Histoire

Mémoire de l’Italie fasciste en Ethiopie (2/2)

Analyse d'un roman historique

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 02/07/2020 par Département Civilisation

Après avoir vu comment "Tous, sauf moi" le roman de Francesca Melandri traite avec minutie l'histoire coloniale de l'Italie en Ethiopie, attardons nous maintenant sur la façon dont elle aborde le silence, l'occultation de la mémoire, le refoulement des souvenirs, et les conséquences de tout cela dans l'Italie d'aujourd'hui.

La difesa della razza, revue fasciste-image contre le metissage

Une histoire enfouie

Enjeux mémoriaux et politiques

Mattéo Salvini, 2013

Le courant historique actuel que nous avons évoqué dans la première partie va de pair avec un regain d’enjeux mémoriels en Italie, aujourd’hui en proie, comme d’autres pays européens, à une crise politique et sociale, dont l’un des aspects est la montée de l’extrême droite. Pays historiquement d’émigration, l’Italie fait face depuis quelques années à l’arrivée par la Méditerranée de nombreux migrants, et cette situation a réactivé un racisme fort dans la société et une « nostalgie » pour la figure et les années de Mussolini. Ainsi, la célébration du 25 avril 1945, fêtant la libération de l’Italie de la République fasciste de Salo et de l’occupation allemande, est remise en cause par certains mouvements ou hommes politiques d’extrême droite, tandis qu’un mémorial a été bâti en 2012 en l’honneur de Rodolfo Graziani, appelé aussi le « boucher » pour les massacres que nous avons cités. De même, on a pu voir plus récemment lors de la crise sanitaire du Covid 19, une sorte de dérive autoritaire et des réactions surprenantes de certains maires menaçant ceux qui ne respecteraient par le confinement de les attaquer au lance-flammes, tandis que d’autres chantaient Bella Ciao à leur fenêtre, la célèbre chanson des résistants de la Seconde guerre mondiale. Contre ce nouvel extrémisme de droite, notamment incarné par la personnalité de Matteo Salvini et son « décret sécurité », le mouvement antifasciste des Sardines a vu le jour en 2019 organisant des manifestations dans de nombreuses villes italiennes. On le voit, dans ces combats politiques, la question de la mémoire, de l’utilisation ou de l’occultation de l’histoire est centrale.

Le refoulement de la mémoire

Ce que pointe Francesca Mélandri dans son ouvrage, c’est justement le silence et l’oubli. Le personnage d’Attilio Profetti apparaît comme une allégorie de son propre pays et son silence résonne à l’échelle de l’Italie. Il est emblématique de cette culpabilité refoulée et de cette mémoire enfouie. On découvre chez Attilio un personnage complexe. Bel homme, rusé et chanceux, il incarne pour sa mère comme pour Lidio Cipriani, l’idéal type du fasciste italien viril. Il est le fils cadet mais chéri par sa mère, qui rejettera son fils ainé. Son père, chef de gare, ne saura pas, semble-t-il, transmettre le souvenir admiratif pour le grand-père anarchiste, Attilio deviendra chemises noires et s’engagera volontairement dans la campagne d’Afrique, d’abord comme combattant en Cyrénaique, puis dans l’administration coloniale en Ethiopie. Acteur et témoin des faits, travaillant pour la censure du courrier à Addis Abeba, il va progressivement œuvrer à l’effacement des preuves et de sa propre mémoire. Face à une accumulation d’horreurs, l’esprit d’Attilio Profetti a rangé ses souvenirs dans une boîte cachée au fonds d’un placard, sans jamais les sortir, décidant sur place, puis à son retour d’Afrique de n’en parler à personne, voir même de les falsifier. Au milieu de ses lettres et autres souvenirs, on trouve une enveloppe contenant des photos de corps morts suite à une attaque au gaz moutarde. Il laisse même planer le doute, lorsqu’il raconte la fois où en permission pour se rendre aux obsèques de sa mère, il faillit se faire fusiller par des fascistes, et laisse croire à sa fille qu’il avait été résistant.

Bataille d’Amba Aradam, février 1936

Ainsi, bien plus tard dans les années 80, en survolant la montagne de l’Amba Aradam :

«…Attilio n’avait pas repensé à l’odeur de mort du champ de bataille, ni au vrombissement du souffle des lance-flammes sur les corps qui bougeaient encore, ni à d’autres souvenirs de sa jeunesse. Comme souvent quand des émotions gênantes le menaçaient, il s’était endormi ». (p. 179)

En effet, non seulement, il ne va rien dire à ses épouses et à ses enfants de sa vie et de ses agissements en Afrique, dont une vie de couple et un enfant, mais il va également s’installer dans un processus plus global de secret, de mensonge et d’hypocrisie, menant en Italie une double vie, se partageant entre deux familles.

Pourtant, dans le roman, c’est à travers quelques brefs frémissements, que l’on ressent la douleur et la prégnance de ce passé refoulé. Ainsi, lorsque son fils utilisera l’expression « ambaradam », il aura une vive réaction :

« – Et si tu signes maintenant, on évitera tout ce bazar, cet ambaradam.

Ne prononce pas ce mot ! dit Attilio en le regardant de travers »

De même, lorsque son épouse embauchera une bonne éthiopienne, il préférera la faire renvoyer tant il était troublé par sa présence, son odeur, sa cuisine qui le ramenait à son passé, ne voulant pas prendre le risque d’être trahi par ses émotions et laissant sa femme tenir des propos racistes sur cette dernière.

Face à ce refoulement, l’œuvre de l’écrivaine par son jeu étudié de va-et-vient entre différentes périodes, réalise comme une sorte d’archéologie où au fur et à mesure, elle retirerait une couche dans les remblais de la mémoire pour atteindre enfin la première strate. Ainsi, au fil du roman, on touche au plus près les racines du conditionnement fasciste d’Attilio Profetti. L’éducation donnée par sa mère s’inscrit dans le rêve d’un « homme nouveau » défendu par Mussolini, dans lequel elle projette les espoirs et les frustrations induites par une première passion perdue et un deuxième mariage raté. Elle voue pour son fils, comme pour le Duce, un amour passionné, prête à toutes les trahisons pour lui assurer un avenir dans la nouvelle société fasciste, et cette affection donnera à Attilio cet aura et cette confiance inébranlable en lui-même. Mais c’est aussi sa visite à la foire-exposition internationale de Milan lorsqu’il était enfant, sa subjugation et son excitation devant une jeune fille libyenne, qui marquera son esprit. Il la revivra lors de ses « virées au bordel » avec son frère, face aux images exposées de femmes noires dénudées, et elle aboutira à sa relation amoureuse avec Abeba, sa « madame ».  Ainsi, c’est au cœur de l’intimité refoulée des corps que se jouent entre autres le destin d’un homme et le cours de l’Histoire.

A l’échelle du pays, la construction mémorielle au lendemain de la guerre à occulter les faits enfantés du fascisme, dont cette histoire coloniale: « les deux années sanglantes de l’occupation allemande avaient permis à la majeure partie des italiens de s’identifier à une des deux figures chères à présent à l’imaginaire patriotique, la victime sans défense et le héros résistant. ». Ainsi on parla beaucoup plus du pauvre italien envoyé sur le front russe « se geler avec des chaussures en carton », que de l’occupation de la Yougoslavie, de l’Albanie ou de la Grèce à laquelle les petits écoliers italiens voulaient « briser les reins », mais surtout ce fut le silence absolu sur les vétérans des entreprises coloniales.

« Dans l’Italie des années cinquante, les anciens colons étaient encore plus invisibles que les ex-fascistes, encore plus enfermés dans un mutisme opiniâtre. » « L’Italie était un ancien alcoolique qui, comme tout nouveau adepte de la sobriété, ne voulait pas être confondu avec le comportement qu’il avait eu lors de sa dernière et tragique cuite. Elle ne désirait que les petits progrès quotidiens du bien-être moderne, qui germait comme les pissenlits de mars sur les décombres »

voir aussi : Gilbert Meynier : Angelo Del Boca, “Italiani, brava gente ?”

De la transmission impossible au passé ressurgi

Finalement, la transmission semble impossible, les tentatives d’Ilaria pour reconstituer la vie de son père se heurtent à bien des obstacles : celui-ci est sénile, la mère ne sait rien, et les bribes retrouvées dans la vielle boite restent bien mystérieuses. Ilaria ne saura pas pourquoi son père avait en sa possession ces terribles photos. Si une visite aux archives pour lire un article écrit par son père lui confirme qu’il était raciste, elle n’en saura pas plus sur ses actes et la force de son adhésion au fascisme. Enfin, elle rencontrera trop tard Carbone, le seul témoin du passé de son père, il est alors trop vieux et fatigué. Mais cette quête va à lui ouvrir les yeux : elle regardera différemment la photo prise par Lidio Cipriani dans un manuel de géographie de 1971, le comportement de ses parents avec leurs bonnes immigrées, et bien sûr le traitement inhumain infligé aux migrants par l’Italie et l’Europe, et le racisme qui ressurgit.

Car le troisième cheminement que suit le roman est celui de Shimeta, ce jeune homme éthiopien qui dit être son neveu et qu’elle n’ose croire. Il incarne la filiation la plus visible entre le présent et le passé, entre l’Italie et l’Ethiopie, il est le lien qui relie le sort de ces deux pays scellés par une histoire commune. Il est la preuve que rien ne sert de le nier ou de le cacher, car le passé survient là où on ne l’attend plus.

Ainsi, Shimeta fait le récit atroce de son parcours. Comme le dit le langage des migrants éthiopiens : il est « sorti ». Militant pour une ouverture démocratique, il a dû quitter sa famille pour fuir la répression politique meurtrière dans son pays et pour retrouver ce grand-père italien, seule voie d’avenir pour lui. Abandonné par son passeur dans le désert, prisonnier dans un camp en Libye, croyant mourir sur un bateau en mer, perdant des semaines, des mois, des années de sa vie enfermé dans des Centres d’identification et d’expulsion (CIE) en Italie, pour s’entendre dire qu’il doit retourner chez lui, c’est à dire à la mort.

Même si elle ne le formule pas de façon directe, on ressent alors tout au long des pages la continuité entre ce que l’Italie a fait aux éthiopiens en période coloniale, puis postcoloniale, et ce que ceux-ci vivent aujourd’hui une fois les pieds posés sur la terre italienne. Francesca Melandri l’illustre notamment en mettant la même phrase dans la bouche de deux hommes de justice, l’un juge spécialiste du droit colonial dans l’Éthiopie fasciste, l’autre avocat en droit de l’immigration dans l’Italie actuelle : « la valeur qu’un État donne à la justice est celle qu’il donne aux personnes jugées », le juge ajoute : « celle que la colonie fasciste donna aux indigènes fut naturellement : zéro. » (p. 493 et p. 474). L’avocat lui continue :

« en Italie, ce sont les juges de paix, des gens qui n’ont souvent aucune formation juridique, qui délibèrent sur le destin des demandeurs d’asile, au cours de séances de quinze minutes parce qu’ils doivent en faire vingt dans une journée, où ils posent à tous les trois mêmes questions alors que ceux qui se trouvent devant eux auraient des vies entières -et quelles vies !- à raconter. Que c’est donc cette valeur que l’Etat de droit italien donne à leur ami : encore moins que rien. »

Elle nous montre alors magistralement que ces histoires reliées, anciennes ou présentes, sont les multiples facettes de ce drame, où des hommes, sous l’emprise d’une idéologie glorificatrice de leur identité, en viennent à nier l’humanité de cet « autre » qui se trouve devant leurs yeux.

Arbagnochs

Arbagnochs, résistants à l’occupation italienne

Conclusion

La fonction de l’historien est primordiale lorsque les mémoire individuelles et collectives ont du mal à se frayer un chemin, mais la littérature par son pouvoir d’incarnation y joue aussi son rôle. A travers l’écriture de ce roman, Francesca Melandri réalise une vaste œuvre d’histoire et de mémoire, mais aussi de partage de cette mémoire, non seulement en redonnant leur place aux éthiopiens dans l’Histoire et dans l’Italie d’aujourd’hui, mais aussi en allant rencontrer en Éthiopie des arbagnochs, anciens résistants à l’occupation italienne, dont l’un d’eux lui dira ceci :

« Quand j’étais jeune, je me suis battu contre ton peuple et aujourd’hui tu viens chez moi pour m’écouter. Quel heureux jour ! Dimanche prochain, après la messe, je le raconterai à tout le monde. »

A voir, lire, écouter :

Tous, sauf moi/ Francesca Melandri

Francesca Melandri rappelle l’Ethiopie au bon souvenir de l’Italie

Mussolini, empereur fasciste en Éthiopie : Émission enregistrée en public aux Rendez-vous de l’histoire de Blois en octobre 2019, avec Francesca Melandri, l’historienne Marie-Anne Matard-Bonucci, et le professeur de didactique de l’histoire Piero Colla

L’ homme nouveau dans l’Europe fasciste au XXe siècle, conférence de Marie-Anne Matard-Bonucci, à la Bibliothèque municipale de Lyon le 17 janvier 2019

Oltremare [D.V.D.] : Colonies fascistes / un film de Loredana Bianconi

Outre-mer : histoire de l’expansion coloniale italienne / Nicola Labanca

Désinvolture mémorielle : vestiges du fascisme à Rome, Luc Rasson
Ils y ont cru : une histoire intime de l’Italie de Mussolini / Christopher Dugga, dont voici la critique ici

Le corps du Duce : essai sur la sortie du fascisme / Sergio Luzzatto : à travers cet épisode de la mort du Duce, « l’auteur montre l’incapacité de l’Italie à construire une mémoire fondatrice. »

Lire la première partie : Une histoire minutieusement documentée

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