Histoire

Mémoire de l’Italie fasciste en Ethiopie (1/2)

Analyse d'un roman historique

- temps de lecture approximatif de 12 minutes 12 min - Modifié le 02/07/2020 par Département Civilisation

La romancière italienne Francesca Melandri fait de l’histoire la matière de ses romans et elle la travaille avec adresse. Dans ses ouvrages Eva dort ou Plus haut que la mer, elle évoque respectivement l’histoire du Tyrol du Sud, ou celle des brigades rouges dans les années 70, et elle tisse les liens entre l’histoire de son pays et celle de ses personnages. Dans son dernier livre sorti en 2019, Tous, sauf moi, (titre original : Sangue giusto), elle s’attaque à l’histoire du fascisme italien et à son aspect colonial, dévoilant toute la complexité de sa mémoire et de sa transmission.

La difesa della razza, revue fasciste-image contre le metissage

Alors qu’une femme, Ilaria, trouve devant la porte de son appartement à Rome un jeune homme éthiopien qui se présente comme son neveu, celle-ci est confrontée au passé de son père Attilio Profetti et à sa relation amoureuse avec une éthiopienne au temps de l’occupation fasciste. Mais quels étaient les liens de ce père avec cette femme et avec le régime fasciste ? Quel fut son rôle dans cette Histoire ? Alors que son père aux portes de la mort est devenu incapable de se souvenir, le récit prend alors la forme d’une plongée impossible dans un passé enfoui. Et c’est pour nous l’occasion de découvrir des pans entiers de l’histoire italienne.

Une histoire minutieusement documentée

Carte Africa orientale italiana

Au fil de ses recherches, Ilaria ne retrouvera finalement que quelques bribes de l’histoire de son père et restera avec plus de questions que de réponses, mais le lecteur lui, va en apprendre beaucoup au gré d’aller-retours entre de multiples époques : les années 2010 de Berlusconi et son amitié avec Khadafi, les années 30 de la conquête africaine et ses crimes, les années 80 de la crise « humanitaire » en Éthiopie et le rôle de l’Italie… Ce qui est admirable dans cet ouvrage, c’est cette articulation parfaite de la profondeur intime de la fiction et de la précision des faits historiques relatés, qui permet une restitution et une compréhension aiguë de l’Histoire. Ainsi des faits, des personnages, des processus, déjà et encore étudiés aujourd’hui par les historiens, sont présents dans le roman toujours subtilement amenés et détaillés grâce à la plume de l’auteure.

Voici quelques uns de ces faits qui ont retenus notre attention :

Camp de concentration Al Magroon

  • entre 1921 et 1933, la conquête et la «pacification » de la Cyrénaïque (actuelle Libye)

Durant cette conquête, le général Rodolfo Graziani et le maréchal Pietro Badoglio, pour stopper toute résistance à l’occupation, ont organisé la déportation de populations civiles et leur concentration dans des camps en plein désert, vouant ainsi à la mort plus du tiers des 100000 déportés  dans un processus d’extermination, justifié d’ailleurs ainsi dans les « Directives concernant des soumis » données par Graziani :

« Que meure et disparaisse toute la population, s’il le faut, pour écraser la rébellion. »

« Peu avant leur fermeture, une délégation d’Allemands se rendit sur place pour étudier avec admiration cette parfaite organisation. Ils prirent beaucoup de notes en vue de leur future éventuelle nécessité de construire, pour des raisons qui leur étaient propres sur lesquelles ils ne s’étendirent pas, des camps aussi bien structurés. » (p. 437)

La « pacification » italienne de la Cyrénaïque (1929-1933)

L’Italie fasciste et la violence coloniale : les camps de concentration en Cyrénaïque (1930-1933), Nicola Labanca, dans Nouvelle histoire des colonisations europénnes

voir aussi l’article Wikipédia Italian Libya

  • le 18 décembre 1935,  la campagne Oro Alla Patria

    Campagne Oro Alla Patria

Mussolini lança cette campagne pour soutenir l’effort de guerre et pour inciter les italiens à donner leur or et plus spécifiquement leurs alliances pour la patrie. Une cérémonie se tint à Rome mais aussi dans toutes les villes de l’Italie. En échange, les femmes recevaient une alliance de fer portant les mots ORO ALLA PATRIA – 18 NOV.XI. Ainsi dans cette cérémonie de l’Alliance :

« le corps du peuple tout entier était devenu féminin. A travers le don de leur alliance, les femmes italiennes contractaient un mariage mystique avec le fascisme et surtout, même si personne n’en parlait pour ne pas mettre leurs maris dans un embarras gênant, avec le plus viril des hommes : le Duce. »

Les sacrifices des Italiennes dans L’aventure des femmes XXe-XXIe siècle

Durant cette bataille de la conquête de l’Éthiopie et comme à d’autres moments de la guerre coloniale italienne, les gaz tels l’arsine ou l’yperite (le gaz moutarde de la Grande guerre interdit depuis 1925 par la SDN) furent utilisés, notamment pour stopper la fuite de l’armée éthiopienne. Les tas de corps furent détruits à coup de lance-flammes. Cette bataille qui fut un massacre, sera célébrée comme une victoire par Mussolini et donna son nom à de multiples rues ou places (encore aujourd’hui), donnant aussi lieu à une expression : « Ne fais pas tout cet ambaradam ».

« Ni Attilio, ni les autres soldats, ni le peuple italien en général ne connaissaient la raison de ces soudains succès militaires… Ils n’avaient pas lu le message du Duce réservé à Badoglio : « Je vous autorise à employer, même à grande échelle, n’importe quel gaz et lance-flammes ».« Par la suite, lorsqu’ils furent rentrés en Italie, certains soldats se mirent à utiliser le nom de ce lieu pour désigner une indescriptible horreur. Mais, comme il arrive souvent aux rescapés des guerres, personne ne les comprit. Ceux qui n’y étaient pas allés ne pouvaient imaginer le tapis de chair humaine que signifiaient ces deux mots : Amba Aradam »

Violence dans l’Ethiopie fascite, Marie-Anne Mattard-Bonucci, 1ère partie, et 2ème partie

  • entre le 19 et le 21 février 1937, le massacre de Graziani à Addis Abeba

Rodolfo Graziani

Rodolfo Graziani

Suite à une tentative d’attentat contre Rodolfo Graziani lors d’une célébration au palais d’Addis Abeba, celui-ci ordonna une répression féroce, appelée « massacre de Graziani ». Pendant trois jours, les chemises noires  firent régner la terreur dans la ville, à coups de matraque, d’arme blanche, de grenade, plus rarement d’arme à feu, tuant toutes personnes noires, hommes, femmes et enfants, brûlant les maisons et les cabanes.

« Les corps s’entassaient au milieu de la rue, aux carrefours, devant les églises. Le sang coulait encore une fois dans les rues d’Addis-Abeba en joyeuses rigoles que la poussière n’absorbait qu’au bout de plusieurs heures. Les chemises noires avaient déferlées sur Addis-Abeba le sang chargé de haschich, d’alcool et de khat fournis par leurs supérieurs, qui ne furent pourtant plus nécessaires au bout de quelques heures car il n’existe pas de substance psychotrope plus efficace que la permission d’exercer la violence sans limites. » (p 427-429)

Le massacre fasciste d’Addis-Abeba, Vincent Hiribarren

Masque facial, Lidio Cipriani

Anthropologue et signataire du Manifeste des races (parmi les lois raciales fascistes en 1938), Lidio Cipriani réalisa, afin d’illustrer le racisme scientifique du fascisme en œuvre en classifiant et hiérarchisant les types humains, des moulages faciaux en plâtre sur modèles vivants, qu’il peignit ensuite selon la table des couleurs de Felix von Luschan. Francesca Melandri décrit alors une expédition de Cipriani, dont Attilio Profetti se trouve être l’assistant, appliquant ses méthodes anthropométriques. Ces masques dont l’objectif était aussi de marquer l’esprit du grand public, furent exposés pour l’exposition coloniale ou Exposition triennale des terres italiennes d’outre-mer ouverte le 9 mai 1940 dans le quartier de Fuorigrotta à Naples. Et ils sont toujours visibles au Musée d’anthropologie de Florence.

Des photos de ces masques et de Lidio Cipriani en train de les réaliser dans ce passionnant article : Dupliquer et hiérarchiser l’humanité : Les moulages faciaux du Musée d’anthropologie de Florence, Lucia Piccioni, et aussi Les expositions coloniales sous Salazar et Mussolini (1930-1940), Nadia Vargaftig

  • en avril 1939, le massacre de la grotte de Zeret

Dans le contexte de la répression de la résistance éthiopienne (qui s’était particulièrement accentuée après le massacre d’Addis-Abeba), c’est pour débusquer et éliminer les rebelles et leur famille qui s’étaient réfugiés durant plusieurs mois dans la grotte de Zeret, que les italiens eurent recours aux gaz et lance-flammes. L’auteure décrit alors le déroulement de l’attaque (p. 483-490) :

« l’arrivée du peloton chimique avait été saluée avec joie par les chemises noires. Parce qu’on ne sort les rats de leur trou qu’avec du poison »…

Attilio Profetti était alors chargé de finir le travail avec son lance-flammes, mais celui-ci s’enraya. Et du profond de son inconscience sénile, à l’orée de sa mort, il prononcera plusieurs fois ces mots : « mon lance-flammes s’est éteint ».

In 1939, the Italians used mustard gas to massacre fleeing Ethiopians

Ametsegna Washa (The cave of Zeret), the cave of the last battle of the Italo-Ethiopian war; Guerrilla Fighting against Fascism and Colonialism during the Second Italo-Ethiopian War

  • la propagande par le sexe

L’idéologie raciste et impérialiste de l’Italie fasciste s’est basée sur la démonstration de l’infériorité des africains et africaines et sur la valorisation de la virilité guerrière des italiens, que ceux-ci devaient éprouver pleinement sur le sol africain et sur les corps de ces femmes « inférieures ». De nombreuses parutions récentes évoquent cette propagande coloniale liée à la sexualité (cartes postales, affiches, cinéma…) dont le fameux Sexe, race et colonies. Dans son ouvrage, Francesca Melandri évoque notamment la circulation avant la conquête d’images pornographiques dans les bordels de campagne en Italie, mettant en scène des femmes noires.

Ainsi, « quand les bordels de la patrie furent inondés d’images de jeunes filles éthiopiennes, les jeunes mâles d’Italie répondirent donc avec enthousiasme : ils s’enrôlèrent en masse pour l’Afrique, terre vierge de vierges à déflorer. » « Le continent africain était une femme, chaque femme africaine était un continent à coloniser. ». « Les généraux savaient parfaitement de quel matériau était constituée la troupe : journaliers, ouvriers, porteurs, maçons, bergers analphabètes, tailleurs de pierre -des hommes plutôt habitués à la misère et aux humiliations qu’au commandement. Il fallait les former à la nouvelle situation de dominateurs, et fréquenter les femmes abyssines était l’apprentissage le plus rapide ». Ainsi « dans les lettres qu’ils envoyaient chez eux, ils (les soldats) parlaient de femmes à la disponibilité apparemment inépuisable et sans freins. Ils s’abstenaient bien sûr de décrire les jeunes filles en pleurs déshabillées de force par des pelotons entiers, des regards vides de celles forcées d’ouvrir leurs blouse dans la rue au milieu des rires militaires… »

Plusieurs articles intéressants avec notamment des exemples de cartes postales envoyées par des soldats :

Le mouvement colonial italien comme répulsion/attraction dans les imaginaires nationaux érythréens et éthiopiens, Fabienne LE HOUÉROU

La conquête de l’Éthiopie et le rêve d’une sexualité sur ordonnance (1), par Marie-Anne Matard-Bonucci.

La femme noire victime des violences coloniales dans l’AOI, Licia Bagini

« Le cinéma colonial européen et l’image du corps de l’autre sexualisé»

  • la figure de l’ « ensablé » et le « madamato »

Directement liée à cette propagande, l’histoire d’Attilio Profetti et de sa relation avec une éthiopienne dévoile une figure oubliée de l’histoire italienne : les ensablés. Si Attilio va rentrer en Italie, son ami Carbone, ancien camarade de régiment, restera en Ethiopie avec sa femme et ses enfants, il s’est « ensablé ». En effet, de nombreux italiens faute de femmes italiennes en Ethiopie, vont s’installer dans une relation conjugale, désignée sous le nom de « madamato » (madamisme). Avec le décret royal de 1937 et les lois raciales en 1938, cette pratique sera finalement interdite. La « communauté de table et de lit » était punie d’une réclusion de un à cinq ans, de même que la reconnaissance des enfants nés de ces unions. L’heure était à la défense du prestige de la race et au combat contre le métissage.

 « Et je sais qu’en Italie tout le monde a honte de nous, poursuivait Carbone. Ils font comme si nous n’existions pas. Nous leur rappelons des choses qu’ils ne veulent pas se rappeler ». p. 169

Des oubliés de l’histoire: les « ensablés » en Ethiopie, Fabienne le Houérou

Les Italiens en Abyssinie à l’époque du fascisme : les « ensablés »

L’épopée des soldats de Mussolini en Abyssinie (1936-1938) : les Ensablés / Fabienne Le Houérou

Les traces et empreintes d’un éros colonial, les ensablés d’Abyssinie

  • entre 1983 et 1985, famine, politique humanitaire et corruption en Ethiopie

Lors de la famine en Ethiopie entre 1983 et 1985, de nombreux pays occidentaux ont participé à des campagnes humanitaires. Pour certains, ils ont accompagné la politique de déplacements contraints de population ou « villagisation » de grandes envergures, menée par le Gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste (Derg) de Mengistu Haile Mariam, connu pour sa répression féroce. Ses déplacements sensés remédier à la famine et moderniser le pays par la création d’infrastructures ont été un échec provoquant des milliers de morts, mais ils ont représenté une opportunité pour les entreprises occidentales, et l’Italie y contribua.

« Il s’agissait d’un ensemble de marchés pour une valeur de plusieurs centaines milliards de lires : la construction de toutes les infrastructures nécessaires au transfert de centaines de milliers de personnes des hauts plateaux du Wollo et du Choa… C’était un projet grandiose, un contrat énorme. » p. 157

Francesca Melandri évoque alors la corruption à laquelle se sont adonnés les italiens à travers les pots de vin qu’Attilio Profetti touchait dans ces années-là (un autre de ses secrets), à l’origine de sa vie aisée et de ses multipropriétés : « dessous-de-tables versés et encaissés. Casati les donnait pour obtenir les marchés et il les recevait des entreprises avec lesquelles il sous-traitait » (p. 142).

Elle évoque notamment au moment de la chute du régime en mai 1991, le fait que trois ministres du Derg, Berhanu Bayeh, Addis Tedla et Tesfaye Gebre Kidan (en réalité quatre, mais le quatrième Hailu Yimenu s’est suicidé en juin) se soient réfugiés à l’ambassade italienne d’Addis Abeba et ce durant 28 ans, « en échange de toute l’aide que le Derg a donné à nos entreprises » (p. 194). Les trois ministres furent condamnés à la peine capitale mais l’Italie refusa de les livrer à la justice éthiopienne.

28 years on, Ethiopian ‘killers’ still in embassy

La saga sanglante du « Négus rouge »

Ce roman s’inscrit en parallèle d’un courant actuel de l’histoire de l’Italie qui veut remettre en cause une lecture trop souvent « lénifiante » du fascisme italien, en s’employant à démonter historiquement sa mécanique : exaltation de la guerre et de la violence, antisémitisme et racisme, totalitarisme et propagande.

Voir notamment :

Totalitarisme fasciste / Marie-Anne Matard-Bonucci

A paraître en septembre 2020 : La vérité sur le fascisme : Mussolini, une amnésie historique, Francesco Filippi, qui reprend dans son titre original les mots de Berlusconi : « Mussolini ha fatto anche cose buone »

Voir dans la presse : Sur France Culture, Démonter les mythes fondateurs d’un fascisme « bienfaiteur »

et dans le Monde : « Mussolini a aussi fait de bonnes choses », le livre qui casse la légende du bon dictateur

Lire la deuxième partie : Une histoire enfouie

 

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