Bra or no bra, je fais ce qui me va !

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - par Emilie

Vous l’avez sans doute remarqué, voire même vécu, le(s) confinement(s) ont eu un impact sur le rapport qu’ont les femmes à leur corps. Des racines grises repoussant les pointes colorées, le maquillage se faisant plus discret, des poils reprenant leurs droits et des poitrines libérées de l’entrave d’un soutien-gorge souvent douloureux, parfois mal ajusté…

Pendant le confinement, le poids du regard des autres, de l’image sociale que l’on souhaite renvoyer est moins là, parfois même totalement absent, même si la presse féminine tente de nombreux rappels à l’ordre !
Trouver le juste équilibre entre ce que l’on fait, choisit pour soi et ce que l’on aimerait que la société perçoive de soi, n’est pas toujours chose aisée, que ce soit conscient ou inconscient.
Penchons-nous donc sur l’un de ces marqueurs qu’est le port du soutien-gorge…

Quelques chiffres

La production mondiale de soutien-gorge représente l’équivalent de 46 unités par seconde soit plus de 1,46 milliard de soutiens-gorge par an, avec la Chine comme premier fabricant mondial. D’un point de vue économique cela représente donc tout un pan de l’industrie textile.

Une étude IFOP réalisée les 3 et 4 avril 2020 auprès de 1016 personnes sur l’hygiène des français pendant le confinement a révélé que 8% des femmes n’ont pas porté de soutien-gorge pendant cette période. 20% des jeunes confinées de moins de 25 ans ne portent jamais ou presque jamais de soutien-gorge

Une deuxième étude IFOP réalisée en juillet 2020 plus précisément sur le phénomène « no bra » pose la question de savoir s’il s’agit d’une tendance de fond ou d’un phénomène de mode…

Dans cette étude on apprend que 44% de femmes disent avoir déjà pratiqué le no-bra dans un lieu public. L’étude détaille aussi les facteurs influençant les comportements des femmes vis-à-vis du soutien-gorge. Ainsi, on apprend que la taille du bonnet et la chirurgie esthétique jouent un rôle important dans le choix de porter un soutien-gorge. Les femmes faisant un bonnet A sont 57% à pratiquer le no-bra, contre 39 % pour celles faisant un bonnet D.

C’est encore plus flagrant pour la chirurgie esthétique : elles sont 78 % à le pratiquer après une mammoplastie avec prothèse, contre seulement 46% avec des seins naturels.

Un peu d’histoire…

Pour des raisons esthétiques ou pour des questions de convenance, les femmes utilisent des dispositifs pour soutenir, mettre en valeur ou atténuer leur poitrine depuis l’Antiquité. Différents dispositifs, ou absence de dispositifs alternent selon les époques. Le premier soutien-gorge tel qu’on le connaît aujourd’hui n’a vu le jour qu’en 1889.

Dans l’antiquité

Quelques siècles avant Jésus-Christ, les femmes cherchaient à camoufler leurs seins. Du temps des Romains et des Grecs, elles portaient des «strophium», de larges bandes de tissus qu’elles drapaient autour de leur corps pour effacer leur poitrine. D’autres noms pour ces ancêtres du soutien-gorge : des mastodetons ou des fascias.

En Égypte en revanche, les femmes vivent seins nus sous leurs robes

Le soutien-gorge au Moyen-Âge

Avant le 14ème siècle, on ne cache plus la poitrine, on la valorise. Les robes rehaussent le buste, grâce aux lacets au milieu de la poitrine. Les seins semblent « débordants ».

Mais en 1370 un édit stipule qu’aucune femme ne se soutienne la poitrine, que ce soit par disposition de la chemise ou par robe lacée.

On camoufle donc de nouveau la poitrine et les femmes peuvent porter des gorgettes, sous vêtements servant à cacher le cou.

La longue époque du corset

Le corset s’est porté pendant environ 400 ans, du 15ème au 20ème siècle. Son but : comprimer la taille au maximum pour faire ressortir les hanches et la poitrine à l’aide de lacets, de baleines et de tiges.  Ainsi il sculpte, moule, soutient et étouffe le corps. D’abord, ils sont constitués avec des morceaux de bois puis de métal. Au 19ème  siècle, il arbore des bretelles. Pour certains, il est gage de féminité et de sensualité, pour d’autres, il n’est que torture et engendre problèmes de santé et douleurs, comme l’atrophie musculaire des abdominaux et des dorsaux.

image d'un corset

b0red – Pixabay

Le premier soutien-gorge

En 1889, lors de l’Exposition universelle de Paris, Hermine Cadolle présente un corset en deux morceaux, avec une partie se terminant sous la poitrine. L’ancêtre du soutien-gorge fait son apparition. Avec la fin du corset, il est donc vu comme libérateur. A l’époque, il est même baptisé « Bien-être ». Pendant longtemps les soutien-gorge ont représenté une forme de libération du corps des femmes.

20ème  siècle

C’est en 1904 que le mot « maintien-gorge» – apparait dans le dictionnaire Larousse. Trois ans plus tard, le célèbre magazine Vogue popularise aussi le mot « brassière».

Dans les années 50, c’est l’époque des soutien-gorge pigeonnants qui font des seins un peu pointus, éléments clés des pin-up des fifties.

Vers le milieu des années 60, la compagnie canadienne Canadelle met en marché des soutiens-gorge «push-up» qui remontent la poitrine des femmes. Depuis, ces modèles se sont multipliés.

Dans les années 70, en pleine révolution sexuelle, les femmes se débarrassent de leur soutien-gorge. Plusieurs les jettent, préférant ne rien porter sous leurs vêtements.

Puis dans les années 90, retour de l’hypersexualisation du corps des femmes avec les wonderbra notamment. On assiste à une forme de ‘‘recorsetisation’’ des soutien-gorge, avec des renforcements, des mousses, des coussinets, des armatures et des élastiques de plus en plus contraignants.

Aujourd’hui, à l’image des militantes féministes des années 70, c’est le mouvement no bra qui revendique la libération du sein pour s’extraire des carcans sociétaux. On notera également le hashtag #freethenipple qui réclame l’affranchissement des tétons

Pourquoi porter un soutien-gorge ?

Le confort et la féminité

Actuellement le choix des soutiens-gorge est immense. On recherche à la fois le confort dans un look ultra féminin et la féminité dans un modèle plus sportif. On en trouve de toutes les couleurs, tous les styles et tous les besoins. Si le soutien-gorge peut parfois faire mal, quand il est de mauvaise qualité, à la mauvaise taille, mal ajusté, créer des marques rouges sur la peau, des irritations, une impression de ne pas pouvoir pleinement respirer…une poitrine volumineuse non soutenue peut s’avérer douloureuse, qu’il s’agisse de courir après un bus ou de pratiquer un sport violent.

Cependant, la question se pose : hormis ces questions de confort du soutien d’une poitrine trop lourde, est-ce réellement un choix délibéré de porter le soutien-gorge ? Est-ce vraiment utile ? S’agit-il d’une question de santé, d’esthétisme ou d’injonction sociale ?

Pourrait-on imaginer qu’il soit créateur d’un besoin s’adaptant aux critères esthétiques d’une époque ou  à la place attribuée aux femmes dans la société ?

Des seins sans soutien

Un sondage Ifop affirme que pour 20% des Français le fait qu’une femme laisse apparaître ses tétons sous un haut devrait être, pour son agresseur, une circonstance atténuante en cas d’agression sexuelle.

Couvrez ce sein que je ne saurais voir, assénait Tartuffe à Dorine dans l’œuvre de Molière, en 1664. Plus de 350 ans plus tard, on estime toujours qu’une femme qui ne porte pas de sous-vêtements est indécente, et qu’on a tous le droit de lui demander de cacher sa poitrine par respect de la pudeur…

Jean-Denis Rouillon a réalisé une étude de près de quinze ans sur l’utilité du soutien-gorge. Selon cette étude, après un an sans soutien-gorge, les douleurs disparaitraient et les mamelons gagneraient un peu de hauteur : grâce aux ligaments de cooper (système suspenseur). Selon lui, le sein ne tire pas bénéfice d’être privé de la pesanteur. Au contraire, il s’étiole avec le soutien-gorge. Sa première étude porte sur un échantillon de 33 jeunes femmes sportives et la seconde 50 femmes au profil plus diversifié. Il a ausculté au total  plus de 300 paires de seins et mesuré leur évolution. Pour chacun des deux groupes, il  a tiré les mêmes conclusions. Notre hypothèse principale, c’est qu’au départ le sein est capable de s’assumer tout seul grâce aux ligaments de Cooper. Ce système suspenseur existe, quelle que soit la taille de la poitrine. Mais au bout de quelques années de soutien-gorge, surtout s’il est mis pendant la période de croissance des seins, le système dégénère et ensuite la femme est captive. Si elle veut arrêter de porter des soutien-gorge, elle aura les seins lourds et douloureux.

Mais pourquoi alors porter un soutien-gorge ?

Pour Jean-Denis Rouillon, c’est inévitable. La mécanique est perverse. On fabrique un faux besoin et ensuite la femme est captive du faux besoin qu’on a fabriqué. Le comble, c’est que la solution pour que la femme soit confortable c’est d’entretenir cet artifice de soutien des seins. Hormis cette étude, aucune autre étude scientifique, n’existe sur ce sujet. Il y a des gens qui ont beaucoup à perdre à la démonstration de l’inutilité des soutien-gorge, pour celles qui peuvent s’en passer. Il y a toute une industrie des sous-vêtements qui a intérêt à ce que les femmes portent des soutien-gorge et en changent souvent.

Les seins ne seraient donc pas plus douloureux après une année passée sans soutien-gorge et ils pourraient même se rehausser. L’ancien médecin a constaté que le mamelon des seins des femmes ayant participé à son étude était remonté de sept millimètres en un an.

Assumer son corps au « naturel »

Mais un sein qui reste droit et ferme, est-ce là l’essentiel ? Nous vieillissons, le corps s’affaisse : cheveux blancs, rides, seins qui tombent… Pourquoi les femmes doivent-elles autant lutter contre les effets du temps. Une lutte qui coûte cher, en temps, en énergie, en argent, et dont les hommes semblent un peu plus dispensés .

Tout le monde vieillit, mais les hommes semblent être plus autorisés à le faire…

De ce fait de plus en plus de femmes  considèrent  le soutien-gorge comme une entrave à l’égalité contribuant à l’idée que les seins des femmes soient sexualisés, diabolisés, et donc camouflés. Dans le même temps, la poitrine des hommes est amplement acceptée et libérée de son caractère sexuel.

Selon la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, le soutien-gorge n’est pas seulement quelque chose qui enserre les femmes ou qui peut les gêner, même s’il est évidemment utile à celles qui ont de gros seins. C’est aussi un outil de formatage des seins destiné à les faire correspondre à un certain idéal imposé à toutes : la demi-pomme, un sein rond, suffisamment gros, ferme et haut. Donc ne plus porter de soutien-gorge, c’est aussi rendre visibles des formes et des tailles de seins différentes.

Car arrêter de porter des soutiens-gorge, c’est aussi accepter son corps au naturel, accepter que, à l’image d’autres parties de notre corps, les seins puissent varier de forme, de taille, de hauteur selon les femmes, selon leur âge…

Mais  le sein en liberté affole. Pour preuve, cette mésaventure vécue par une présentatrice française de journal télévisé il y a presque dix ans : son téton pointant sous sa robe lui avait valu une opprobre unanime. Ses excuses pour ce sein qu’on ne saurait voir a exaspéré le mouvement no bra : au nom de quoi une femme devrait-elle s’excuser de son anatomie ?

Quel avenir pour le soutien-gorge ?

Avec les nouvelles générations, les injonctions ont été plus ou moins assimilées et comme les chiffres le montrent, les jeunes tentent de les déconstruire.

Mais ce n’est pas sans difficultés. Le devoir de pudeur, la crainte de l’agression sexuelle, de la remarque gênante ou sexiste sont très présents (pensons notamment au débat récent sur les tenues vestimentaires des filles dans les lycées avec les fameux crop top).

Pourtant de plus en plus de jeunes filles prennent conscience que leur corps leur appartient. Mais cela est très récent, même dans nos sociétés occidentales modernes. Pendant longtemps, se marier a été et est encore souvent un moyen de s’assurer un statut social et une place dans la société. Être choisie parmi les autres était une nécessité vitale, d’où l’importance de se plier au regard et au désir des hommes. Le rapport des femmes à leur corps est donc difficile et conflictuel depuis longtemps. Ce n’est pas un problème individuel mais structurel. C’est la société qui habite nos corps.

Le paradoxe, c’est que par certains côtés, le soutien-gorge souligne le corps sexuel en créant un décolleté ou en rendant les seins plus gros et ronds quand il est rembourré. Mais il est aussi là pour le cacher notamment en effaçant les tétons.

Mais c’est aussi le corps sexuel que l’on condamne en voyant pointer des  tétons sous un tee-shirt ou simplement une forme de sein « dans son état naturel ». Les regards ne sont pas toujours faciles à assumer lorsque l’on fait le choix de « libérer » sa poitrine. Il en est de même en la valorisant par un soutien-gorge.

Les femmes devraient pouvoir s’autoriser à naviguer ou choisir entre une poitrine naturellement libérée ou confortablement soutenue ou encore sublimée par une jolie lingerie. Ainsi, comme le dit Camille Froidevaux-Metterie ce qui compte, c’est de pouvoir chacune faire avec nos seins ce que nous voulons.

 

Pour en savoir plus :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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