Manières d’être au monde

Inventer de nouvelles relations avec la nature et le vivant

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - Modifié le 15/11/2019 par Log

La crise environnementale a des répercussions dans les sciences sociales et entraîne des questionnements sur de nouvelles manières d’être au monde. Les hommes, « maîtres et possesseurs de la nature » selon Descartes, ont atteint le seuil où leur action détruit l’écosystème. Dans certains courants de l’anthropologie et de la philosophie, dont la question majeure est « qu’est-ce que l’homme ? », ce constat a accéléré la volonté de rompre avec l’anthropocentrisme. De ressources passives, la nature, et partant les animaux et les plantes pourraient être envisagés comme partenaires.

Forêt tropicale
Forêt tropicale @Pixabay

La philosophie et l’éthique environnementales, l’anthropologie de la nature tentent donc de dépasser la traditionnelle dichotomie nature/culture. Elles se référent aussi bien aux cultures autochtones, aux pensées post et décoloniales qu’à la phénoménologie, ou aux concepts de vulnérabilité et de care. Avec des maîtres mots : hybridation, mélange, maillage, tissage.

Un petit aperçu en ligne :
L’écologie « relationnelle » pour repenser les rapports entre l’homme et son environnement, Damien Deville, Pierre Spielwoy.
Au-delà de l’anthropocentrisme : la nature comme partenaire, Jean-Philippe Pierron, dans Revue du MAUSS 2013/2 (n° 42), pages 41 à 48

Une pluralité des mondes :

C’est Philippe Descola qui a, en France, fait émerger dans Par-delà nature et culture l’idée que « que la manière dont l’Occident moderne se représente la nature est la chose la moins bien partagée ». De l’Amérique du Sud à l’Océanie, il présente des exemples de sociétés et de cosmologies qui ignorent la dualité nature/culture. Il distingue quatre types d’ontologies (de manières d’être au monde) : le naturalisme, l’animisme, le totémisme et l’analogisme. Il rompt ainsi avec l’idée de nature, pure extériorité, telle que nous la concevons.

Tim Ingold, autre grand nom de la discipline, propose quant à lui de « remplacer le dualisme de la culture et de la nature par « la synergie de la personne et de l’environnement » ». Dans une anthropologie pratique, il montre les interactions permanentes entre les différents acteurs d’un milieu et l’illusion de tous les dualismes du rationalisme.  Ses propositions décoiffantes sont bien exposées dans son ouvrage Marcher avec les dragons ou en ligne dans le texte Culture, nature et environnement.

De même, E. Viveiros de Castro combine réflexions sur le statut de l’anthropologie et de la métaphysique et étude de terrain,  dans Métaphysiques cannibales. Il étudie l’animisme amérindien pour bousculer à son tour nos catégories de pensée et nous proposer de penser comme un autre (voir la recension de Sophie Gosselin).

Enfin, Donna Haraway pousse la logique d’hybridation à son terme en mêlant biologie et philosophie. « Insistant sur l’interdépendance et l’interpénétration des espèces , [elle] propose de remplacer le terme d’individu par holoents, un terme nous décrivant comme des compositions hybrides, interdépendantes et insérées dans un devenir multi-espèce » pour une entrée dans l’ère du Chthulucène (Les Inrockuptibles, 5/2/2018).

Le tournant animaliste

C’est la question animale qui a peut-être le plus de visibilité aujourd’hui, entre élevages industriels, abattoirs, souffrance animale et surconsommation de viande. En anthropologie, on a même évoqué un tournant animaliste.

« Avec la notion d’« anthropocène », l’exploitation des ressources par l’homme en vue de son développement a basculé d’un signe de sa toute-puissance sur la nature à un symptôme de son inconséquence quant à l’environnement, aux espèces animales, voire à sa propre espèce. La domination de l’homme sur les animaux tend à ne plus être interprétée comme une preuve de sa supériorité, mais comme une dimension de sa responsabilité, tant dans la société civile que chez un nombre croissant de chercheurs. Un changement de contexte intellectuel, scientifique et moral semble avoir modifié le centre de gravité de la place de l’homme sur terre et, avec lui, l’équilibre de ses relations aux animaux. » nous disent Vincent Leblan et Mélanie Roustan dans Introduction. Les animaux en anthropologie : enjeux épistémologiques.

Se posent aujourd’hui des questions morales sur notre traitement des animaux, et des tentatives d’élaboration de droits des animaux. Voilà la philosophie à l’épreuve de la viande !

Dans Le silence des bêtes : la philosophie à l’épreuve de l’animalité, devenu classique, Elisabeth de Fontenay revisite l’histoire de notre perception de l’animal dans la philosophie occidentale. Elle démontre magistralement que redonner aux animaux leur dignité est aussi une façon de préserver notre humanité.

Etre le bien d’un autre de Florence Burgat expose très clairement le statut juridique des animaux, qu’elle compare à celui des esclaves.  Elle présente également les revendications des défenseurs des droits des animaux.

Alors, l’animal est-il un homme comme les autres ?

Une vie de chêne ?

Plus surprenant peut-être, cette nouvelle appréhension du non-humain s’étend jusqu’au monde végétal. Les plantes prennent de la graine comme le titre le journal Libération. Les bienfaits de la sylvothérapie ont révélé la vie secrète des arbres ; en anthropologie c’est le livre d’Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts, qui analyse la forêt comme un ensemble dont tous les participants produisent du sens.
Mais peut-on parler d’intelligence des plantes, même si l’on sait leur extrême adaptabilité à leur milieu ?  Peut-on élaborer une Philosophie du végétal ? Et Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ?

En philosophie, Emmanuele Coccia  va loin dans la réhabilitation des végétaux. Dans La Vie des plantes, il fait du végétal l’origine du monde, et redéfinit le concept de pensée.

« De l’agriculture à la pharmacopée les plantes ne se limitent pas à façonner le monde et la culture zoologiquement spécifiques à l’espèce animale humaine : elles constituent surtout le médium à travers lequel nous percevons le monde, nous le connaissons, nous nous orientons en son sein. »

« De ce point de vue la pensée n’est que la nature la plus profonde de ce que nous appelons matière. L’erreur est celui [sic] de penser que les circuits neuronaux soient la cause de la pensée et sa forme alors qu’ils en sont l’une des traductions possibles. Des infinies traductions possibles. La pensée est partout, et existe sous toutes les formes possibles. La conscience et le langage en sont juste un exemple. »
( Diacritik mai 2017)

Et l’homme dans tout ça ?

Ces nouvelles façons d’envisager ce que l’on convient d’appeler « la nature » provoquent donc une crise du sujet et une remise en question radicale de la tradition philosophique, ce qui ne va pas sans susciter quelques critiques.

Est constaté bien sûr le risque de tomber dans un anthropomorphisme naïf, frôlant le panthéisme, et le caractère utopique de certains propos. Certains penseurs y voient également des problèmes méthodologiques, épistémologiques et éthiques. Dans une telle conception du monde, sur quel socle bâtir des valeurs ? Comment fonder une action politique à partir de tels présupposés ?

Anne-Christine Habbard  pointe le risque de sacralisation de la nature sur un modèle presque religieux, et l’idée sous-tendue d’un retour à un illusoire «état de nature » idyllique. Elle souligne par ailleurs que l’égalitarisme de principe entre les vivants pose problème. Et s’il fallait choisir entre la vie d’un homme et celle d’un moustique ? (L’éthique environnementale : La défaite du politique ?).

Jean-Claude Digard qualifie le tournant animaliste d’obscurantiste. Il décrédibiliserait l’anthropologie en niant toute différence entre l’homme et l’animal, au mépris du « saut évolutif, qualitatif aussi bien que quantitatif, dans un processus génétique et neurologique d’hominisation qui n’a pas duré moins de vingt-cinq millions d’années ! »

Pour Francis Wolff, tenant d’un « propre de l’homme »,  l’homme est la seule espèce morale  et l’animalisme ne peut rendre compte du fait que seul l’homme est capable de formuler les droits que les vivants possèdent les uns à l’égard des autres.

 

Ces essais de révolutionner les traditions philosophique et anthropologique, jusqu’ici garantes d’une « nature humaine », ne font donc pas l’unanimité. Mais ils influent sur le débat public et dialoguent déjà avec l’art, notamment l’éco-design et l’architecture.

Pour aller plus loin en ligne :

Éthiques de l’environnement de  Catherine Larrère, Multitudes 2006/1 (no 24), pages 75 à 84
De l’éthique environnementale au principe responsabilité et retour, Hicham Stefan Afeissa, Education relative à l’environnement, 8/2009
Y a-t-il du sacré dans la nature ? Catherine Larrère et Bérangère Hurand (dir.), éditions de la Sorbonne
L’anthropologie au-delà de l’anthropos. Un récit par les marges de la discipline, Elise Demeulenaere, Humanités environnementales. Enquêtes et contre-enquêtes, Editions de la Sorbonne, pp.43-73
L’épistémologie des sciences humaines face au “tournant animaliste”, Frédéric Keck, L’Homme, 205/2013
Sortir du cercle épistémique moderne : l’engagement ontologique de l’anthropologie critique, Pierre Charbonnier, Philosophie politique de la nature
Canards sauvages ou enfants du Bon Dieu ? Représentation du réel et réalité des représentations, Jean-Pierre Digard, L’Homme, 1-2/2006

Autres ouvrages clés :

Milieu animal et milieu humain de Jacob von Uexküll
Enquête sur les modes d’existence : une anthropologie des modernes  de Bruno Latour
La fin d’un grand partage : nature et société, de Durkheim à Descola de Pierre Charbonnier
Poétique de la Terre : histoire naturelle et histoire humaine : essai de mésologie  d’Augustin Berque
Les nourritures : philosophie du corps politique et Éthique de la considération  de Corinne Pelluchon
Zoopolis : une théorie politique des droits des animaux  de Sue Donaldson et Will Kymlicka
Hyperobjets : philosophie et écologie après le fin du monde / Timothy Morton
L’animalisme est un anti-humanisme de Jean-Pierre Digard
Trois utopies contemporaines de Francis Wolff

 

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