“Entre la civilisation et la barbarie, il n’y a que cinq repas”

- temps de lecture approximatif de 16 minutes 16 min - Modifié le 26/11/2022 par AB

Civilisation et barbarie, deux antonymes étudiés par l'histoire et la philosophie depuis l’Antiquité.

Les chroniques de Conan 1982 - John Buscema - Ed. Panini
Les chroniques de Conan 1982 - John Buscema - Ed. Panini

Pour les Grecs anciens, le barbare est celui qui ne parle pas le grec. Pour les Romains, il vit au-delà des limes, et pour les chrétiens il est le païen. Il incarne toujours celui qui est différent, l’étranger. Le barbare est souvent vu comme une menace, qu’il vive de l’autre côté de la frontière, ou à l’intérieur de nos sociétés. Les philosophes nous apprennent que la barbarie se cache aussi au cœur de la civilisation, comme elle peut se cacher en chacun de nous.

Naissance et postérité des barbares

Roger-Pol Droit dans son livre Généalogie des barbares explique comment s’est forgée la notion de barbarie telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Origines grecques

Le terme barbare vient du grec ancien et qualifie ceux qui ne parlent pas le grec. Les Grecs lient la parole à la raison, et les désignent par le même terme : logos. Pour eux, celui qui ne parle pas grec a des actes irrationnels, il est forcément colérique, impétueux. De même, son système politique ne peut être fondé sur la raison et est tyrannique. Les barbares se soumettent à un empereur ou à un pharaon, contrairement aux Grecs, citoyens libres soumis aux lois décidées en commun. Ce qui aux yeux des Grecs légitime leur souveraineté sur les autres peuples.

Néanmoins, les barbares ne sont pas toujours inférieurs. Il existe un sens péjoratif : rude, fruste, grossier, malhonnête, impie, appliqué à des grecs comme à des étrangers, et un sens neutre : ceux qui ne sont pas grecs. Les étrangers peuvent ainsi être considérés comme étant issus de grandes civilisations, c’est le cas des Égyptiens chez Platon. Le point commun entre les différentes acceptions du terme est la délimitation entre un centre et un en-dehors. Mais l’idée d’inhumanité ou de destruction de la civilisation n’est pas encore présente.

Empire romain

Pour les Romains, les barbares vivent hors de l’Empire, dans les territoires pas encore conquis et romanisés. Le philosophe et chef d’État Cicéron introduit une notion nouvelle : l’humanisme cicéronien. Il postule que le genre humain est solidaire et que la culture et la civilisation favorisent cette entraide. C’est ce que l’Empire romain se propose de faire en colonisant les peuples considérés comme barbares. Il oppose l’humanitas à la feritas, la férocité et la bestialité destructrices, en sommeil dans toute société ou individu. Une notion qui préfigure le concept de barbarie actuel.

Civilisation chrétienne

Dans le christianisme, tous les hommes sont frères, il n’y a donc plus de barbares ni de civilisés. Dans le même temps, la faiblesse n’est plus seulement le manque de force et est valorisée dans la compassion, l’humilité, la pitié et la charité chrétienne. Elle prend le pas sur la violence et le combat, prônés par les Huns, les Goths et les Vandales. Elle est censée l’emporter sur la force. Peu à peu se forge le sens du terme barbarie comme inhumanité, tel que nous le connaissons aujourd’hui. Est barbare celui qui ignore la douleur de l’autre et agit avec cruauté. Dans l’Antiquité on naissait barbare, ensuite on le devient par ses actes inhumains. Au fur et à mesure de l’expansion du christianisme, le barbare devient le non chrétien. Le terme permet de rejeter dans l’altérité toute forme de résistance à la civilisation chrétienne.

Le bon sauvage et le cannibale

Rousseau

Après la découverte des Amériques, apparaît la figure du bon sauvage. Il ne menace pas la civilisation. Pour Rousseau, sa proximité avec la nature lui vaut une image de sagesse. Sa bonté naturelle qui ignore le bien et le mal n’est pas une vertu. Celle-ci n’apparaît qu’avec la civilisation, au même titre que le vice. Seul le civilisé peut faire le bien autant que le mal. La véritable sauvagerie est intimement liée à la civilisation. Il est d’ailleurs possible de s’interroger sur l’existence du sauvage car tous les humains ont une culture. Seuls les animaux sont sauvages, et aucun d’eux n’est barbare.

Montaigne

Dans ses Essais, Montaigne relate la visite des « ambassadeurs » du Nouveau Monde en 1562 à Rouen. Ces « cannibales » s’étonnent que des mendiants « décharnés de faim et de pauvreté […] ne prissent à la gorge, ou missent le feu à leurs maison » à d’autres Français « pleins et gorgés de toutes sortes de commodités ». Il met en lumière les actes barbares commis en toute bonne conscience dans le monde civilisé. Montaigne écrira par la suite : « chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage » pour souligner la tendance à l’ethnocentrisme des civilisations. Il est le premier à émettre une critique sur l’usage du terme barbarie. Le relativisme qu’il introduit est lui aussi critiqué car il ouvre la porte à l’effacement des différences de valeurs.

Barbares du dedans

A partir du XIXe siècle, les barbares du dedans remplacent les barbares du dehors évoqués depuis l’Antiquité. Ils désignent dorénavant la menace venue de l’intérieur : classes laborieuses, prolétariat, jeunes, insoumis, rebelles, délinquants, émeutiers, révolutionnaires, luddites, Juifs, étrangers, migrants… Mais aussi le bourgeois, l’intellectuel, le koulak, dans les régimes communistes. On qualifie de barbares le plus grand danger pour l’ordre établi : les pauvres. Lors de la révolution industrielle, l’arrivée massive de migrants venus de toute la France pour travailler dans les usines à Paris inquiète la bonne société. « Pleins d’effroi et de mépris, les bourgeois parlent de nouveaux barbares » pour les désigner, comme nous l’apprend Louis Chevalier dans Classes laborieuses et classes dangereuses.

De même, en réaction à la révolte des canuts de 1831, le libéral Saint-Marc Girardin écrit dans le Journal des Débats que « Les barbares qui menacent la société ne sont pas dans le Caucase […], ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières ». La notion de centre et d’en-dehors déjà existante pour la Grèce antique est toujours là. Les barbares vivent en périphérie des villes, dans les faubourgs, dans des ghettos, en banlieue. Le barbare étant le symbole de l’altérité, on utilise aussi le terme pour décrire ceux qui seraient inassimilables au sein de nos sociétés : les marginaux, les fous, les nomades, les vagabonds, les mendiants.

Invasions barbares et chute de l’Empire romain ?

Dans l’imaginaire collectif, le barbare est un envahisseur cruel et sans pitié. Avec l’ouvrage Les Barbares, l’historien spécialiste du haut Moyen Âge Bruno Dumézil remet en cause cette croyance.

Invasions ?

L’expression « grandes invasions » pour décrire les changements de population en Europe et en Afrique du nord du IVe au VIe siècle n’est attestée que depuis le XIXe siècle. Les Allemands préfèrent d’ailleurs parler de Völkerwanderung, de migration des peuples. Pour Peter Brown dans son ouvrage La toge et la mitre, les prétendues « invasions barbares » sont redéfinies ainsi : « Ces incursions ne sont pas des attaques perpétuelles et destructrices, ni même des campagnes systématiques de conquête. Il s’agit plutôt d’une sorte de “ruée” d’immigrants venus des pays sous-développés du Nord vers les riches terres méditerranéennes », poussés par des crises diverses, notamment pour se sauver des attaques des Huns.

Bruno Dumézil va plus loin, montrant comment les Romains ont eux-mêmes introduit les barbares dans l’Empire. Par exemple en nommant des généraux barbares, en engageant des mercenaires Goths et en demandant de l’aide à des rois germaniques pour défendre ses frontières. L’Empire a aussi « importé » des populations (déjà largement romanisées par les échanges commerciaux avec lui), pour repeupler des régions frappées par la crise démographique. L’ampleur du changement de population est aussi à relativiser. Il n’y aurait eu qu’une installation de quelques dizaines de milliers d’hommes, une élite aristocratique. Les populations locales auraient adopté les mœurs de ces puissants nouveaux arrivants, donnant l’impression d’un changement de grande ampleur.

Effondrement ?

Mais alors l’Empire romain s’est-il vraiment effondré ? Pour le géohistorien Christian Grataloup, imaginer la fin d’une civilisation, sa chute suite à un choc brutal et soudain, comme le sac de Rome en 410 par les Wisigoths, c’est construire une mise en scène rétrospective erronée. Les civilisations ne disparaissent pas car elles se transforment sans cesse.

De mauvaises interprétations de l’histoire expliquent l’image fausse qui prévaut sur l’effacement de l’Empire romain. Par exemple, l’anthropomorphisme qui consiste à comparer les sociétés à une vie humaine, avec un début, une apogée et une fin, comme de la naissance à la mort. De même, la découverte des grandes extinctions d’espèces par l’histoire naturelle a induit en erreur les historiens en introduisant l’idée de cycles de civilisations qui se succèdent et se remplacent. Le découpage arbitraire des périodes historiques entre Antiquité et Moyen Âge cache la continuité de certains cadres sociaux, comme l’administration ou le droit. Ainsi, en arrivant en Gaulle, les Francs s’allient avec l’aristocratie sénatoriale chrétienne gallo-romaine en place pour assurer la gestion du territoire. Les comtes du Moyen Âge sont ainsi les descendants des comes romains, les conseillers de l’empereur. C’est une suite de petites transitions qui amènent les civilisations à évoluer.

Réflexions philosophiques

Le livre Métamorphoses des barbares et de la barbarie d’Yves Charles Zarka réunit les contributions de différents auteurs pour définir les termes barbarie et civilisation.

C’était mieux avant

Dans Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, publié de 1776 à 1788, Edward Gibbon se demande comment quelques barbares ont pu mettre à bas la grande civilisation romaine. Il insiste sur les causes morales qui selon lui ont provoqué la chute : fin de l’autorité, de la discipline, de la valeur travail, de l’amour de la patrie, de la vertu civique, la corruption des mœurs (il prend pour exemple les femmes nobles débauchées) et les arrangements de l’Empire d’Orient avec les barbares. De plus, le christianisme a amolli les cœurs, il est en secret l’ennemi intérieur de la patrie. Gibbon s’inspire des auteurs romains qui, dès la fin de la République, déploraient la dissolution des mœurs. Le thème de la décadence a existé de tous temps et se retrouve chez les déclinistes d’aujourd’hui.

Universalisme et relativisme

L’ethnologue

Pour Claude Lévi-Strauss « Le barbare est celui qui croit à la barbarie ». Autrement dit, séparer les humains entre civilisés d’un côté et barbares ou sauvages de l’autre, c’est cela qui est inhumain et barbare. Car tous les peuples appartiennent à l’humanité, quelle que soit leur culture. Selon lui, l’invention de l’humanisme a paradoxalement engendré l’exclusion des cultures non universalistes (quasiment toutes les cultures non occidentales). Le caractère universaliste de l’humanisme, en voulant s’imposer aux autres peuples, a entraîné le colonialisme, le totalitarisme, les génocides, la barbarie.

Historiquement, avec l’anthropologie naissante au XIXe siècle (en parallèle avec les colonisations) apparaît un évolutionnisme social selon lequel l’humanité passerait de la sauvagerie à la barbarie pour arriver à la civilisation. Lévi-Strauss réfute cette thèse car cela ouvre la voie à un système inégalitaire qui voit des sociétés en retard dans l’avancée vers la civilisation être considérées comme inférieures. Elles peuvent être colonisées et soumises par des civilisations supérieures au nom de la mission civilisatrice de l’homme blanc. De plus, cela racialise les notions de civilisation et de barbarie. Jules Ferry affirmait au sujet des peuples colonisés : « Nous sommes la civilisation, ils sont la barbarie, et nous avons le devoir, et donc le droit, de leur apporter cette civilisation afin de les rendre un peu plus semblables à nous, c’est-à-dire meilleurs, plus humains ». Ce à quoi Clemenceau répondait que parler de civilisation au sujet de la colonisation, « c’est joindre à la violence l’hypocrisie ».

Pour Lévi-Strauss, faire la distinction entre les humains et le reste de la création (les animaux, les plantes…), et les doter d’une valeur supérieure, amène à classer les hommes et à en désigner certains comme inférieurs. C’est la naissance du racisme et de l’exploitation abusive des ressources. A contrario, les autochtones d’Amérique se considèrent comme une espèce à part mais faisant partie d’un tout, de la création dans son ensemble. Ils ne se sentent pas propriétaires du monde, ni supérieurs aux autres espèces.

Lévi-Strauss liste ce qui caractérise l’universalité des hommes : tous ont un inconscient, ils utilisent des symboles et pratiquent la prohibition de l’inceste (interdit à la fois culturel et naturel car permettant la société et la reproduction). L’autre universalité est l’existence de cultures, toutes différentes. Par contre, la raison ne serait pas un élément propre à l’homme, et elle serait destructrice. En effet, faire de la raison un élément universel serait nier les cultures basées sur la croyance. Lévi-Strauss compare l’universalisme à un parti unique.

Le sémiologue

Tzvetan Todorov critique le point de vue de Lévi-Strauss. Il est paradoxal que l’égalité des hommes prônée par l’humanisme mène à une inégalité. De plus, Lévi-Strauss a une conception bio-centrée de la nature (il n’y a pas de droits de l’homme spécifiques mais un droit du vivant, des droits équivalents pour tous les êtres vivants). Mais alors si l’homme peut manger l’animal, il doit aussi pouvoir manger l’homme, à moins de poser que la spécificité de l’homme est qu’il ne peut pas manger un autre homme.

Todorov réfute aussi le relativisme absolu. Pour lui, la barbarie existe, ce sont les actes qui sont barbares, pas les individus ou les peuples. Aucun n’est immunisé contre la barbarie. Il ne faut ni s’interdire de juger les actions des peuples d’autres cultures, ni les juger comme étant radicalement différent de nous, car c’est nier leur humanité et cela ouvre la porte à des traitements choquants. Ce qui est choquant change d’ailleurs d’une culture à une autre. Les décapitations par Daesh et les bombardements de civil sont choquants. Mais qu’en est-il du travail forcé des enfants, de l’esclavage économique et sexuel, des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, de la Méditerranée devenue un cimetière de migrants ?

Droits de l’homme

Dans son œuvre Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt affirme, pour expliquer la barbarie nazie, que les droits de l’homme excluent les non-citoyens, comme les apatrides par exemple, et les renvoient à leur seule nature humaine, une espèce animale parmi d’autres que l’on peut exterminer. Pour elle, les droits de l’homme sont le droit d’avoir des droits.

Mais pour le philosophe Jean-Claude Milner, c’est une vision restrictive. Il souligne que les droits des citoyens ne sont pas l’adaptation concrète des droits de l’homme, même s’ils devraient s’y conformer. Des droits sont refusés aux habitants étrangers d’une nation ou dans des territoires colonisés. Les États-Unis considéraient les noirs comme des sous-hommes, justifiant l’esclavage malgré leur Constitution libérale. L’absence de droit de vote pour les femmes et la peine de mort contredisaient les droits de l’homme en France. Ainsi que la torture, toujours condamnée, mais encore pratiquée, même par des pays démocratiques. Lutter contre la barbarie terroriste avec des méthodes barbares, c’est être soi-même barbare. La fin ne justifie pas les moyens. Donc les droits des citoyens dans une civilisation peuvent aller à l’encontre des droits de l’homme, et cette civilisation peut être barbare.

Faire des droits de l’homme des droits naturels, communs à tous les hommes, permet de les sortir des droits appliqués par une culture ou civilisation particulière. Milner prône des droits réels associés aux droits de l’homme. Pour lui, les droits de l’homme doivent être des droits du corps. Le respect du corps pour avoir des prisons décentes, pour que personne ne dorme dans la rue.

Humanité, inhumanité

Montaigne a montré que la barbarie des guerres de religions n’a rien à envier à la sauvagerie des cannibales brésiliens. La barbarie n’a pas attendu l’humanisme universaliste ni les droits de l’homme. D’ailleurs la tolérance pour les différences culturelles ou religieuses devient une vertu pour les Lumières et Voltaire dans son Traité sur la tolérance écrit « il faut regarder tous les hommes comme nos frères. Quoi ! Mon frère le Turc ? […] Le Juif ? Le Siamois ? Oui, sans doute ; ne sommes-nous pas tous enfants du même père, et créatures du même Dieu ? ».

Selon Tocqueville, les peuples éloignés culturellement se croient chacun l’humanité entière et pensent être en droit de déshumaniser les autres populations. C’est pour cela que les guerres deviennent barbares et inhumaines. C’est surtout l’égalité des conditions qui fait se sentir appartenir à un groupe, plus que la culture, la civilisation ou les Lumières.

La bulle pontificale de 1537 déclare que « les Indiens sont véritablement des hommes » pour justifier l’interdiction de les soumettre en esclavage. Cela illustre bien le fait que dénier la commune humanité à celui qui est culturellement, ethniquement, ou religieusement différent, autorise les actes inhumains. Montesquieu avait démonté la folle rationalité de l’esclavage dans L’Esprit des lois. Parlant des esclaves : « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens ». La déshumanisation de nos victimes est la condition nécessaire pour sauvegarder notre humanité malgré ce que nous leur faisons subir.

Bienvenue dans un monde meilleur

La barbarie s’exerce aussi au nom de la construction d’un monde meilleur. Alors l’humain se perd en croyant se sauver. Transformer l’homme pour son bien ou pour celui de l’humanité, c’est bien souvent transformer celui qui est différent pour qu’il se conforme à un modèle normatif unique, s’il ne veut pas être exclu ou tué. Cette transformation peut être motivée par des raisons religieuses, les thérapies de conversion en sont un exemple, ou pour des raisons « rationnelles », une raison délirante qui prône un homme nouveau ou un homme meilleur. C’est l’homme nouveau soviétique dont parlait Lénine, l’avenir radieux de l’humanité, libéré des superstitions, préjugés, et scrupules bourgeois. Pour le faire advenir, les moyens sont nombreux : endoctrinement des masses, rééducation des déviants, procès et autocritiques publiques des opposants, purges staliniennes, camps de travail maoïstes etc.

Les nazis quant à eux étaient persuadés que leur mission sacrée pour le bien de l’humanité était de garder pure une race aryenne inventée de toute pièce, prétendument supérieure. Ils ont essentialisé et catalogué les humains par grandes catégories de couleurs de peau, de religions, de cultures… C’est nier la singularité de chaque être humain. Cela s’est traduit par des politiques de séparation, de ségrégation, de discrimination et d’exclusion. Cela a mené à l’extermination de tous ceux qui ne faisaient pas partie de la soi-disant élite humaine.

La pensée des philosophes démontre que seul l’être humain peut être barbare car seul l’être humain peut nier l’humanité en soi et en l’autre. La barbarie est l’inhumanité dans l’humain.

Analyse psychologique

Pourquoi la civilisation ne peut-elle se débarrasser définitivement du risque de barbarie en son sein ? Comment la barbarie apparaît au cœur des civilisations ? Peut-être parce que la frontière entre barbare et civilisé passe en nous et que nous sommes tous des barbares en puissance.

Psychologie sociale

L’expérience de Stanford, l’expérience de Milgram ou celle de la Troisième Vague tendent à montrer que la barbarie réside en chacun de nous. Malgré les biais scientifiques et éthiques de ces expériences, nous constatons que dans certaines conditions, des personnes qui ne sont pas des monstres peuvent commettre des actes barbares. Hannah Arendt soutient même que le criminel de guerre Adolf Eichmann est plus un bureaucrate qu’un cruel antisémite, c’est la banalité du mal.

Le surmoi

Dans le livre Malaise dans la civilisation, aussi titré Le malaise dans la culture, Freud écrit que la contradiction entre barbarie et civilisation agit à l’intérieur même du surmoi culturel collectif. Le surmoi est une sorte de conscience morale héritée de l’autorité parentale, qui décrit ce qu’il est possible de faire et ce qui est interdit. La culture et ses règles se substituent à l’autorité parentale et sont relayées par le surmoi. Selon le psychologue, la tendance à l’agression violente des humains est canalisée par la civilisation via le surmoi, qui renvoie au moi l’agressivité qu’il projette sur l’extérieur, donnant ainsi naissance au sentiment de culpabilité.

De ce fait, pour Freud : « La vie des êtres humains entre eux ne devient possible qu’à partir du moment où il se trouve une majorité plus forte que tout individu et faisant bloc face à tout individu. Le pouvoir de cette communauté s’oppose dès lors en tant que “droit” au pouvoir individuel, condamné comme “violence”. C’est le remplacement du pouvoir de l’individu par celui de la communauté qui constitue le pas décisif vers la civilisation ».

Cette perte de pouvoir crée des frustrations qui sont théoriquement compensées par la sécurité, la culture et l’art, apportés par la civilisation. Mais l’accumulation de ces frustrations peut conduire à des réactions violentes, à l’instinct de mort.

Un monde sans guerre ?

La barbarie existe au sein des civilisations. Nos peurs, nos haines et nos désirs nous gouvernent. Nous sommes potentiellement barbares. La civilisation est une fine couche protectrice, un vernis fragile. En temps de guerre les pires atrocités surgissent, que la société canalise et réprime habituellement. Ce qu’illustre l’aphorisme attribué à Winston Churchill disant qu’entre la civilisation et la barbarie, il n’y a que cinq repas. Cette idée postule que l’homme est naturellement barbare et seule la contrainte de la société, intériorisée par le surmoi, permet de vivre en paix. La civilisation parviendra-t-elle à faire advenir un monde sans guerre ? Le postulat de départ peut être discuté. Les civilisations et le développement humain se sont aussi fait par la collaboration et l’entraide.

 

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