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Noëlle Renaude

Trois hommes, un chien, cinq paysages, voilà les ingrédients de cette partition théâtrale jubilatoire en cinq tableaux. L’auteure dans des paysages sans frontières recrée du théâtre là où il n’y en a pas, et ses personnages en sont l’alibi.

Noëlle Renaude nous invite dans un espace en archipels, intemporel et qui s’étend à l’infini. Seuls les personnages font repères. Tout tourne autour de leurs interactions dans un monde vierge, une «Terra incognita», qui les enveloppe. À leur suite, nous nous aventurons de paysages en paysages sans bien savoir où est-ce que nous allons arriver, ni même si nous allons quelque part.

Sortant de nulle part, ils surgissent, et la description du paysage autour d’eux émane de leur subjectivité. Cette utilisation du monologue intérieur descriptif, à la troisième personne, produit une profonde sensation de solitude et de silence. Chacun semble être pris dans une bulle, si bien que les paroles, sonores, surgissent. Elles s’échappent hors du texte.

Cet effet met en valeur le lieu, le réalisant pleinement. Il produit également des images surprenantes et pleine de fantaisies.  Elles naissent aussi de la richesse du vocabulaire, de l’accumulation de phrases et des situations cocasses.

Enfin, des constats que font les personnages tentent de naître des vérités générales. Ces tentatives créent un effet grotesque. Entre Samuel Becket et « Bouvard et Pécuchet » de Gustave Flaubert, le rire est ici sous-jacent, souterrain et il se diffuse. Euphorisant, il provoque un enthousiasme au déchiffrement des mots autant que des lieux.

Ces personnages qui restent égaux à eux-mêmes, changent de lieux mais non de fonds. Ils sont surprenants pour cela même, qu’ils sont tragiques et ridicules à la fois, profondément humains, drôles et seuls.

L’AUTEURE

Noëlle Renaude est née à Boulogne sur Seine, en 1949. Elle étudie l’histoire de l’art puis le japonais à l‘Inalco (Institut national des langues et civilisations).

Ses premiers textes de théâtre sont publiés en 1987, part Théâtre Ouvert et les Éditions Théâtrales. Elle collabore à la revue d’arts plastiques « Canal », puis à Théâtre / Public jusqu’au début des années 1990. De nombreux metteurs en scène montent ses pièces.

De 1994 à 1997, elle écrit et met en scène « Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux » : aventure théâtrale qu’elle mène avec l’acteur Christophe Brault. À partir de 2009 elle crée avec Nicolas Maury un binôme acteur/auteur. Ils travailleront plusieurs textes non destinés a priori à la scène.

Depuis quelques années, elle intervient régulièrement à l’Ecole nationale supérieure d’arts de Paris –Cergy et à la Manufacture de Lausanne.

Son œuvre compte aujourd’hui une trentaine de textes.

EXTRAIT

LE PHARE ou Ce qu’on voit d’en haut (p.7)

[…]

Ben s’en venait tout joyeux parmi les maïs, les vignes, les arbres où chantaient les oiseaux, à la main un bouquet de fleurs des champs qu’il avait cueillies, pas parce qu’il aimait cueillir les fleurs dans les champs, pas parce qu’il aimait les fleurs des champs, pas parce qu’il avait quelqu’un à qui offrir des fleurs cueillies dans les champs, pas parce qu’il avait un vase vide chez lui qui attendait des fleurs, mais parce qu’il avait vu dans un film deux jours plus tôt avec Maurice des gens heureux qui cueillaient des fleurs dans un champs, et Ben savait maintenant que cueillir des fleurs dans les champs c’était la clé de la joie, puis il s’arrêta , il siffla son chien, rien, refit trois pas, s’arrêta, appela son chien, BERTHE, BERTHE, toujours rien, râla, jeta ses fleurs sur le chemin, l’herbe, enfin là où il était en fait, puis se sentant nul de jeter aussi vite aux orties la clé de sa joie, il se baissa, les ramassa, aperçut un perce-oreille, enfin un perce-oreille, un scarabée, Ben était nul en insectes, un truc avec six pattes, des mandibules et une carapace brune aux reflets rouge […]

Pour aller plus loin

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