De l'afroféminisme et de l'intersectionnalité

Au croisement des discriminations

- Modifié le 23/08/2018 par Département Civilisation

Les discriminations définies et punies par la loi en France sont établies selon de nombreux critères : âge, origine, situation de famille, lieu de résidence, handicap, identité de genre... Nombre d'entre elles peuvent être rangées sous les catégories de domination les plus "connues" que sont le sexe, la race et la classe.

Black woman protester
Black woman protester

Ces discriminations se manifestent sous la forme de refus d’accès à des droits, des lieux, des services… Lorsqu’elles sont le produit d’un système socio-économique, elles induisent des inégalités, et parce qu’elles sont liées à des préjugés racistes, sexistes…, elles s’expriment par des insultes, humiliations ou violences. Mais pour beaucoup de ceux qui les subissent, ces discriminations se cumulent ou se croisent et chaque croisement créé une situation particulière. Ainsi, l’expérience d’un homme noir n’est pas la même que celle d’une femme noire. Les féministes noires américaines sont les premières à avoir pointé cette question du croisement des discriminations, appelé souvent intersectionnalité. Quels sont les enjeux de l’approche intersectionnelle, d’un point de vue théorique et intellectuel ? Comment se décline-t-elle dans les faits, les témoignages ou la pratique militante de personnes subissant et/ou luttant contre ces discriminations croisées ?

A l’aune du cinquantenaire de la mort de Martin Luther King, célébré à la Bibliothèque municipale de Lyon par une exposition, essayons donc de dérouler le fil entre l’histoire et les personnalités de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis et la situation des Noir-e-s en France aujourd’hui.

Discriminations et violences

James Baldwin

James Baldwin

Il est impossible d’évoquer les discriminations subies par les Noir-e-s aux États-Unis sans citer la figure de James Baldwin. Dans son ouvrage autobiographique La prochaine fois, le feu, publié aux USA en 1963 (et réédité cette année !), il parcourt son enfance et sa vie de jeune adulte triplement discriminé — noir, homosexuel et pauvre. James Baldwin analyse et dénonce les discriminations fondées et maintenues par un ordre social, politique, économique, culturel blanc. Il parle du lien existant entre les institutions (école, Église, police) et l’idéologie discriminatoire, et notamment de la police dont la fonction première est de protéger et perpétuer cet ordre par la violence. Voir l’analyse de l’œuvre dans cet article de Diacritik.

Cette violence, abordée dans le film de Raoul Peck I am not your negro tiré du synopsis de James Baldwin Remember this house, illustre en quoi le racisme s’inscrit dans le corps, dans la vision que les autres en ont, dans celle des Noir-e-s sur eux-mêmes, par la marque qui peut y être laissée, voire par la mort.

La prochaine fois, le feu

Bien des auteurs, à l’instar de Baldwin, ont dénoncé l’image de violence attachée au corps noir, violence subie pendant des siècles d’esclavage ou violence fantasmée par le Blanc, assimilant le Noir au cannibale, au violeur… Aux États-Unis comme en France, cette question des violences policières contre les personnes noires a de nouveau fait l’actualité. Le mouvement Black lives matter aux États-Unis en est la manifestation, tandis qu’en France les cas tristement célèbres de Théo Lusaka et Adama Traoré ont été les révélateurs pour l’opinion publique de pratiques policières racistes trop souvent niées ou minimisées. L’ouvrage dirigé par Léonora Miano Marianne et le garçon noir part de ce constat de violence et de ce qu’elle révèle du regard blanc sur le corps noir. Voici ce qu’en disent deux des contributeurs : Nathalie Etoke « Qu’il soit masculin ou féminin, le corps noir est avant tout un lieu d’impouvoir que l’Occident a investi d’un ensemble de caractéristiques, capables de susciter le désir, la peur et l’exercice de la violence », et Amzat Boukari-Yabara « La violence fait partie des images qui conditionnent le corps noir ».

I'am not your negroPour aller plus loin avec James Baldwin :

Face à l’homme blanc

Retour dans l’œil du cyclone : essais

Écouter l’émission sur France Culture : James Baldwin : sexe et race

Nous, les Nègres : entretiens avec Kenneth B. Clark / James Baldwin, Malcom X, Martin Luther King

Black feminism et intersectionnalité

Kimberlé Williams Crenshaw

Kimberlé Williams Crenshaw

Face à ces discriminations et à cette violence, dans l’ombre des personnalités masculines les plus connues de la lutte pour les droits civiques, les femmes ont joué un rôle primordial et ont contribué à renouveler l’approche des rapports de domination. Ainsi, les féministes africaines-américaines ont été les premières dans leurs combats et leurs textes, notamment à travers les ouvrages de bell hooks, Audre Lorde ou Angela Davis , à utiliser la notion d’imbrication qui a donné lieu au concept d’intersectionnalité. Créé par la juriste africaine-américaine Kimberlé Williams Crenshaw, ce concept pointe la nécessité, pour dénoncer les discriminations, de croiser les critères de domination que sont la race, la classe et le sexe, et de se situer à leur intersection. Dans son texte fondateur Demarginalizing the intersection of race and sex discrimination. A black feminist critique of antidiscrimination doctrine, feminist theory and antiracist politics, elle expose notamment le cas de cinq femmes noires ayant porté plainte pour discrimination contre General Motors. Elles avaient été licenciées en 1970 dans le cadre d’un licenciement collectif fondé sur l’ancienneté, alors même qu’elles ne pouvaient pas avoir d’ancienneté puisque l’entreprise n’employait pas de femmes noires avant 1964. Or la cour ne reconnut pas de motif valide de discrimination de sexe car l’entreprise embauchait des femmes blanches, ni de race, car leur plainte était taxée d’étroitesse et insuffisamment inclusive, les femmes noires n’étant pas représentatives des hommes noirs. Ainsi Kimberlé Williams Crenshaw montre que les femmes noires subissent un préjudice parce qu’elles sont différentes, mais aussi parce que « leur vécu était jugé trop différent pour être traité de la même façon ». « Le défi consistait à trouver un moyen d’attirer l’attention sur la dimension duale de cette discrimination spécifique ».

Aujourd’hui, le terme d’intersectionnalité est très utilisé, dans de multiples contextes. Certain-e-s déplorent une forme de dévoiement ou de récupération politique, une disparition du caractère ouvertement militant de la démarche intersectionnelle, d’autres préfèrent les termes d’imbrication ou de croisement, comme  le montre notamment cet article de Sirma Bilge, Le blanchiment de l’intersectionnalité. Kimberlé Crenshaw elle continue à défendre sa pertinence et son utilité : « l’analyse intersectionnelle peut nous mener vers de nombreux chemins, mais nous n’en connaitrons la teneur qu’en les empruntant ».
Voir les textes de Kimberlé Crenshaw dans L’intersectionnalité : enjeux théoriques et politiques et  Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur.

Bien que beaucoup ne soient pas encore traduits en français, voici quelques textes fondamentaux du Black feminism :

bell hooks-1988

bell hooks – 1988

Black feminism : anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000

Femmes, race et classe / Angela Davis

Ne suis-je pas une femme ? : femmes noires et féminisme / bell hooks [préface d’Amandine Gay]

De la marge au centre : théorie féministe / bell hooks [préface de Nassira Hedjerassi]

La pensée féministe noire : savoir, conscience et politique de l’empowerment / Patricia Hill Collins

Prismes féministes : qu’est-ce que l’intersectionnalité ? / coordonné par Elise Palomares et Armelle Testenoire

Sexe, race, classe : pour une épistémologie de la domination / sous la direction d’Elsa Dorlin

Afroféminisme en France

La parole aux négresses

Le black feminism a inspiré un mouvement féministe noir en France, particulièrement actif et médiatisé depuis quelques années. Celui-ci a puisé son inspiration chez les auteures citées ci-dessus, mais il s’est aussi nourri de l’expérience et des écrits de femmes, dont les combats étaient liés à l’histoire coloniale française. Issues de l’Afrique ou des Antilles françaises, des femmes comme Maryse Condé, Awa Thiam, Suzanne Césaire, les sœurs Paulette et Jeanne Nardal ont pointé les difficultés et la particularité des discriminations qu’elles subissaient en tant que femmes noires en France. Awa Thiam a créé la Coordination des femmes noires en 1976, qui sera ensuite relayée en 1981 par le MODEFEN, Mouvement pour la défense des droits de la femme noire, fondé par Lydie Dooh Ebenye Bunya.

Voir les articles :  Paroles de femmes noires de Emmanuelle Bruneel et Tauana Olivia Gomes Silva et Femmes en Négritude : Paulette Nardal et Suzanne Césaire de Tanella Boni.

Aujourd’hui, quelques femmes émergent dans l’espace médiatique pour relayer cette parole : Amandine Gay, réalisatrice du documentaire Ouvrir la Voix, Rokhaya Diallo, mais aussi Fania Noël, Mame-Fatou Niang et son documentaire Mariannes noires ou encore Alice DiopMais bien d’autres femmes africaines ou afro-descendantes, à travers des collectifs ou de façon individuelle, développent leurs idées sur le net ou grâce à des colloques, rencontres, journées militantes… Elles s’intéressent beaucoup (mais pas uniquement) à la question du corps des femmes noires et dénoncent les phénomènes de sur-sexualisation, d’animalisation voire d’exotisation de l’image de leur corps dans les médias. Leur pratique se fonde en partie sur la non-mixité et comme l’explique Nassira Hedjerassi dans cette émission sur France Culture, Afro-feminisme, analyse d’une polémique avec Christine Bard et Nassira Hedjerassi : « la non-mixité en tant que telle n’est pas une revendication séparatiste : elle est un moyen de fabrication d’outils… elle est une étape du processus de conscientisation, de libération de la parole, d’appréhension de sa situation. »

Collectif Mwasi

Collectif Mwasi

Pour aller plus loin, une sélection de sites :

Mwasi, collectif afroféministe à Paris

Sawtche, collectif afroféministe à Lyon

Le jour où je suis devenue afroféministe article sur le web magazine The Afropolite

Afro-Fem, association afroféministe à Paris

Le Mouvement de Libération Afro

le blog de Mrs Roots, Blogueuse. Littéraire. Et dangereusement afroféministe.

le blog Les bavardages de Kiyemis, une afropéenne qui fait du bruit

le blog Many Chroniques, Les tribulations et réflexions enchantées d’une afroféministe en quête d’elle-même

Equimauves, des marques et des couleurs de Po K Lomami

De la masculinité noire et du machisme

Marianne et le garçon noir

Si les femmes noires ont exprimé haut et fort la singularité de leurs luttes contre les oppressions racistes et sexistes, il est aussi intéressant de questionner en quoi les discriminations liées à la masculinité noire peuvent exacerber la virilité et contribuer à maintenir des mentalités machistes et homophobes au sein des mouvements militants. Comme le souligne Amzat Boukari-Yabara dans Marianne et le garçon noir, « l’histoire de la domination est aussi celle d’injonctions à la virilité, dans l’espace public comme dans l’environnement domestique ». Cet ouvrage dirigé par Léonora Miano « souhaite examiner la possibilité, pour ceux dont la masculinité est continuellement offensée, de l’ériger néanmoins sur des bases saines », il recueille les témoignages, idées, combats de différents hommes noirs : militant trans, rappeur, « artiviste », écrivain, poète… Ainsi le dernier texte du recueil, Guerre du masculin de D’ de Kabal, analyse le comportement de « super-virilité » de la jeunesse des quartiers populaires, similaire à celui de la police à laquelle elle se confronte. Il dénonce « l’intégrisme masculin » et souligne la nécessité d’échanger autour de « l’imaginaire et des mécanismes de la fabrication du masculin ». Il en appelle à protéger les plus démunis, car désarmés dans cette « guerre », que sont les jeunes des quartiers populaires, et à soutenir les combats des femmes contre les discriminations et violences qu’elles subissent ».

Audre Lorde, comme James Baldwin, a participé à l’ouverture du débat sur la différence et la sexualité dans les milieux africains-américains. Dans son ouvrage essentiel Sister Outsider, elle soulève dans un très beau texte Petit homme : réflexions d’une lesbienne féministe Noire, sa difficulté en tant que femme lesbienne noire d’élever un jeune homme noir dans le contexte américain : « Je souhaite élever un homme Noir qui ne soit pas détruit par, ni n’accepte ces horreurs baptisées pouvoir par les pères blancs qui veulent sa mort aussi sûrement qu’ils veulent la mienne. Je veux élever un homme Noir qui soit capable de reconnaitre que l’objet légitime de sa colère ce ne sont pas les femmes, mais les particularités d’une structure sociale qui le programme à craindre et à mépriser les femmes, tout comme sa propre identité Noire ». Elle aborde aussi dans Sister Outsider, la question des relations hommes/femmes dans la communauté noire, et la chasse aux lesbiennes  « utilisée comme stratégie de diversion afin de mettre un voile sur le vrai visage du racisme/sexisme ».

Voir aussi les romans de Léonora Miano, où elle explore la question de la féminité et de la masculinité en Afrique : Crépuscule du tourment 1 et 2

Antiracisme et anticapitalisme

Martin Luther King, une biographie

Martin Luther King, une biographie

Dans la notion d’intersectionnalité, celle de classe est aussi primordiale. Quelle place occupe-t-elle ?  Comment s’articulent la critique du racisme, du sexisme… avec celle du capitalisme ou du néo-libéralisme ? Il serait trop ambitieux de répondre à ces questions en quelques lignes mais nous pouvons revenir à Martin Luther King et à sa position sur le sujet. Son combat antiraciste était connu de tou-te-s  mais il était indissociable d’un engagement anti-capitaliste et anti-impérialiste. Bien qu’il se soit parfois démarqué de l’idéologie communiste, Martin Luther King, a lu l’œuvre de Marx dès sa jeunesse, et a, tout particulièrement durant la période qui a précédé son assassinat, clairement orienté son action contre le « capitalisme sauvage » américain, notamment à travers la Marche des pauvres vers Washington en 1967 et 1968.

En témoigne, ce discours du 16 août 1967 « Et maintenant où allons nous ? », appelant à une restructuration de toute la société américaine : « je veux vous dire avant de conclure qu’il nous faut envisager honnêtement une question : notre mouvement doit se demander lui-même comment restructurer toute la société américaine. Il y a quarante millions de pauvres chez nous. Et un jour il nous faudra poser la question : « Pourquoi y-a-t-il quarante millions de pauvres en Amérique ? » Et quand vous commencez à poser cette question, vous vous interrogez sur le système économique, sur une plus vaste distribution de la richesse. Quand vous posez la question, vous commencez à mettre en doute l’économie capitaliste…« . Un autre de ses discours moins célèbre est celui de « l’instinct du tambour-major » prononcé en février 1968. Cet « instinct » représente pour lui la société de consommation et du « paraître » à l’américaine. Il le dénonce comme un pur désir de suprématie, il le qualifie de « destructeur » et « élitiste », et le voit comme une des causes des préjugés et problèmes raciaux.

Vous trouverez les textes de ces discours dans Je fais un rêve : les grands textes du pasteur noir / Martin Luther King, Jr

Martin Luther King : une biographie intellectuelle et politique / Sylvie Laurent

Le dernier combat de Martin Luther King

4 Avril 68: Martin Luther King est assassiné : article dans Médiapart

Malcolm X et Martin Luther King : Même cause, même combat / James H. Cone

 

Ces questions ont été abordées lors de la table ronde consacrée aux théories et luttes intersectionnelles avec Amzat Boukari-Yabara, Nassira Hedjerassi, Rose Ndengue, modérée par Elisabeth Dikizeko, que nous avons organisée le 4 mai 2018 à la bibliothèque de la Part Dieu.

Pour visionner la vidéo de la conférence en ligne, cliquez sur la photo

 

 

 

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