Réalité ethnographique et tentation fictionnelle

Des modes d'écriture en anthropologie

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 17/04/2021 par Log

Les rapports entre littérature et anthropologie ont souvent été soulignés. Plus largement, dans le mouvement actuel qui voit se brouiller les frontières entre sciences sociales et fiction, l'anthropologie, enquête et récit, se prête aux recherches de nouvelles écritures.

mexico-anthropological-museum-statue-columbian @piqsels
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Considérée comme la plus littéraire des sciences de l’homme, l’anthropologie a toujours été tentée par des formes fictionnelles. Qu’en est-il à l’heure où l’anthropologie se tourne vers les non humains ? Pour comprendre la vision du monde du jaguar ou des forêts, quelle écriture adopter ?

La tension inhérente à la posture de l’ethnologue, entre regard éloigné et observation participante, a toujours prêté  au questionnement  sur le sujet du discours et ses présupposés culturels. Souvent accusée d’avoir suivi, voire servi l’entreprise coloniale, l’anthropologie s’essaie aussi à adopter des formes d’écriture moins surplombantes.

Littérature et anthropologie

Une proximité d’objet et de méthode :

La question n’est pas vraiment nouvelle. L’anthropologue travaille certes à transmettre des connaissances, tandis que l’écrivain produit une œuvre esthétique. Mais les apports et les échanges réflexifs entre les deux disciplines ont été abondamment étudiés. De Montesquieu faisant parler les persans pour mieux rendre compte des mœurs de son temps à Zola se livrant à de véritables enquêtes de terrain, il n’est pas difficile d’établir des ressemblances de méthode. La question du statut de l’auteur et des procédés narratifs se pose également dans les deux champs, surtout quand l’ethnologue tente de rendre compte d’une pensée de l’altérité. Enfin le récit de voyage des explorateurs peut apparaître comme les prémices de l’anthropologie.

«La fiction hante le champ de l’ethnologie et fait partie de son histoire, au même titre que l’exotisme. Elle y apparaît comme un risque, un repoussoir, une faute, mais aussi une tentation.» (Jacques Meunier, «Fictions et mythes ethnologiques», Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, sous la direction de Pierre Bonte et Michel Izard)

L’anthropologue Jean Jamin a ainsi étudié ces rapports dans Littérature et anthropologie :

« De toutes les sciences de l’homme, l’anthropologie est sans doute celle qui a le plus partie liée avec les mondes de la fiction. Soit que, sur le modèle de l’exotisme, elle ait été hantée par l’imaginaire d’autres cultures tel qu’il s’exprime, par exemple, au travers d’une pensée naguère qualifiée de magique […]. Soit que – ceci pouvant être la conséquence de cela – l’anthropologie ait été tenaillée par son histoire, qui a longtemps fait prévaloir une conception évolutionniste de la nature humaine, laquelle conception mettait la « fable » […] au fondement de la société. »

Il n’est pas étonnant que Jean Jamin se passionne pour Michel Leiris, auteur de l’Afrique fantôme avec lequel il a fondé Gradhiva. Il rend hommage à son éclectisme dans Leiris unlimited.

Des échanges féconds :

Les croisements entre littérature et anthropologie ont également ouvert de nouveaux domaines de recherche.

« On sait que certains anthropologues, à la suite du linguistic turn aux États-Unis (qu’il vaudrait mieux appeler un literary turn), ont vu dans la connaissance anthropologique un travail où l’écriture (et même l’écriture littéraire) prenait une part considérable. […] Ils ont été conduits à emprunter aux études littéraires et linguistiques des instruments appropriés pour analyser ce genre de problèmes. […] Du côté des études littéraires, l’intérêt pour les questions anthropologiques s’est affirmé à la suite de la crise des schémas de pensée venus des formalismes linguistiques ou structuraux. […]Des domaines de recherche inspirés par l’histoire et l’anthropologie culturelle se sont ouverts: le rêve, le rire, les objets, les croyances, la perception de l’altérité… Dans d’autres pays, et particulièrement aux États-Unis, ce sont les études postcoloniales qui ont suscité le transfert de questions et d’instruments de l’anthropologie vers la littérature. L’étude des récits de voyage a elle aussi favorisé les voisinages et les croisements entre littérature et anthropologie […] »(Littérature et anthropologie. De la représentation à l’interaction dans une Relation de la Nouvelle-France au XVIIe siècle, Claude Reichler, L’Homme, 164 / 2002).

Mais c’est aussi la forme du récit qui rapproche parfois l’anthropologie de la littérature.

Raconter

Il arrive ainsi que l’anthropologue s’écarte de la forme du récit savant pour adopter un style plus autobiographique, s’éloignant de la rigueur du discours scientifique.

Le récit à la première personne

Vincent Debaene dans L’adieu au voyage : l’ethnologie française entre science et littérature, constate que les ethnologues français écrivent souvent deux livres, une monographie scientifique et un texte plus littéraire, en général à la première personne. On pense évidemment à Claude Lévi-Strauss et Tristes tropiques, récit de voyage au célèbre incipit : « Je hais les voyages et les explorateurs« . On pourrait en citer bien d’autres et notamment les récits autobiographiques de Georges Balandier, Georges Condominas, Pierre Clastres, Philippe Descola, etc.

Jeanne Favret-Saada utilise aussi cette forme autobiographique dans Les mots, la mort, les sorts pour décrire « la sorcellerie dans le bocage« , mais également son implication personnelle dans cet univers. Elle se départit ainsi de la position de neutralité généralement de mise et montre l’importance des affects dans l’enquête de terrain.

Des collections rendent compte de ces formes plus accessibles au grand public.  Terre Humaine est la plus ancienne et la plus célèbre. A côté des textes des anthropologues classiques, elle aura  permis d’ouvrir le domaine à des voix différentes. Ceux qui étaient d’habitude les « observés » y ont pris la parole. Ainsi Pierre-Jakez Hélias raconte-t-il son enfance bretonne dans Le cheval d’orgueil, tandis que le chaman yanomami Davi Kopenawa livre son témoignage dans La chute du ciel.

 

 

 

 

 

Plus récemment, la petite collection Les Ethnographiques rend aussi compte de l’enquête en première personne.

De nouvelles écritures

« Il s’agit de trouver, d’inventer de nouvelles formes de récit. Pour cela, on se pose la question du contenu, mais aussi de la forme. »

Nastassja Martin l’affirme, et le réussit dans Croire aux fauves, le récit de son étrange rencontre avec un ours sur fond d’animisme evène.

« Il faut se donner la possibilité de penser le hors-cadre, penser ce que nos concepts n’arrivent plus à saisir. Il faut reformuler nos concepts descriptifs et analytiques, ce que j’essaie de faire à partir de l’animisme » (A écouter sur France Culture).

« L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête, qui en se confrontant ouvrent des failles sur leur corps et dans leur tête. »

C’est cet évènement qu’elle tente de traduire dans une écriture qui restitue le trouble et le tumulte du corps et la pensée.

L’écriture d’Eric Chauvier est une autre façon de chercher à rendre compte d’une altérité. Non pas l’ours pour lui, mais « un ailleurs social » qu’il refuse de traduire avec le regard éloigné du chercheur surplombant son sujet.

 » Il serait intéressant, justement, d’envisager les travaux d’Éric Chauvier comme une manière de repenser l’épistémologie anthropologique sur un mode littéraire, tant du point de vue de l’écriture que de la pratique de terrain elle-même. Cette dimension transforme la démarche scientifique, en effet, et ne se limite pas à l’aspect formel. »

Violaine Sauty dans cet article Éric Chauvier, de l’écriture de terrain à l’anthropologie de l’ordinaire : pour une nouvelle approche des ailleurs sociaux entend :

« étudier la pratique singulière de l’auteur pour comprendre comment la dimension littéraire de son ethnologie permet de la dégager à la fois de l’objectivisme et de l’inclination à l’exotisme. »

Ces recherches formelles visent donc aussi à quitter « la domination symbolique de l’observateur« .

Des « fabulations théoriques » ?

L’anthropologue n’est cependant pas censé inventer. A vouloir sortir absolument de la vision occidentale, décoloniser la pensée, et donner le point de vue des humains comme des non-humains,  risque-t-on  de produire des « fabulations anthropologiques » ?

L’anthropologue en écrivain de science-fiction

C’est ce que dénonce Pierre Deléage dans L’autre-mental :

« On dit des anthropologues qu’ils sont par vocation des spécialistes du relativisme. Étudiant les langues, les mythes, les rituels  de sociétés au mode de vie le plus éloigné possible du leur, ils sont souvent à la recherche d’une forme de pensée inconnue, véritablement autre, à la fois étrange et saisissante. Il arrive que certains d’entre eux fassent un pas de plus. Plutôt que de décrire les modes de pensée des sociétés qu’ils se proposent d’étudier, ils décident alors de les inventer. »

Il s’engage dans une critique virulente de quatre anthropologues, qui auraient « inventé des fictions en lieu et place de la pensée de certaines sociétés dites « primitives » (Lucien Lévy-Bruhl), de la sémantique grammaticale d’une langue amérindienne (Benjamin Lee Whorf), de la cosmologie d’un chamane yaqui (Carlos Castaneda) et de la cosmologie de nombreux peuples d’Amazonie (Edouardo Viveiros de Castro). » S’il ne convainc pas totalement, comme le montre le dossier débat de la revue L’homme n°237, la forme qu’il adopte séduit. Pour étayer son propos, il entrelace un commentaire de l’œuvre de Philip K. Dick  à sa critique. Il fait surgir des ressemblances troublantes entre le texte de science-fiction et celui des anthropologues. Il montre ainsi paradoxalement la fécondité de la littérature dans l’analyse anthropologique.

L’écriture comme expérience

Dans sa postface à L’Adieu au voyage, Vincent Debaene prend du recul par rapport à ces catégorisations des discours pour s’intéresser plutôt à ce qu’ils produisent :

« Je préfère ne pas postuler de grandes coupures entre les discours et m’intéresser aux expériences d’écriture telles qu’elles sont en train de se faire, dans le présent de leurs opérations, sans préjuger du genre de discours dont elles relèvent, sans préjuger non plus de la pérennité de leur « appartenance générique » ou de leur consécration, et avec la conviction que ces expériences sont potentiellement porteuses de déplacements, de réorganisations et qu’elles ne laissent pas notre présent intouché. »

Daniel Fabre dans Le dernier des guépards : que partagent l’anthropologie et la littérature ? cite la fin de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss, qui pourrait offrir une conclusion :

« Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. Les institutions, les mœurs et les coutumes, que j’aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d’une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être celui de permettre à l’humanité d’y jouer un rôle. […] Sans doute a-t-il construit des villes et cultivé des champs ; mais quand on y songe, ces objets sont eux-mêmes des machines destinées à produire de l’inertie à un rythme et dans une proportion infiniment plus élevée que la quantité d’organisation qu’ils impliquent. Quant aux créations de l’esprit humain, leur sens n’existe que par rapport à lui, et elles se confondront au désordre dès qu’il aura disparu. […] Plutôt qu’anthropologie, il faudra écrire « entropologie » le nom d’une discipline vouée à étudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de désagrégation. »

Pour aller plus loin :

Fiction et fictions en anthropologie, Jean-Paul Colleyn, L’Homme, 175-176
Pleine page. Quelques considérations sur les rapports entre anthropologie et littérature L’Homme, 203-204, 2012
De l’anthropologue comme personnage au roman comme anthropologie ?, Eléonore Devevey, Temps zéro, n°9
Du récit ethnologique à la fiction romanesque, Catherine Fourgeau, L’homme et la société, 134/1999
Littérature et anthropologie, Centre d’Études et de Recherches Comparées sur la création
Ethno-fiction, Martin Hébert, Solaris 134, 2000
La science-fiction au secours de l’anthropologie: à la recherche d’une ethnographie productrice de mondes, Martin Hébert, Observatoire de l’Imaginaire contemporain, Université Laval
Pierre Déléage : « Si l’anthropologie a une vertu, c’est sa méfiance vis-à-vis de l’universalité des lois », revue Ballast, juin 2020

Construire le savoir anthropologique,sous la dir. de Francis Affergan
Les non-dits de l’anthropologie, Sophie Caratini
La guerre des rêves: exercices d’ethno-fiction, Marc Augé
La fin de l’exotisme, Alban Bensa
Métaphysiques cannibales, Eduardo Viveiros de Castro
Du goût de l’autre : fragments d’un discours cannibale, Mondher Kilani
Anthropologie de l’ordinaire : une conversion du regard, Éric Chauvier
Le terrain comme mise en scène, sous la direction de Bernard Müller, Caterina Pasqualino et Arnd Schneider

 

 

 

 

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