Record me indie rock !

- temps de lecture approximatif de 27 minutes 27 min - Modifié le 06/07/2016 par Département Musique

En septembre 2013, après 14 ans de silence, Sebadoh, figure incontournable de la scène indie rock et lo-fi faisait sa rentrée avec "Defend yourself". L'occasion de revenir sur la manière dont se produit le rock indie depuis un peu plus de 30 ans.

Introduction
Définition : rock indépendant et production musicale

1 – Autoproduction et Lo-Fi, le degré 0 de la production ?
Aspects juridiques
Aspects financiers
Aspects techniques
Zoom sur le quatre piste portastudio de Tascam
Aspects esthétiques : le son lo-fi

2 – Studio indépendant et enregistrement live : l’entre-deux
Petit lexique
Un mode d’enregistrement : la prise live versus prise piste par piste
Studios
Le producteur indépendant
Zoom sur Steve Albini

Conclusion

 

Introduction : entendons-nous !

Entendons-nous sur ce dont va parler ce point d’actu puisque le terme même de rock indépendant est sujet à controverse, accordons nous donc sur les choix sémantiques qui ont été adoptés et pour ce faire, quelques citations-définitions :

kim deal

– le rock indé c’est quoi ?
« Des deux côtés de l’Atlantique, cette musique est dominée par la guitare. Elle inscrit le genre dans la continuité d’une tradition rock tout en permettant d’opérer une première distinction avec d’autres genres tels que la musique électronique ou la musique industrielle, également attachés, par leur mode de distribution, à la galaxie des indépendants. Quant aux pratiques de production, elles résistent aux attraits de la technologie. Plutôt que de « surproduire » leurs chansons, ils choisissent de travailler avec des moyens modestes comme pour revenir, là aussi, à une forme d’ingénuité première. Ce sera le cas pour certaines productions de la firme Sub Pop, pour celle du producteur Steve Albini, mais aussi pour toute une nouvelle tradition de basse fidélité (lo-fi) incarnée dès la seconde moitié de la décennie par Pavement, Sebadoh ou Guided by Voices. »
Christophe Pirenne, Une histoire musicale du rock, Fayard, p.467

Nous retiendrons que le rock indé se définit comme une musique rock produite et distribuée indépendamment, par des moyens alternatifs des majors du disque, en opposition aux esthétiques commerciales et dans la continuité du mouvement punk.

– la production c’est quoi ?

De manière très factuelle la production musicale, c’est une suite d’étapes qui s’intègrent dans l’histoire d’un groupe (ou artiste solo) :


Un artiste et/ou un groupe compose, créé de la musique ; afin qu’elle soit partagée elle doit être enregistrée, selon divers processus et parfois avec différents intervenants. Parmi eux, les ingénieurs du son*, les directeurs artistiques appelés « producteurs »*. Puis, elle doit être produite : cela englobe autant la prise de son que le mixage*, le mastering*(*termes qui seront définis plus en détail ci-dessous).
L’enregistrement peut être financé par un producteur et/ou par des sociétés éditrices de musique, ensuite le fruit de l’enregistrement est produit matériellement via différents supports. La distribution et la diffusion en seront assurés par un manager (sorte de responsable commercial du groupe) au sein ou non, d’une maison de disques, mais ici, on s’écarte déjà du sujet : le terme production sera ici utilisé pour aborder tout ce qui permet de créer un support sonore (ni la partie production industrielle ni la distribution ne seront traitées ici).
Pour plus de détails sur les rôles de chacun d’un bout à l’autre de la chaîne de production d’un disque c’est ici.

Mais restreindre la question de la production du rock à une simple liste d’étapes à suivre serait passer à côté d’un élément essentiel : la question de la production fait partie intégrante de la musique rock, comme l’expliquent très bien Christophe Pirenne puis Nicolas Dupuy :

« Ni partition (comme la musique classique), ni performance (comme le jazz), elle [la musique rock] emprunte une troisième voie qui est celle de l’enregistrement. Une œuvre de rock, c’est d’abord une œuvre enregistrée – qui peut certes être interprétée en public- mais qui n’existe en tant que telle qu’après un travail de montage, de mixage et de production. En d’autres termes ce qui fait la spécificité du rock, c’est que les œuvres que nous écoutons sont des œuvres idéales, pas des œuvres réelles. Même si le groupe ou l’artiste enregistre en prise directe en studio et prétend n’ajouter aucun artifice ultérieur, il y aura toujours un travail de production qui différenciera l’œuvre enregistrée de l’œuvre jouée ». (In Une histoire musicale du rock)


« La production est d’ailleurs à ce point indissociable du rock que leurs histoires respectives se confondent. Pour chaque nouveau genre qui éclot -rock psychédélique, hard rock, punk, new wave, thrash, grunge, lo-fi et tous les autres, passés et à venir-, c’est en effet un nouveau chapitre de la production qui s’écrit dans le même temps […] l’évolution purement technique elle-même, notamment du matériel d’enregistrement, accompagne ainsi voire favorise les nouvelles sonorités qui, tôt ou tard se font genre. Car l’histoire du rock, bien sûr est aussi celle de ses techniques de production » (in Take One, Les producteurs du rock éd. Castor music).

Pour conclure ici sur cette introduction, dans une œuvre rock, les choix de productions sont donc également à prendre en compte en tant qu’esthétique au même titre qu’un type de son de guitare ou qu’un type de chant par exemple.
L’indépendance de production n’est donc pas qu’une exigence politico-économique, l’indépendance, non seulement génère une esthétique sonore mais est une esthétique à part entière.

Nous allons donc nous pencher sur la question suivante : comment crée-t-on un disque de rock indépenda(mme)nt ?
Il existe différents degrés d’indépendance et c’est le chemin que nous suivrons pour étudier la question.

 

N.B. : Etant donné l’étendue du sujet abordé et la variété de groupes, de personnes, lieux, pour illustrer chaque étape nous choisirons d’étayer chaque partie par un ou des exemples représentatifs mais absolument pas exhaustifs.

1 – Autoproduction et Lo-Fi, le degré 0 de la production ?

Le rock indépendant se dissocie du rock en général de par la manière dont il est produit, il est cette forme de rock qui fait le choix de ne pas suivre toutes les étapes de production ou de rester libre et autonome dans ces étapes.
Qu’est-ce qui peut pousser un groupe de rock à l’indépendance ?
Notre point de départ sera le mode de production du rock le plus indépendant qui soit : l’autoproduction.
Les différents processus de création du support sonore sont produits par le musicien ou le groupe lui-même, l’artiste n’est financé par aucun producteur.
Dans la continuité de l’idéologie Do It Yourself (pour plus d’info rendez-vous à ce précédent point d’actu sur le punk ici
) que l’on retrouvait dans le mouvement punk, dans laquelle on visait à supprimer la frontière entre le public et les musiciens sur scène ; ici l’idée est de faire intervenir le moins d’intermédiaires possible entre la musique produite et l’oreille du public, que cela soit en termes humains ou en termes techniques.

Petite vidéo courte et fort sympathique du groupe d’indie cowpunk rock Goober & The Peas qui nous présente un festival indépendant et nous explique bien l’éthique D.I.Y. :

 

Aspects juridiques 

Informations essentielles pour comprendre la notion d’indépendance : d’un point de vue légal « il est à noter qu’un artiste faisant appel à un producteur devra lui céder l’entière propriété des enregistrements et leurs diverses exploitations, selon des rémunérations prévues au contrat » (source et complément d’info ici ).
Le producteur finance l’enregistrement et devient propriétaire de celui-ci, les artistes (auteur, compositeur, interprète) touchent des royalties (pourcentage selon les ventes) et disposent de droits, mais ne sont plus propriétaires de leur musique créée sous l’égide du producteur.

Et comme le dit Steve Albini (personnalité importante de la production du rock indépendant sur laquelle nous reviendrons plus tard) « Si pour faire un disque un groupe a besoin d’argent de l’extérieur… on peut supposer que ces tierces personnes vont avoir leur mot à dire sur la façon dont le disque est fait » (in Babylon burning, Du punk au grunge, Clinton Heylin).

Aspects financiers

Les groupes s’autoproduisent : ils s’enregistrent à domicile, utilisant leur « home studio* », ne font pas ou peu intervenir d’ingénieur du son, ont du matériel simple et bas de gamme (voire fabriqué).
L’enregistrement se faisait le plus souvent de manière analogique : le moins cher et le plus rapide, actuellement le numérique tend à remplacer les autoproductions analogiques tant les coûts ont baissé et place désormais l’analogique en tant que choix esthétique.

*home studio

Phénomène assez récent (une trentaine d’année) qui consiste à aménager chez soi du matériel d’enregistrement et de mixage permettant ainsi de recréer un petit studio plus ou moins professionnel et de réduire considérablement le coût d’enregistrement. En France, par exemple, la location d’un studio à la journée coûte en moyenne (selon le matériel et le personnel nécessaire) de 200 à 1500 euros.
Excellent documentaire sur le phénomène, centré sur la France et orienté sur les formes indépendantes du hip hop et de l’électro mais livrant une bonne idée de l’utilisation et du fonctionnement :

Aspects techniques

Même si l’enregistrement numérique tend à remplacer l’analogique [pour un très bon cours sur la différence entre analogique/numérique voir ici ] en termes de faible coût, l’analogique reste encore très présent dans le rock indépendant et particulièrement dans le lo-fi (même si des effets « lo-fi » sont maintenant disponibles avec l’enregistrement numérique…)
Pour certains, l’enregistrement analogique se fait directement sur magnétophone (une piste et une unique bande), voix et instruments sont enregistrés simultanément et l’acoustique de la pièce joue énormément dans la possibilité de discerner correctement ou non les sons. L’enregistrement est donc simple et minimal, très peu coûteux et ne nécessitant que très peu de connaissances techniques.


Zoom sur le Portastudio 414 de chez TASCAM


Tascam PortaStudio

Au début des années 80 le phénomène de l’enregistrement sur cassette à domicile prend une telle ampleur que la British Phonographic Industry (BPI) organise une campagne à son encontre, dénonçant des pratiques qui selon elle mettrait en péril la vente des enregistrements « Home Taping Is Killing Music » (…)
C’est dans ce contexte, que l’un des premiers magnétophones qui alliait enregistrement et table de mixage est devenu un outil incontournable de la music lo-fi : le Portastudio 4 pistes de chez Tascam (1979)

Il a permis à de nombreux groupes d’enregistrer des démos mais également des albums lo-fi tels que « Sewn to the Sky » de Smog ou la plupart des albums de Guided by Voices et certains Animal Collective.
C’est une marque de fabrique du lo-fi et bien que plus cher qu’un simple magnétophone à une piste à sa sortie, il permet d’enregistrer 4 pistes directement sur une cassette (quand on parle de « piste », on parle en réalité d’entrée(s) permettant de brancher un micro ou directement un instrument).
Rapide présentation du magnétophone :

Ce magnétophone permet d’obtenir un résultat final très rapidement : peu de réglages à effectuer, simple à utiliser, le mixage se fait simultanément à l’enregistrement.

A voir :
Le DVD sur Guided by Voices, malheureusement uniquement en anglais, afin de voir comment le groupe gère lui-même la production et la diffusion : on les voit par exemple sérigraphier eux-mêmes leurs propres t-shirt.

Aspects esthétiques

Le rock indépendant se dissocie du rock de par la manière dont il est produit : les critères musicaux ne sont pas censés entrer en jeu et pourtant, s’il existe différents types de rock produit indépendamment, une certaine esthétique et sonorités se retrouvent.


tape

L’une d’elle est ce qu’on appelle le Lo-Fi qui peut se définir ainsi : « abréviation de low-fidelity, soit « basse fidélité ». Par opposition à hi-fi, ce terme apparu au début des années 90, a désigné des musiciens principalement américains attachés à privilégier la spontanéité et l’authenticité en recourant à des techniques d’enregistrement rudimentaires, loin de la sophistication des studios professionnel » Michka Assayas, Dictionnaire du rock, éd.Robert Laffont 2000

Attention il s’agit de ne pas faire de contre-sens sur le terme basse fidélité : ici on parle d’un son de basse qualité, non retravaillé ou nettoyé.
Et bien que, dans l’histoire du rock, il y ait toujours eu une forme d’enregistrement alternatif, de la débrouille et pas cher et dont les albums pourraient aussi être étiquetés lo-fi (comme le punk ou le garage des années 60), ce que l’on entend en réalité par le terme lo-fi est un genre musical à part entière : le lo-fi est une musique créée par des musiciens chez eux, enregistrant souvent sur des magnétophones 4 pistes dans les années 80 et particulièrement aux Etats-Unis. Ces groupes oscillaient entre musique pop, rock noise et la musique arty expérimentale.

Concrètement en terme de sonorités quelques caractéristiques du rock lo-fi :
– un souffle et un grain : notamment une acoustique de pièce très forte
–  des morceaux plutôt courts
–  un rock à guitare souvent acoustique
–  des expérimentations sonores notamment l’utilisation d’objets, de samples…
–  un rock pluriel : un mélange de types de musique rock (folk, noise, blues, pop, punk…) au sein d’un même album

Le rock lo-fi peut prendre différentes formes, mais les mots d’ordre seront toujours identiques : spontanéité, bricolage et expérimentations assumées.

 

Les pionniers : deux artistes sont cités en tant que chefs de file :


moore

 

R. Stevie Moore
Chanteur et multi instrumentiste américain, né en 1952, il commence d’abord par le piano puis la guitare, puis très jeune acquiert du matériel d’enregistrement et s’enregistre chez lui. Il enregistre ses premiers albums dans les années 70 sous forme de cassettes qu’il distribue lui-même. S’en suivra une production continue et énorme, diffusée par la suite en cd. Son style est un mélange de pop des années 60, de rock 70’s et d’expérimentations proches de la musique concrète.
Il n’a jamais cessé d’enregistrer chez lui ni de s’exprimer dans cette esthétique lo-fi qu’il a adaptée à son propre style.

Disponible à la bibliothèque : cette excellente compilation.

Daniel Johnston
Daniel J

Marginal inclassable, personnalité touchante, créant une musique minimale et crue, il est plus connu que R. Steve Moore, en tant que figure du mouvement Lo-Fi (mais hélas plus souvent pour ses problèmes psychologiques que pour sa musique) et légende de la musique autoproduite underground.
Une production cassette très importante (la majeure partie est sortie en cassettes audio puis rééditée par la suite en cd) il dessine également, ses pochettes entre autres et de la B.D. à présent.
Son univers musical et graphique puise dans la musique et la culture populaire américaine des années 50 et 60, l’enfance et ses personnages fictifs, la religion, utilise des extraits de dialogues de série télé… Il joue tant sur des pianos et guitares que sur des instruments de musique pour enfants.
Il a une grande influence tant dans la musique indie en général que dans le Lo-Fi en particulier.
Parmi ses amis et/ou fans on cite souvent Jad Fair (d’Half Japanese), Kurt Cobain, Yo la Tengo ou les Butthole Surfers, Lee Ranaldo, Steve Shelley.
Et surtout une grande influence sur la génération indie lo-fi des années 90 Sebadoh, Pavement ou Guided by Voices.

Pour voir une vidéo récente sur laquelle il chante à la terrasse d’un café :

Pour visiter son site perso c’est ici.

Disponible à la bibliothèque : une dizaine d’albums

Quelques albums lo-fi à découvrir :



Guided by Voices – Bee Thousand
Formé par Robert Pollard dans les années 80 c’est le 7e album de ce groupe américain validé comme l’un de chef de file du rock lo-fi. Savant mélange d’harmonies pop psyché et d’énergie punk grunge avec les bricolages habituels qui ont contribué à la reconnaissance du groupe.


beat-happening

Beat happening – Beat happening
Sorti en 1985, c’est le premier album de ce groupe au son minimal et aux chants épurés qui oscille entre pop et punk, alternant les voix et s’échangeant les instruments selon les besoins des morceaux.


seb

Sebadoh – The freed man
31 titres pour le premier album sorti sur cassette en 1989 qui marquera le début d’une longue carrière de ce groupe formé par Lou Barlow à son départ de Dinosaur JR.
Bricolage et électisme étaient clairement de mise, un lumineux album-puzzle sonore intéressant à découvrir quand on aime leurs albums plus grunge sortis par la suite.


pave

Pavement – Slanted & Enchanted
Pavement livrait avec cet excellent disque en 1992 toute l’énergie et l’entrain pop rock nécessaires pour se révéler à la scène indie de l’époque et offrait une aventure aux expérimentations diverses et variées…


Stereopathetic Soulmanure

Beck – Stereopathetic Soulmanure
Compilation de morceaux enregistrés entre 1988 et 1993 qui laisse l’impression d’être aux côtés de Beck durant ses expérimentations : ce disque est un très bon exemple de la variété de genres qui peut se présenter sur un disque lo-fi : il faut s’attendre à croiser selon les titres de la musique blues country folk noise rock…


(smog) sle 39

Smog – Julius Caesar
Julius propose une immersion dans ce qui sera l’univers de Smog (Bill Callahan) par la suite : alternance de douces mélancolies et de sursauts rythmiques le tout ici saupoudré de samples improbables et de quelques expérimentations vocales et intrumentales.


moldy

The Moldy Peaches – The Moldy Peaches
L’association -entre autres- de Kimya Dawson et Adam Green fut tout en spontanéité et candeur, sorte de (anti)folk tendance punkisante, mélodies enfantines et chants parfois approximatifs mais particulièrement touchants.

 

2 – Studio indépendant et enregistrement live : l’entre-deux

Petit lexique de la production sonore :

Mix :

Le mixage (de l’anglais to mix « mélanger » ) consiste à établir le niveau sonore définitif des différents instruments enregistrés afin d’atteindre une cohérence et continuité sonore, en intervenant sur le niveau, le timbre, la dynamique ou la spatialisation des signaux sonores et éventuellement à ajouter à chacun d’entre eux des effets artificiels (écho, reverb, etc.).

mastering

 

 

 

 

 

 

 

Master/Mastering :

« bande mère sur laquelle se trouve la copie d’origine du mixage achevé.
Le mastering consiste à réaliser la copie parfaite du master avec égalisation des fréquences, montage des titres dans l’ordre, etc. destinée à l’usine qui fabriquera le support phonographique ». (In Michka Assayas, Dictionnaire du rock). Le master est la bande qui véhiculera le contenu musical à produire, quand on parle de disque « remasterisé » on signifie que l’enregistrement d’origine a été modifié (passé du mono au stéréo par exemple, ajout d’éléments sonores…) et qu’on a créé une nouvelle bande mère.

Ingénieur du son :

« Technicien, il exécute les opérations (placement des micros, enregistrement, mixage, etc.) demandées par le réalisateur artistique (ou producer, traduit de façon floue par producteur) dans un studio. Son rôle est devenu de plus en plus important au fil des années notamment à la suite des innovations importantes que réalisent les ingénieurs des Beatles. Avec l’avènement de l’informatique, la complexité de l’aspect technique a rendu son travail plus créatif. » (In Michka Assayas, Dictionnaire du rock)

Le producteur :

 

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« le producteur rock est responsable d’un enregistrement musical dont il assure la direction artistique et technique pour en faire un produit professionnel commercialisable. Cette charge, conduite par une gestion de projet traditionnelle veillant au respect du budget, du planning et de la qualité, tolère les plus grandes variations : de la simple supervision technique de l’enregistrement à la définition de l’identité sonore d’un groupe, le producteur peut endosser cent rôles, ceux de compositeur, d’arrangeur et de musicien, mais aussi de recruteur, de conseiller, de psychologue, d’obstétricien même, n’étant que les plus évidents. » (In Nicolas Dupuy, Take One, Les producteurs du rock)

 

Studio :

Le studio d’enregistrement indépendant est un local qui permet l’enregistrement d’albums, sans l’intervention d’une major mais nécessitant tout de même du matériel « Hi-Fi » (de haute qualité), au minimum un ingénieur du son, parfois assisté d’un producteur.

Le studio d’enregistrement comporte deux pièces principales :

L’espace où les musiciens jouent : le studio

sound city

Le studio est un espace dont l’acoustique de pièce est particulièrement pris en compte.

L’ingé son y disposera un certains nombre de micros par instruments, selon les sonorités voulues et selon la prise de son choisie (live ou instrument par instrument). Les musiciens occuperont l’espace selon la taille et donc selon l’acoustique de la pièce.

L’espace où l’ingénieur du son enregistre : la cabine

cabine studio

 

 

 

 

La cabine est l’espace réservé à l’ingénieur du son (et/ou producteur) lors des enregistrements. Son matériel est composé de magnétophones pour l’enregistrement analogique ou de systèmes d’enregistrement numérique, d’une ou plusieurs tables de mixage, d’enceintes pour écouter les enregistrements, et de divers appareils de traitements du son avec notamment du matériel informatique si besoin. Dans cet espace y seront réalisés enregistrements, écoutes et mixages.

 

A voir :sound city pochette

Sound City” documentaire de 2013 réalisé par Dave Grohl sur les studios Sound City situés à Los Angeles.

Sound city est un studio mixte : autant de groupes indépendants que de groupes mainstream mais ce documentaire permet de découvrir la vie d’un studio, ses fonctionnements musicaux et humains.
Ce film regorge d’anecdotes et d’interviews, c’est le studio où a été enregistré Nevermind de Nirvana où l’on peut voir notamment dans quelles conditions “Something in the way” a été enregistré et mixé. On apprend par exemple que pour enregistrer la batterie sur le titre lithium, Dave Grohl a du suivre pour la première fois de sa vie une piste rythmique.

 

Un mode d’enregistrement : la prise live versus multipiste

N.B. : La liberté d’action restant le point d’orgue, nous livrerons ici ce qui est le plus fréquemment rencontré : néanmoins cela ne fait pas office de règles.

Lorsque l’on veut enregistrer en studio divers choix sont possibles : enregistrer chaque instrument indépendamment les uns des autres, en multipiste donc, ou tous ensemble de manière simultanée sur une même piste.

 

Multipiste
Chacun des musiciens enregistre sur une piste, chacun les uns à la suite des autres. Pour jouer ensemble un même morceau, ils écoutent donc au casque ce que les membres de leur groupe ont déjà enregistré (sauf pour le batteur qui dans la majorité des cas est celui qui commence), l’ordre le plus fréquent d’enregistrement des intruments est la batterie, la basse puis la ou les guitare(s) et le chant.
multipiste

Ce type de prise peut présenter une qualité sonore plus propre puisqu’il permet un mixage plus précis, plus de liberté au mixage, plus de corrections sont possibles.
Mais le résultat peut produire des morceaux plus froids, les musiciens ne jouant pas ensemble il est plus difficile de restituer l’énergie qui caractérise le rock. C’est un fonctionnement qui n’existe pas dans la réalité sonore d’un groupe ailleurs qu’en studio.
Aussi, très souvent c’est l’enregistrement live ou hybride qui est privilégié.

A ce lien, une interview vidéo de Pierre Guimard et Lilly Wood and the Prick , bien que présentant de la pop indie, la vidéo est assez éloquente concernant le travail de l’ingénieur du son-producteur artistique sur une prise multipiste.

 

Live (ou global)
Dans l’esthétique du rock indépendant bien souvent on préférera alors la prise live : une prise globale, chaque source est enregistrée simultanément sur une piste stéréo.

Comme le groupe joue en formation live, il est plus facile d’y retrouver la spontanéité du jeu, de groupe et de déployer plus d’énergie.
Par contre ce mode d’enregistrement ne permet ni de dissocier les pistes et ni de les retravailler une par une.
La qualité d’interprétation du jeu est privilégiée à la qualité d’enregistrement.

George Massenburg, ingénieur du son, nous explique dans cette interview -à 7’min environ- pourquoi il ne choisirait jamais d’enregistrer piste par piste :
« Je ne choisirai jamais d’enregistrer un groupe instrument par instrument. Ceci dit, je l’ai fait récemment, c’est un drôle de métier où la seule règle est qu’il n’y a pas de règles. Etablissez une règle et vous vous surprendrez à la transgresser ! Mais ce n’est pas ce
que je préfère : ce n’est pas la voie que j’aime emprunter. L’enregistrement est une affaire de voie. Vous faites des choix, vous essayez de faire grandir le morceau, de capturer sa quintessence et de retranscrire toute la performance artistique. Bref vous essayez de savoir comment toucher les gens. Et pour cela vous devez faire des essais. Dans l’absolu si vous êtes parfaitement sûr de la voie que vous avez choisie et de la façon idéale de mettre le morceau en valeur, vous pourrez enregistrer les instruments un par un et vous obtiendrez une représentation parfaite de l’auteur et des artistes. Mais le plus souvent les musiciens et le chanteur interagissent. De nouvelles idées apparaissent et le morceau grandit grâce à cette collaboration. L’autre raison c’est qu’enregistrer dans une vraie pièce vous donne la sensation du lieu, l’impression d’écouter dans un lieu réel »

 

Hybride
Comme pour la prise live, les instruments sont enregistrés de manière simultanée, en revanche le chant est enregistré après les instruments.

 

Ingénieur du son/ producteur : « le produit par »

Dans le rock indé, les rôles d’ingénieur du son et de producteur sont un rôle souvent adopté par une seule et même personne.
La différence se fait par le degré d’intervention sur la prise de son. L’ingénieur se définit comme un technicien souhaitant être le plus fidèle à l’esprit du groupe, pour cela il dispose au mieux les micros et instruments, valorise ce qu’il estime être la qualité et la particularité d’un groupe.
En cela la frontière avec le producteur est floue : là où le producteur semble être celui qui intervient sur l’esthétique du groupe, les arrangements et choix musicaux, l’ingénieur semble être celui qui se « contente de » saisir le son au mieux. Mission de la plus haute importance et pas des plus évidentes, cette courte vidéo explique par exemple l’importance du choix de micro, avec exemples sonores à l’appui, pour l’enregistrement de la batterie :

Josh Homme, l’un des membres fondateurs du groupe de rock Kyuss, de Queens of the Stone Age dans lequel il est le principal guitariste et chanteur, également membre d’Eagles of Death Metal et de Them Crooked Vultures, a produit le dernier Arctic Monkeys « mes prises ont simplement fait ressortir qui ils sont vraiment. Ils ont commencé très jeunes, tout comme moi, et je me rappelle qu’à mes débuts, avec Kyuss, Chris Goss a toujours fait en sorte de nous laisser sonner tels que nous étions, et c’est justement ce que j’essaie de faire avec les Arctics Monkeys » (Interview dans le magazine Plugged de juin-juillet 2013)
Une autre interview vidéo très intéressante de George Massenburg qui cette fois-ci nous décrit son métier en tant que technicien de la prise de son :

Ils ont enregistré et/ou produit des albums de :
quelques grands noms (parmi tant d’autres) cachés derrières de grands artistes de la scène indie, ils ont enregistré et/ou produit :

– Butch Vig :
Musicien américain, batteur de Garbage, connu dans le milieu indie pour ses productions de Killdozer, il acquit une reconnaissance après avoir produit Nevermind de Nirvana, a produit Helmet, L7, Nirvana, Smashing Pumkins, Sonic Youth…

– Jack Endino :
Considéré comme le producteur du grunge, puisqu’il est le producteur choisi par Sub Pop
c’est lui qui enregistre les groupe de Seattle au début des années 90 : Nirvana, L7, Babes in Toyland, Mudhoney, Soundgarden, Screaming Trees, The Nerves, Sonic Youth…

– John Parish :
Compositeur et multi-instrumentiste, il a produit Jenny Hval, Eels, Sonic Youth, M. Ward, Sparklehorse et après avoir produit plusieurs albums de PJ Harvey, est devenu son collaborateur.

– Nigel Godrich :
C’est l’ingé son qui suit Radiohead : il les enregistre depuis OK computer, également des albums solo de Thom Yorke auxquels il finit par participer en tant que musicien. Il a notamment produit des albums de Beck, Pavement, The Divine Comedy…

– John Leckie :
Au départ ingénieur du son à Abbey Road, produisant de grands noms tels que Pink Floyd, John Lennon et George Harrison, Mott the Hoople… il se met ensuite au service de groupes plus indépendants tels que The Coral, Radiohead, The Fall, New Order, XTC, Suede, Ride, The Stone Roses, Magazine, Felt…

– Stephen Street :
Producteur anglais, il a obtenu ses galons avec les Smiths, puis poursuivi avec la scène indie anglaise The Durutti Column, Blur, The Triffids, Sleeper, The Psychedelic Furs, Graham Coxon…

– Martin Hannett :
Ingénieur du son et producteur au sein de la Factory, Hannett enregistra Joy Division, New Order, Orchestral Manoeuvres In The Dark et de nombreux autres groupes mancuniens.

 

 Zoom sur le producteur de rock indé Steve Albini 

Quelques uns de ses enregistrements :

« Pétri de conviction tranchantes sur son métier, viscéralement opposé à toute interférence commerciale ou marketing dans ce processus selon lui purement technique qu’est l’enregistrement d’un disque rock et sa mise à disposition du public, il refuse de toucher les traditionnelles royalties sur les ventes de ses productions et nie jusqu’au titre même de producteur préférant lui substituer dans les crédits la mention générique « recorded by ». (In Nicolas Dupuy, Take One, Les producteurs du rock)
Figure d’intégrité du mouvement indépendant, Steve Albini est d’abord connu et reconnu en tant que musicien : il est le membre fondateur des groupes Big Black, groupe avec lequel Albini développe et diffuse la musique industrielle aux Etat-Unis, puis des Rapeman et de Shellac.
Dans les années 80, il acquiert une reconnaissance et une solide réputation en tant que « producteur ». Entre « », puisqu’il fait partie de ceux qui ont redéfini le métier de producteur : plus proche du technicien ingénieur du son que du producteur réalisateur artistique, il est parfois surnommé l’anti-producteur.

Il fait partie de ces producteurs ingénieurs du son qui veulent avant tout restituer le plus fidèlement et idéalement le son des groupes enregistrés en intervenant le moins possible, s’estimant être celui qui doit aider à partager le son d’un groupe de la manière quoi soit la plus efficace et juste possible : « J’essaie d’aider les petits groupes et de collaborer avec ceux qui ont le même état d’esprit que moi. Je me contente de suivre leurs instructions, pas de m’immiscer dans leur musique. »
Il a notamment produit In Utero de Nirvana, Surfer Rosa des Pixies, Rid Of Me de PJ HarveyPod des Breeders, Yanqui U.X.O. de Godspeed You ! Black Emperor
Notamment mais pas seulement, à ces 3 liens vous pourrez consulter la myriade de disques sur lesquelles il est crédité en tant qu’ingénieur ou producteur :
la liste de wikipedia à compléter par celles d’Allmusic et Discogs.

Autodidacte, il a commencé à enregistrer sur un magnétophone 4 pistes et reste un fervent défenseur de l’analogique et du matériel vintage. A ce lien vous pourrez découvrir une longue interview (en anglais) de Steve Albini et vous pourrez lire la liste de son matériel d’enregistrement, les amplis et micros, instruments par instruments.
Son studio, Electrical Audio est situé à Chicago :


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Dans cette même interview, il nous explique préférer la prise live, prise d’ensemble qui est un processus plus naturel pour le groupe, et que, dans 90 % des cas il enregistre le chant après les instruments excepté pour la musique folk : « I prefer to record as much of the band in one live take as possible. If you do it any other way, the band is forced into an unnatural situation from the very beginning of the process. They play together in the rehearsal room and on stage, so it seems normal to me that they also play together when they come into the studio. With 90 percent of the records I do, the singing is recorded after the band, unless the singing is what leads the band. With folk-type records the singing often has to be done at the same time, otherwise it doesn’t sound right. »
Dans cette même logique de l’intervention minimum, il explique mixer le moins possible, pour cela il travaille particulièrement en amont ses prises de son : « Ninety-nine percent of mixing is the balance »

Ses productions : quelques marques de fabrique !

– Puisqu’il enregistre en analogique et en prise live, de manière générale, le son est plutôt chaud et dense, l’énergie et la dynamique de groupe s’entendent aisément.

– Le son de guitare est très souvent noisy et agressif, dépouillé, plutôt brut. Mais toujours minimal et ce, quel que soit le groupe produit : on peut être sûr que le son de guitare entendu est celui qui sort de l’ampli, celui choisi par le musicien, sans retouche a posteriori.

– La section rythmique basse/batterie est mise autant en avant que la section mélodique : le chant n’est pas valorisé au détriment d’autres instruments, mais traité au même niveau. Voire le contre-pied peut se rencontrer fréquemment : il n’est pas rare dans ses productions de trouver la basse plus en avant que la voix.

– Concernant la batterie, son enregistrement est toujours particulièrement soigné, microphones particulièrement bien choisis sans doute, afin de pouvoir dissocier chaque élément de batterie et de pouvoir entendre et reconnaître les sons typés du groupe produit.

Pour conclure : enregistrés, produits…et après ?

HB-Sub-Pop-copie

 

 

En parlant d’indépendance musicale il serait fâcheux de ne pas avoir évoqué un instant les labels indépendants tant ils sont les artisans d’un soutien constant des artistes indie, voire pour certains ont été les vecteurs de nouvelles sonorités et sous-genre musicaux.

Citons parmi l’efficace multitude, des labels comme Rough Trade, K Records, Sub Pop, Too Pure, 4AD, Drag City, Touch and Go Records, Matador… Mais cessons ici ceci serait un autre point d’actu !

 

 

 

 

Quelques références

Michka Assayas, Dictionnaire du rock, éd.Robert Laffont 2000

Stephane Rossato, Les dinosaures du rock, Dictionnaire alternative multiculturel sur la mouvance pop du XXe siècle et ses groupes les plus hallucinants !!!, éd. Mare Nostrum2004

Christophe Pirenne, Une histoire musicale du rock, éd. Fayard, 2011

Francis Rumsey, Tim McCormick, Son & enregistrement, éd. Eyrolles, 2002

Thierry Demougin, Guide de l’univers du home studio, éd. IRMA, 1999

Halfbob, Just gimme indie rock ! , éd. Vide Cocagne, 2011 + son blog

Antoine Bataille, Comment monter son groupe, éd. Gremèse 2008

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