels seraient des réservoirs ou des bains pour la teinture des étoffes, ou la fabrication de poteries.  Une interdisciplinarité fructueuse est désormais possible.

Cette exceptionnelle bibliothèque qui couvre trois siècles garde une part de mystère. Certains chercheurs pensent que les Juifs mirent à l’abri une partie des manuscrits du Temple de Jérusalem afin de les soustraire aux attaques des Romains, d’autres y voient plutôt une guéniza, un écrit contenant le nom de Dieu ne pouvant pas être détruit.

Les recherches se poursuivent…

Le rouleau d’Isaïe Sanctuaire du Livre à Jérusalem

D’autres ressources bibliographiques :

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