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L’autre art contemporain. Vrais artistes et fausses valeurs

Benjamin Olivennes

"Il est des livres simples, clairs, et pourtant trompeurs - celui de Benjamin Olivennes en est un." Olivier Cena. Télérama, no. 3723

Pour vous donner envie de découvrir une œuvre littéraire, musicale ou cinématographique acquise par la bibliothèque nous avons l’habitude de vous proposer dans cette rubrique une appréciation positive et enthousiaste. Une fois n’est pas coutume, vous aurez compris que ce n’est pas un coup de cœur que je vous présente aujourd’hui. Normalement on ne parle pas des livres que l’on juge mauvais où que l’on n’a pas acquis. L’autre art contemporain a d’ailleurs bien failli passer à la trappe. Il doit son sauvetage à l’idée qu’après tout il faut parfois laisser un espace dans nos rayons aux détracteurs de l’art contemporain. Place donc au débat : l’art contemporain est-il un refuge d’escrocs, collectionneurs et artistes compris ?

S’il est sain et même nécessaire de s’interroger sur le marché de l’art et ses dérives spéculatives,  réduire “l’art contemporain” comme s’il s’agissait d’une école ou d’un mouvement artistique – et non, en réalité, de l’art produit aujourd’hui, –aux seules œuvres les plus visibles et connues ( Jeff Koons, Damien Hirsh) est abusif et malhonnête. Est-il nécessaire de rappeler que la production artistique actuelle dépasse largement en diversité celle de quelques stars. Même s’il est vrai qu’en ce qui les concerne la spéculation a atteint des sommets, peut-on sérieusement affirmer que valeur financière et qualité artistique sont inversement proportionnelles:

«… personne ne trouve aucun intérêt à Jeff Koons. Personne. Personne n’a jamais été ému, bouleversé, épaté, admiratif, devant une de ses œuvres, non plus que devant les œuvres de la plupart des ‘artistes’ qui dominent aujourd’hui. Ils n’ont d’intérêt et de valeur que pour les milliardaires qui s’arrachent leurs objets comme preuve de leur appartenance au monde des milliardaires, avec la villa sur la Côte-d’Azur et le jet privé ;» (p. 11)
“Personne”, vraiment Monsieur Olivennes? Votre aversion (c’est votre droit) pour Jeff Koons ou Damien Hirsh serait partagée par tout le monde en commençant par les collectionneurs eux-mêmes qui ne verraient, en achetant leurs œuvres, que leur intérêt financier. Selon la conception du philosophe, toute œuvre d’art digne de ce nom – quelque soit l’époque ou le contexte de l’œuvre en question – ne peut être considérée vraiment comme telle que si elle coche ces 4 cases : beauté, figuration, métier, héritage. Or pour Benjamin Olivennes les lapins et les crânes de ces artistes en seraient tout simplement dépourvus: de beauté d’abord (une notion très subjective) il n’y en a plus dans l’art contemporain, ce constat serait évident devant Rabbit; la figuration ensuite, ou la représentation de la réalité en dehors de la peinture, on le comprend assez vite à la lecture, n’intéresse pas le philosophe; quant au métier, lui, il est indétectable car les sculptures de ces artistes sont réalisées industriellement; d’héritage, enfin, Olivennes n’en atteste aucun dans ce qu’il considère comme de vulgaires redites warholiennes qui elles-mêmes l’étaient de Duchamp, le grand responsable, en définitive, de ce fiasco historique ayant abouti à l’art contemporain officiel.
Certains médias ont accueilli très favorablement et parfois avec jubilation un ouvrage, disons le, réactionnaire, en le faisant passer pour une audacieuse contre histoire de l’art bousculant le monde de l’art et sa supposée doxa officielle.
Pourtant, les arguments pour dénoncer l’escroquerie de l’art contemporain n’ont pas changé depuis les impressionnistes. Même rejet, même incompréhension devant l’art de son temps. Mais le philosophe ne se contente pas de dénoncer.  Il propose rien de moins qu’une nouvelle Histoire de l’art débarrassée du mythe moderniste progressiste responsable, selon lui, de l’autodestruction de l’art: “on s’apercevait, en parcourant cette histoire de l’art, que le métier, l’étude de la réalité, le monde, que la beauté enfin n’ont pas disparu au XXe siècle”.
Comme le beau, le métier, mais surtout la représentation de la réalité, en peinture surtout, restent, pour l’auteur, les seules critères pour juger la valeur véritable d’une œuvre d’art, il imagine la création de musées rassemblant, enfin!, les véritables œuvres de l’art. Ces temples comprendraient beaucoup de toiles de Vuillard, Balthus ou Picasso (si Picasso n’avait légué au XXe siècle que ses toiles cubistes il n’y figurerait sans doute pas mais comme il n’a jamais vraiment abandonné la figuration, Monsieur Olivennes le conserve, malgré quelques œuvres “hideuses” du maître.), un peu de Kandinsky, Dali ou Pollock qui, précise-t-il quand même, “comptent un peu moins qu’on ne le croit”, et enfin aucun Warhol, à qui il ne conteste pas le fait d’être un “graphiste de talent”, ni de Beuys ou d’Yves Klein qui eux, par contre, ” ne comptent pas du tout”.
Cette visite dans le musée idéal de l’auteur suffit à démontrer la naïveté pour ne pas dire le ridicule des propos tenus dans ce livre.
Et pourtant, certains commentateurs ou journalistes, qui ne connaissent pas grand chose à l’art, se sont enthousiasmés à la sortie de l’ouvrage car il leur offrait enfin l’occasion de dire ce qu’ils pensent, eux aussi, de cet art contemporain  dont personne n’avait encore jusque là osé dénoncer avec autant d’ “énergie” de “lucidité” et d’ “érudition” l’imposture.

La deuxième partie de son livre est consacrée à la révélation des artistes oubliés, tous des peintres figuratifs, qui représentent, selon lui, le véritable art du XXème siècle : Sam Szafran, Truphémus, Raymond Mason, Zoran Music ou Sécheret. L’ennui, ce n’est pas qu’il défende tel ou tel artistes mais qu’il déduise le déclin de l’art et notamment en France de l’exclusion de ces derniers par les institutions et l’histoire officielle. Si on ajoute à cela les imprécisions et certaines interprétations erronées de l’art et de son histoire (l’apport de Duchamp vu comme un échec) on sort de notre lecture agacé et en colère. Le seul point positif concernant la présence de ce livre dans le fonds de la bibliothèque – et c’est ce qui a présidé à la décision de l’acquérir- est qu’il introduit du débat et de la polémique dans un département (Arts et Loisirs) qui compte peu d’ouvrages reflétant l’opinion des anti art contemporain. On attend néanmoins la sortie d’un ouvrage un peu plus exigeant pour venir le rejoindre dans les rayons.

 

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