À juste titre

- temps de lecture approximatif de 12 minutes 12 min - Modifié le 31/01/2021 par FLO L

Le titre imprimé sur la couverture d’un roman semble une évidence, il est selon Antoine Compagnon "une porte d’entrée dans le livre" ; il est déjà promesse d’une histoire et actionne les rouages de notre imaginaire. Il mérite donc bien à ce titre un peu de notre attention.

Travailler en bibliothèque expose, selon de sérieuses probabilités, à affronter un jour cette question :
« Je cherche un livre mais je ne me souviens plus du titre … je crois qu’il y a le mot masque ». Une recherche dans le catalogue de la BmL donne 1082 résultats, prouvant, s’il était besoin, l’importance incontournable du titre. Claude Duchet, critique littéraire et fondateur de la socio-critique, forgera même le terme titrologie pour désigner ce champ de la recherche textuelle.

 

 Histoire et usage 

Penchons-nous pour commencer sur un dictionnaire, c’est un bon début et ce n’est pas ce très cher Alain Rey qui nous contredira.

Titre vient du latin titulus (inscription, marque) et passe vers le milieu du 12e siècle par une forme title ; on trouve même la forme verbale titler : intituler, mettre un titre à.

Pour le sens qui nous intéresse, le Petit Robert définit ainsi le titre : Désignation du sujet traité (dans un livre) ; nom donné (à une œuvre littéraire) par son auteur, et qui évoque plus ou moins clairement son contenu.

Balzac mentionne ainsi cette incertitude sur le contenu d’un livre à la seule lecture de son titre :

Les titres des livres sont souvent d’effrontés imposteurs.

Un avis qu’il a lui-même si bien illustré avec un titre tel que Le lys dans la vallée. Plus près de nous citons des titres-imposteurs comme L’automne à Pékin de Boris Vian, ou au théâtre La cantatrice chauve de Ionesco ; l’audace de ces titres, sans rapport avec le contenu ajouta même à la qualité littéraire des textes et contribua pour partie à leur succès, faisant oublier qu’au départ il y avait en quelque sorte tromperie sur la marchandise.

Cette intitulation d’un texte écrit paraît découler d’une simple question pratique, et ce depuis l’Antiquité. Dans sa Contribution à la titrologie romanesque Serge Bokobza nous informe :

Le « titulus » servait à faire connaître le nom de l’auteur et la matière traitée dans le « volumen » (= manuscrit enroulé) sans avoir à dérouler celui-ci. Ruban pendu au « volumen », le « titulus » correspondait d’abord à un besoin pratique de connaissance et de classement.

Si cette nécessité d’identification demeure, s’est ajouté au fil des siècles le besoin de marquer les esprits, de se distinguer par un titre original, suffisamment singulier pour donner envie avant tout d’acheter le livre et pourquoi pas de l’ouvrir.

Le choix du titre résulte le plus souvent d’échanges entre l’auteur et son éditeur. Quelques exemples restent célèbres dans la mémoire du monde de l’édition.

Dans Un couple infernal : l’écrivain et son éditeur on trouve une anecdote savoureuse. Voici rapportés les mots de l’éditeur Bernard Grasset au cours d’un dîner, en 1924, chez François Mauriac :

Vous conviendrez que Proust jouait la difficulté. Du côté de chez Swann. Du côté de chez … Était-ce laid ! Je lui en fis la réflexion. Il le trouvait, lui, très parlant, facile à retenir … Par la suite, il en a trouvé de bien meilleurs, de jolis, de trop jolis : À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Des jeunes filles dans un titre, cela faisait bien. Il ne pouvait mettre : à l’ombre des garçons. La France n’est pas encore mûre.

 

 Ou encore, comment suite à une mauvaise lecture de l’éditeur un héros récurrent de roman policier fut baptisé Fantômas alors que ses auteurs avaient proposé Fantômus !

 

 

 Forme et mode 

L’intitulation, comme tant d’activités humaines, n’échappe pas à la mode. Longueur, syntaxe, mots employés vont varier et dessiner des courants dominants au cours des siècles.

Dans L’apparition du livre il est précisé qu’avec le développement de l’imprimerie au 15e siècle : « d’abord restreint, le titre s’allonge ensuite démesurément. »

Ainsi trouve-t-on :

  • La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par M. Alcofribas abstracteur de quintessence. Livre plein de Pantagruélisme de François Rabelais, en 1534.
  • Robinson Crusoé de Daniel Defoe, en 1719 : L’ouvrage est traduit en français dès 1720, sous son titre complet : La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé de York, marin, qui vécut 28 ans sur une île déserte sur la côte de l’Amérique, près de l’embouchure du grand fleuve Orénoque, à la suite d’un naufrage où tous périrent à l’exception de lui-même, et comment il fut délivré d’une manière tout aussi étrange par des pirates. Écrit par lui-même.
  • Le pamphlet de Jonathan Swift, en 1729 :  Modeste proposition : pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public.
  • L’essai de Rousseau, en 1754 : Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.

Ce phénomène des titres à rallonge, qualifiés par Gérard Genette dans Seuils de titres-sommaires, atteint son apogée au 18e siècle.

Rapidement l’habitude sera prise d’abréger le titre. Si nous continuons aujourd’hui de lire Gargantua ou Robinson Crusoé, nous en ignorons le plus souvent l’intégralité de leur titre. Cette réduction par l’usage incite écrivains et éditeurs, à partir du 19e siècle, à raccourcir les titres de romans. Ce qui est court se retient plus facilement et se transmet donc de même, diminuant le risque de confusion ou d’erreur lors de sa diffusion. C’est un nom propre, un substantif, une expression, …

Voici venus :

SalammbôLe rouge et le noirA reboursLes misérablesLe Père Goriot

Ajoutons que si Gustave Flaubert a bien intitulé son roman : Madame Bovary. Mœurs de province, nous n’avons retenu que la première partie. Cette appropriation par troncature s’opère parfois avec une volonté assumée, ainsi l’œuvre de Marcel Proust A la recherche du temps perdu est bien souvent désignée, non sans un certain snobisme et un sens de l’entre-soi, d’un simple La recherche qui ne nécessite pas de précision.

 

 Mélange contemporain 

Notre époque généreuse chaque rentrée littéraire en nombre de romans publiés, foisonne de formes de titres. Cependant quelques tendances peuvent se dégager.

Certains n’hésitent pas à faire court :

  • En chiffres : 7 / Tristan Garcia ; 14 / Jean Echenoz ; 2666 / Roberto Bolaño
  • En lettres : HHhH / Laurent Binet ; V / Thomas Pynchon ; G / John Berger
  • En mêlant les 2 : 1Q84 / Haruki Murakami, énorme succès d’un titre improbable.

 

 

 

 

 

 

D’autres semblent faire écho, parfois avec une intention parodique, aux longs titres des siècles passés :

Ce dernier titre nous permet d’aborder une particularité des livres désignés comme appartenant à la catégorie de romans feel-good. Ce courant de la littérature contemporaine apprécie les phrases-titres qui donnent un aperçu de l’ensemble avec un choix des termes dans un panel restreint de vocabulaire. Les termes choisis sont plutôt positifs et associés de manière à produire un effet insolite :

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Ann Shaffer ; Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire de Vikas Swarup ; La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry arriva le mardi de Rachel Joyce ; Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une de Raphaëlle Giordano qui s’est inspirée d’une citation de Confucius mais semble avoir oublié la philosophie chinois pour le titre de son livre suivant : Le jour où les lions mangeront de la salade verte. Des titres pastichés une bonne fois pour toutes par le très drôle La joie du bonheur d’être heureux de Pascal Fioretto.

Il existe aussi un courant concomitant qui puise dans les paroles de chansons. Ainsi Michel Bussi, désigné champion toutes catégories en la matière, emprunte les titres de ses romans à Pierre Perret (On la trouvait plutôt jolie), Hubert-Félix Thiéfaine (T’en souviens-tu mon Anaïs ?) ou encore Alain Bashung (J’ai dû rêver trop fort) qui inspire également Virginie Grimaldi (Et que ne durent que les moments doux).

 

Le choix des mots du titre c’est déjà un point de vue sur le roman. En effet on perçoit bien une différence entre Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq et Changer l’eau des fleurs de Valérie Perrin. Comme quoi la longueur ne fait pas tout.

 

 Traduction et variation 

La traduction d’un roman dans une autre langue commence bien avec son titre.

« Identité d’un livre, le titre fonctionne comme un nom propre que la traduction tente de naturaliser » ( Introduction à l’analyse des œuvres traduites Danielle Risterucci-Roudnicky ). On peut distinguer trois procédés de traduction :

  • Titre identique et traduction littérale

Bien sûr, le traducteur choisit souvent cette solution pour les titres noms propres : Jane Eyre dans la version anglaise demeure inchangé en français. Le roman de Vargas Llosa El loco de los balcones devient Le fou des balcons dans une traduction strictement fidèle.

Une tendance qui augmente de nos jours : garder le titre de la version originale. Il faut admettre que cela se vérifie avant tout pour des titres de langue anglaise : Underground railroad est le titre français du roman de l’américain Colson Whitehead, seul l’article the de la version originale a été supprimé. D’ailleurs, signalons qu’en son temps, Bonjour tristesse de Sagan fut conservé tel quel dans la version allemande, anglaise et espagnole. Romantisme de la langue française ?

 

  • Titre transformé

Parfois le traducteur doit s’éloigner d’une traduction littérale qui ne rendrait pas l’intention sémantique et stylistique de l’auteur. Ce qui fonctionne dans une langue peut s’avérer décevant dans la langue d’arrivée. Par exemple, comme le rapporte cet article, la traduction littérale en français du titre The catcher in the Rye de J. D. Salinger donne un très curieux l’attrapeur dans le seigle, le titre choisi pour la version française L’attrape-cœurs participe sans nul doute au succès constant du roman.

Le titre d’Aldous Huxley : Brave New World se réfère à La Tempête de Shakespeare ; en optant pour Le meilleur des mondes le traducteur se réfère lui au Candide de Voltaire et réussit avec brio, tout en faisant un pas de côté, à garder l’esprit du titre original.

Mentionnons également le cas singulier du roman de Russel Banks : The Darling dans la version originale, devenu American Darling dans la version française ; titre que l’auteur avouera préférer à l’original.

 

  • Titre retraduit

Une nouvelle traduction du titre s’impose parfois :

C’est à la fois sous l’influence de l’évolution des valeurs de la société et pour se conformer à un changement déjà opéré dans la version originale que les Dix petits nègres d’Agatha Christie ont tiré leur révérence en 2020 pour devenir Ils étaient dix. Le titre original de 1939 Ten Little Niggers fut rebaptisé And Then There Were None dès 1940 aux Etats-Unis, et à partir de 1985 au Royaume-Uni.

Une modification qui incita (obligea ?) Pierre Bayard à rebaptiser son essai La vérité sur « Dix petits nègres » en La vérité sur « Ils étaient dix ».

Parfois c’est la loi et le respect du doit d’auteur qui obligent à une nouvelle traduction. L’exemple le plus édifiant demeure celui du roman d’Emily Brontë paru en 1847 Wuthering Heights. En 1925, il est traduit en français par Frédéric Delebecque sous le titre Les Hauts de Hurle-Vent ; les héritiers font valoir le droit à la propriété intellectuelle sur la traduction du titre, qui ainsi protégée ne peut être utilisée dans les traductions suivantes. On voit alors paraître : Les Hauts des Quatre-Vents, Haute-Plainte, Les Hauteurs tourmentées, Hurlemont, … et bien d’autres encore. L’édition dans la collection de la Pléiade en 2002 des œuvres d’Emily Brontë contourna en quelque sorte le problème en conservant tout simplement Wuthering Heights. Le traducteur Jean-Pierre Richard raconte le long feuilleton judiciaire qui aboutit à l’interdiction de commercialisation de sa traduction du roman sous le titre Hurlevent.

Enfin, certaines traductions font autorité pendant des années jusqu’à ce qu’un courageux traducteur remette le travail sur le métier et révèle des impropriétés dans le choix de certains termes.

Moby-Dick, or The Whale de l’écrivain américain Herman Melville paraît en 1851. La première version en français, par une équipe de trois traducteurs, dont Jean Giono, paraît en 1941 chez Gallimard sous le titre Moby-Dick, faisant fi du sous-titre et proposant dans le texte le mot baleine pour désigner l’animal poursuivi par le capitaine Achab ; depuis il était établi dans l’esprit de tout lecteur francophone que Moby Dick était une baleine blanche.

Pourtant on peut en douter. En effet le texte anglais de Melville alterne, concernant le cétacé, les pronoms she (féminin) he (masculin) et it (neutre). De plus certaines caractéristiques zoologiques rangent Moby Dick du côté des cachalots. Le traducteur Armel Guerne fera ce choix dès 1954, mais c’est surtout Philippe Jaworski qui fait prendre un nouveau départ au cachalot Moby Dick avec sa traduction pour la Pléiade en 2006. L’édition Quarto en 2018 reprend cette traduction et arbore en couverture : Moby-Dick ou le cachalot.

Cela peut passer pour querelle de clocher, mais non, puisque ce choix influence l’intégralité de la traduction du texte, donc sa lecture, donc son interprétation. Ce n’est pas rien ! Ainsi nous voici arrivés au seuil du vaste monde de la traduction littéraire. Ici commence une autre histoire …

Pour aller plus loin :

 

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One thought on “À juste titre”

  1. Benand dit :

    les as tu tous lus ,Flo L ?

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