Littérature gourmande

"Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es." (Brillat-Savarin)

- temps de lecture approximatif de 12 minutes 12 min - par AudreyB

On dit qu’il n’y a qu’en France qu’on parle autant de nourriture ; à table, il paraît même que c’est notre sujet de conversation préféré. Comme la période est plutôt morose, que les restaurants sont encore fermés et les dîners entre amis à éviter, voici une petite sélection à consommer ou offrir, pour vous mettre l’eau à la bouche et vous remonter le moral.

Image extraite du manga "Le Gourmet solitaire" (Masayuki Kusumi, Jirô Taniguchi)
Image extraite du manga "Le Gourmet solitaire" (Masayuki Kusumi, Jirô Taniguchi)

La glose culinaire ne date pas d’hier. Jean Anthelme Brillat-Savarin (1755-1826) était un avocat et magistrat de profession, mais il est surtout resté dans les mémoires comme fin connaisseur de bonne chère et auteur culinaire. Il publie deux mois avant sa mort et anonymement La Physiologie du goût, ou méditations de gastronomie transcendante (d’où est tiré notre citation), considéré comme un des textes fondateurs de la gastronomie. Quelques années plus tard, on nommera même une nouvelle pâtisserie « savarin » en son honneur.

Et saviez-vous qu’Alexandre Dumas, en plus d’être l’éminent écrivain que l’on sait, était aussi un gourmet et qu’il se piquait de cuisiner ? Il entreprendra même un Grand dictionnaire de cuisine, qui sera également publié post mortem (décidément !).

Enfin comment ne pas mentionner Émile Zola qui offre avec Le Ventre de Paris un des opus les plus célèbres des Rougon-Macquart ? Son talent quasi pictural pour restituer l’ambiance des Halles et ses descriptions d’étals de charcuteries et fromages divers restent saisissants  et inégalés.

Le sujet est foisonnant et la production pléthorique, c’est pourquoi cette sélection est bien entendu totalement subjective et non-exhaustive. Goûtons donc les multiples formes que peut revêtir la cuisine en littérature, un sujet plus complexe qu’il n’y paraît.

 

Identité

Photo extraite de la série Downton Abbey

La cuisine a toujours tenu une place centrale dans notre vie depuis que les hommes ont découvert le feu, fait cuire leurs aliments et envisagé l’acte de se nourrir non plus seulement comme une nécessité pour survivre et rester en bonne santé mais aussi comme un plaisir. L’art de cuisiner se fait parfois sacerdoce et devient une part indissociable de la personne du créateur.

Michèle Barrière est historienne de la gastronomie et auteure de romans policiers historiques mettant en scène la dynastie des Savoisy, une famille de cuisiniers virtuoses. Du Moyen Âge à nos jours, chaque livre nous transporte dans une époque et un lieu différents. Les titres sont évocateurs (Natures mortes au Vatican, Meurtres au Potager du Roy, Les Soupers assassins du Régent…) et les romans à la fois érudits, documentés et passionnants. Meurtres et cuisines, des liaisons dangereuses mais délicieuses ! Et si vous en voulez encore, testez ses Aventures de Quentin Dumesnil, maître d’hôtel à la cour de François Ier et enquêteur occasionnel.

Vie et passion d’un gastronome chinois nous fait traverser la Révolution culturelle chinoise vue par le prisme de la cuisine. Son auteur, Lu Wenfu, était non seulement un écrivain reconnu, auteur de nouvelles et romans culinaires, mais aussi un gastronome averti. Ce roman quasi autobiographique met en scène son alter ego, un bourgeois gourmand qui nous régale de ses agapes journalières. Face à lui le narrateur, exaspéré par cet hédonisme décadent, essaie avec constance de le transformer en bon communiste. Pendant près d’un quart de siècle, leurs confrontations reflèteront les profonds changements et mutations du pays.

La cuisinière d’Himmler (Franz-Olivier Giesbert), c’est Rose, personnage truculent qui termine sa longue et tumultueuse vie à Marseille où elle tient un restaurant qui propose des plats inspirés de toutes ses pérégrinations. Née en 1907 en Arménie, elle traverse exils, génocides et guerres. Dans les carnets qu’elle tient, on croise Himmler et Hitler mais aussi Sartre, Simone de Beauvoir et même Mao. Rose a de l’appétit en cuisine et en amour et elle ne plaisante pas avec l’adage « La vengeance est un plat qui se mange froid ». 

♠ Partons ensuite à la découverte des « Mères », les cuisinières à l’origine de la réputation gastronomique de Lyon et de ses célèbres bouchons. Dans Mangées : une histoire des mères lyonnaises, Catherine Simon nous entraîne sur les traces de La Génie à Marie-Thé Mora, en passant par Eugénie Brazier, Léa Bidaut ou Paule Castaing et nous invite à un voyage gourmand, à la fois historique et gastronomique. Chaque chapitre redonne voix à une de ces femmes pionnières, féministes et chefs d’entreprise avant l’heure, qui ont donné leurs quartiers de noblesse à une cuisine simple et familiale.

♠ Enfin, c’est l’histoire d’un sacerdoce, d’une vie exaltée et confisquée, que nous offre La Cheffe, roman d’une cuisinière de Marie Ndiaye : on ne connaît pas son prénom, ce sera toujours « La Cheffe », mais sa vie est indissociable de la cuisine. Elle se raconte par la voix de son fidèle assistant, amoureux d’elle sans espoir depuis toujours. Le portrait d’une femme qui a voué sa vie à la cuisine, presque une obsession, au point de négliger sa fille. Nous suivrons tout son parcours, de son enfance dans une famille modeste à ses premières armes chez un couple de bourgeois, jusqu’à la consécration. Et hélas, la chute.

 

Instrument

@Mae Mu

« Le véritable chemin pour toucher le cœur d’un homme passe par son estomac » nous apprend un proverbe chinois très féministe. On en déduit qu’il faut cuisiner pour séduire, donc pour convaincre. Cuisiner peut alors facilement devenir un moyen de dire les choses quand le verbe est ardu ou impossible, voire se révéler comme une arme, un instrument de séduction, de persuasion ou d’oppression.

♠ Dans Le festin de Babette de Karen Blixen, la cuisine est message et cadeau à la fois. Au XIXe siècle, dans un petit village luthérien du Jutland, au Danemark, Babette une ancienne chef parisienne renommée qui a fui la Commune, va concocter un repas extraordinaire (et décadent !) pour remercier ceux qui l’ont recueillie. Tout l’argent qu’elle vient de gagner à la loterie y passera mais elle aura rendu heureux le village d’une manière unique, même s’il sera un peu secoué par ces extravagances. Ne manquez pas l’adaptation cinématographique, avec la merveilleuse Stéphane Audran.

Dans Le restaurant de l’amour retrouvé de Ito Ogawa, la cuisine se fait thérapeutique. Suite à une rupture brutale, la jeune Rinco perd sa voix et se réfugie chez sa mère, près de chez qui elle ne tarde pas à ouvrir l’Escargot, un restaurant pas comme les autres : une seule table et une cuisine personnalisée qui permettrait d’exaucer tous les vœux et résoudre tous les problèmes. Rinco va se reconstruire en même temps que ses clients, grâce à la cuisine. Enchaînez ensuite avec La papeterie Tsubaki et La république du bonheur de la même auteure, où vous découvrirez Hatako, calligraphe, écrivain public et amatrice de bonne chère.

♠ Allons plus loin dans la magie avec La Maîtresse des épices (Chitra Banerjee Divakaruni) et Chocolat amer : roman-feuilleton où l’on trouvera des recettes, des histoires d’amour et des remèdes de bonne femme (Laura Esquivel) qui flirtent avec le fantastique : dans ces romans, gâteaux et épices possèdent des pouvoirs magiques, mais dont il ne faut pas abuser… Tilo a quitté son Inde natale pour Oakland et dans son épicerie défilent les clients avides de ses conseils et de son savoir ancestral des épices, enseigné par « Première mère » il y a bien longtemps. Mais l’amour qu’elle apporte ainsi aux autres, elle doit se l’interdire… en principe. Le réalisme magique sud-américain est quant à lui à l’œuvre chez Tita, qui possède aussi d’étranges pouvoirs : ses plats ont des effets aphrodisiaques ou destructeurs.

♠ La cuisine vient donc à la rescousse des passions interdites mais méfiez-vous aussi des femmes éconduites. Dans Mise en bouche (Kyung-Ran Jo), quand l’homme qu’elle aime la quitte pour une de ses élèves, la jeune chef Jung Jiwon ferme son école de cuisine et sombre dans la déprime. Mais avec l’aide de son ancien employeur, un restaurateur italien, elle va remonter la pente et concocter une vengeance culinaire apocalyptique pour se venger du perfide infidèle. Le mélange des gastronomies coréennes et italiennes donne une saveur particulière à ce roman sur le pouvoir (trop ?) cathartique de la cuisine, d’une grande sensualité.

Retour vers le futur avec Nos derniers festins (Chantal Pelletier) qui nous emmène sous la canicule provençale de juin 2044 où règne la Prohibition alimentaire. Dites adieu au foie gras et bonjour au quinoa. Interdiction de manger trop gras, trop salé, trop sucré, pour limiter les dépenses de l’État. C’est le terrorisme du bien-manger. Fort logiquement s’est développé un festival de trafics, marché noir et combines pour continuer à faire en douce des fastueuses agapes, sport préféré des Français. Quand un cuisinier est assassiné, un duo de contrôleurs alimentaires très spéciaux débarque pour mener l’enquête. Attention à vos permis de table, voici venir la dystopie culinaire et vous n’avez pas envie de ça.

 

Trait d’union

@Vivek Doshi

Symbole de tradition par excellence, la cuisine est un langage universel qui abolit le fossé entre les distances et les générations. Quand les parents ou grands-parents transmettent leurs recettes et leur savoir-faire, quand loin de chez soi on puise du réconfort à préparer des plats familiers, elle matérialise une transmission et une manière de garder un lien. Une madeleine de Proust.

Régalez-vous avec La colère des aubergines : récits gastronomiques (Bulbul Sharma) qui remporte la palme du titre le plus expressif. Des instantanés de conflits entre générations d’une maisonnée indienne, portraits de femmes de toutes castes et de tous âges et un lieu pour se retrouver et se réconcilier : la cuisine. Chaque courte nouvelle est suivie par une recette qui l’illustre. L’auteure récidivera avec Mangue amère, autre plongée tout aussi colorée et délicieuse dans la préparation d’un grand repas rituel.

« Écoutez la voix des haricots » répète la vieille dame sortie de nulle part et aux mains mystérieusement déformées dans Les délices de Tokyo (Durian Sukegawa) où trois générations à la dérive, Tokue, Sentarô et Wakana, la collégienne, se croise autour d’un gâteau emblématique du Japon, le dorayaki aux haricots rouges. Un roman à la fois sucré et doux-amer qui a inspiré le film du même nom. On avouera qu’il y a ici un petit côté feel-good book mais on assume en ce moment !

♠  Mãn (Kim Thúy), c’est la jeune vietnamienne expatriée qui s’installe au Canada après un mariage arrangé. Le petit restaurant qu’elle tient avec son mari est rapidement fréquenté par les émigrés locaux, nostalgiques de leur pays. Pour eux (et pour elle), elle cuisine des plats simples et traditionnels, qui apportent réconfort et souvenir. Puis la cuisinière devient une chef reconnue grâce au soutien et l’ingéniosité d’une amie et rencontre l’amour… et les ennuis. Un roman autobiographique ?

On se pose la même question à la lecture de La cucina d’Inès (Philippe Fusaro) où suite à une déception sentimentale, le narrateur s’installe dans les Pouilles pour y écrire un roman. Il fait la connaissance de sa voisine Inès, 90 ans mais bon pied bon œil, qui lui fait découvrir cuisine et région et ravive les souvenirs de son lien avec l’Italie de ses grands-parents. Un beau petit livre plein de douceur et de nostalgie avec en prime des recettes à tester pour prolonger le voyage.

 

Expérience

@Jia Ye

♠ Comment ne pas penser tout de suite à ce classique absolu, le manga Le Gourmet solitaire de Masayuki Kusumi et Jirô Taniguchi ? On ne connaît pas le nom et pas grand-chose de la vie du héros mais on devine très vite sa passion dévorante pour la gastronomie, surtout celle des petits restaurants familiaux qu’il déniche au gré de ses déambulations. On n’a qu’une envie, prendre le premier vol pour le Japon et tout goûter tant c’est un régal visuel. Lisez ensuite les Rêveries d’un gourmet solitaire et Un sandwich à Ginza (avec Yôko Hiramatsu) pour prolonger le plaisir (ou le supplice !).

Dans Mets et merveilles, Maryse Condé raconte que quand elle reçoit des invités pour la première fois, elle leur sert toujours la même plaisanterie qui ne fait rire qu’elle : « Je ne suis pas sûre d’être une bonne romancière mais je suis certaine d’être une cuisinière hors pair ». Non seulement elle est douée mais aussi et surtout aventureuse car depuis toute petite, elle ose des associations de goûts et des variantes des plats qui la font souvent passer pour une hérétique !

♠  Le cuisinier (Martin Suter), c’est Maravan, jeune réfugié sri-lankais qui fait la plonge dans un restaurant chic en Suisse. Licencié, il décide de monter sa propre entreprise avec une compagne d’infortune et voilà que naît Love Food qui sert… des menus aphrodisiaques à domicile. Maravan est en effet un cuisinier d’exception, initié dès son plus jeune âge à la cuisine traditionnelle de son pays natal, à laquelle il va apprendre à mêler les cuisines ayurvédique et moléculaire pour le plus grand délice de ses clients et des lecteurs !

Alcool, La Belle Rouge, Soul Kitchen (Poppy Z. Brite) prennent place à la Nouvelle-Orléans où Rickey et G-man, deux amis d’enfance inséparables, décident de se lancer dans les affaires et d’ouvrir un restaurant avec un concept audacieux : tous les plats contiendront un spiritueux, comme une signature. Baptisé Alcool, l’établissement connaîtra bien des déboires et des aventures, tout comme leur histoire d’amour. À noter qu’on peut retrouver les deux apprentis cuisiniers dans La valeur de X où on revient sur leur enfance et leur adolescence. Une saga culinaire avec des (anti)héros attachants, pleine de péripéties et de soul.

Terminons par Les cuisines du grand Midwest (J. Ryan Stradal) ; alors qu’elle n’avait que quelques mois, le père d’Eva lui cuisinait des petits plats élaborés pour éduquer son palais et transmettre ainsi sa passion. Pari réussi, la jeune femme devient un chef inventif et recherché mais qui fuit la médiatisation. L’histoire s’achèvera par une expérience gastronomique unique et intense dans son restaurant, aussi insaisissable qu’elle. Ici la cuisine est véritablement un langage, qui permet à Eva de communiquer avec les autres, à travers chaque chapitre consacré à une personne qui l’a nourrie de son expérience.

Bonne lecture et bon appétit !


Pour aller plus loin :

Gastronomie

Littérature culinaire

Romans sur la nourriture

Littérature et gastronomie

Les repas dans les livres

 

 

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One thought on “Littérature gourmande”

  1. Ben and Mya dit :

    Littérature peut repasser des plats nouveaux ! !
    Tous mes voeux de bonne santé pour 2021 au département Litt.

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